Le Matin : Comment évaluez-vous concrètement l’état actuel du numérique au Maroc, au-delà des perceptions souvent idéalisées ?
Manar Belfqih : J’appelle cela «le choc du changement». Je vous explique : je dirais deux choses qui peuvent sembler contradictoires mais qui doivent coexister pour la concrétisation des objectifs du Royaume. Premièrement, aucun État et aucune nation dans le monde n’avance sans avoir des ambitions parfois très élevées. Il faut de l’ambition pour déclencher le changement. Et, à son tour, aucun changement n’est facile. Cela requiert de la discipline, de la résistance et un travail acharné. Le Maroc suit cette trajectoire qui est complètement singulière, vu que c’est l’un des seuls pays en Afrique à avoir une détermination et à rester dans un mouvement constant pour suivre les avancées mondiales.
Nous y sommes, dans le cadre de la transformation numérique et de l’intelligence artificielle (IA). Ainsi, beaucoup de chantiers ambitieux tentent de voir le jour, dont le méga projet d’intelligence artificielle à Nouaceur, des data centers alimentés avec une énergie 100% renouvelable en partenariat avec Taqa Maroc, ou encore le projet de Dakhla «Igoudar Numérique» de 500 mégawatts (MW).
Cela dit, des défis techniques sont là, notamment le fait que nous ne disposons pas de solution de refroidissement avancée pour répondre au stress hydrique et à cette volonté d’utiliser du 100% renouvelable. J’ajouterai comme défi que, pour faire avancer notre degré de souveraineté numérique, il ne suffit pas de multiplier les data centers. C’est une étape capitale, certes, mais elle se doit d’être bien pensée pour ne pas tomber dans le risque, par exemple, d’extraterritorialité du droit américain ou de captation des données par les puissances étrangères. Il est donc primordial de bien choisir les partenaires et d’établir des contrats juridiques fermes pour protéger la donnée, qu’elle soit gouvernementale ou personnelle.
De même, beaucoup d’initiatives ont été actées pour accompagner les startups développant des solutions numériques, comme l’a déclaré la ministre de la transformation numérique à l’occasion du Gitex. Parallèlement à tout ceci, subsiste le deuxième point, qui est qu’une grande partie de la population marocaine et des institutions marocaines demeurent, sur le plan pratique et sur le terrain, analphabètes en ce qui concerne ces sujets-là. Et ce n’est pas un euphémisme.
Je ne vais pas parler de l’absence flagrante d’inclusion de certaines régions dans le développement du numérique, ni même des problèmes socio-économiques qui empêchent les citoyens de se concentrer et de se développer en matière d’IA et de numérique.
Néanmoins, je vais parler des administrations marocaines et des différentes procédures, que ce soit pour le mariage, le divorce ou le notariat, qui sont toujours traditionnelles et se font sur papier. Effectivement, nous avons de plus en plus de plateformes en ligne. Paradoxalement, ces plateformes exigent des papiers qui nécessitent un temps d’attente infernal dans les préfectures et j’en passe. Je vous donne un exemple très récent et qui va parler à tout le monde. Il s’agit de l’organisation de l’accès au Gitex. Nous parlons d’un salon mondial de la tech que le pays honore chaque année, mais, fort dommage, la digitalisation restait à désirer d’une façon flagrante, faisant ainsi l’objet d’innombrables critiques sur les plateformes des réseaux sociaux.
Pour conclure, un paradoxe existentiel persiste, que ce soit au niveau du décalage entre les régions et les classes sociales, comme au niveau du déploiement correct basé sur des fondations solides pour une digitalisation véritable, inclusive et concrète. Mais comme je l’ai indiqué au début, une phase de choc est nécessaire et est quasi normale pour aboutir à la finalité qui est de faire du Royaume un hub stratégique en la matière.
Où en est réellement le Maroc aujourd’hui en matière de souveraineté numérique ?Il est vrai qu’avec tout cet engouement médiatique autour de la souveraineté numérique, on peut dire que ce sujet est devenu une tendance marketing. Aujourd’hui, l’on parle aussi d’intelligence artificielle souveraine et d’intelligence artificielle générative souveraine.
Tout d’abord, parler de souveraineté numérique revient à parler de plusieurs éléments. Cela va de la simple utilisation de terminaux au stockage de données, tout en passant par les câbles sous-marins. Pour comprendre, j’analyserai le tableau dans son ensemble, à savoir depuis l’avènement du numérique dans les années 1980-1990.
Les États se sont rapidement tournés vers cette technologie pour suivre la croissance mondiale, cherchant ainsi à renforcer leur compétitivité sur le marché et à stimuler le développement socio-économique. À cette époque, les préoccupations concernant les dangers potentiels de cette technologie étaient presque inexistantes publiquement chez les autres pays du monde, mais en interne, la machine était en marche pour arriver à ce que l’on vit aujourd’hui et ce que l’on vivra prochainement avec l’intelligence artificielle.
Cependant, parallèlement à cette évolution, l’émergence croissante des pratiques de renseignement économique et de l’intelligence économique, dans le sens global du modèle anglo-saxon, a mis en lumière l’importance stratégique de l’information et des données.
La numérisation, facilitant le stockage et l’accès à ces données, a non seulement redéfini les règles de la compétitivité, mais a également octroyé un pouvoir considérable aux acteurs des technologies de l’information et de la communication, mais aussi à leurs pays mères.
Le numérique s’est imposé dans l’économie et l’industrie, remettant aujourd’hui en question la souveraineté des États nationaux en mettant en jeu la sécurité de leurs données, de leurs modèles économiques, mais aussi de leurs identités culturelles.
Techniquement, la souveraineté à l’ère numérique requiert : (1) une autonomie technologique et informatique impliquant la maîtrise complète de toute la chaîne de valeur, de la conception à la production, pour le matériel (hardware) et les applications logicielles (software) ; (2) une expertise technique et juridique en matière de stockage et de protection des données dans les data centers ; (3) des capacités techniques et juridiques pour contrer les menaces cybernétiques; et enfin (4) une maîtrise du réseau internet, incluant les câbles sous-marins, les routeurs et les hubs, pour garantir une gestion adéquate.
Actuellement, cette quadruple exigence n’est pas pleinement satisfaite. Le domaine du numérique est largement dominé par les États-Unis et la Chine. Les questions stratégiques et de souveraineté qui en découlent ont été mises en lumière récemment, alors que nous opérons dans un système établi, dicté par l’habitude : popularité des réseaux sociaux, prédominance des systèmes d’exploitation américains, omniprésence du matériel chinois, etc., qui sont les principales raisons de la captation de données par les puissances étrangères (GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft).
À l’heure actuelle, aucun pays ne dispose d’une souveraineté numérique totale, car cela suppose une indépendance algorithmique, une indépendance technologique et industrielle et un hébergement souverain. Plusieurs aspects politiques, diplomatiques et économiques entrent également en jeu. À mon sens, on pourrait éventuellement parler d’un concept que j’appelle : le taux d’intégration à la souveraineté numérique.
Quel vous semble être, à ce stade, le défi le plus préoccupant ?L’emploi à l’ère de l’intelligence artificielle. Il est indéniable que l’IA est en train de refaçonner le modèle économique. Par mesure préventive, il serait nécessaire d’établir un équilibre en incluant l’IA uniquement comme outil d’assistance plutôt qu’un moyen de rentabiliser les performances financières du secteur privé. Certains chiffres récemment publiés sont alarmants concernant le taux de chômage qui ne cesse de s’accentuer : on parle de millions face à 180.000 emplois numériques qui seront créés.
Ajoutons à cela les stages de fin d’études et les alternances qui se font de plus en plus rares. N’oublions pas que c’est le revenu des citoyens qui fait tourner la machine économique.
Cette notion a bien été saisie et comprise par la Chine dans un contexte où les licenciements liés à l’IA explosent dans le monde entier. Suite à une affaire en avril 2026, deux tribunaux chinois viennent de rendre des décisions sur l’impact de l’intelligence artificielle dans le monde du travail. À Hangzhou et Pékin, la justice a estimé qu’une entreprise ne pouvait pas licencier un salarié au seul motif qu’une IA était désormais capable d’effectuer son travail.
Quel rôle joue l’intelligence économique dans le développement de la digitalisation et de l’intelligence artificielle au Maroc, notamment en matière de cybersécurité ?Je n’ai jamais cessé de le dire. L’intelligence économique est à la fois le bouclier et l’arme, aussi bien pour les États que pour les entreprises, voire pour les organisations à but non lucratif. Vous avez évoqué un lien important entre intelligence économique et espace cybernétique. Il faut savoir que l’intelligence économique est une discipline holistique qui couvre plusieurs métiers, souvent complémentaires. On parle de gestion des risques, de veille stratégique, de gestion de crise, de lobbying, de contre-ingérence et de cybersécurité. Tout ceci se base sur l’information validée, ou encore le renseignement d’affaires.
Pour ne pas entrer dans les détails techniques, je dirais que l’avènement du numérique et l’accélération de la digitalisation ont également impacté l’intelligence économique dans le cyberespace. L’information, devenue une data, n’est plus aussi bien protégée qu’avant.
Le champ cybernétique a ouvert d’énormes brèches et failles dans cette course à la digitalisation et à l’intelligence artificielle, entraînant des fuites massives de données, des paralysies de systèmes d’information d’institutions ou d’entreprises sous peine de paiement de rançon (Ransomware), et la liste est longue.
Concernant l’intelligence artificielle, bien qu’elle soit devenue un soutien indéfectible, elle a renforcé d’une façon exorbitante les cyberattaques. Pour la première fois au Maroc, nous avons assisté à des vagues successives de cyberattaques notamment revendiquées par «Jabaroot», visant plusieurs entités étatiques et entreprises privées. À mon sens, il ne faudrait pas être choqué par ces événements. Plusieurs experts ont répété à maintes reprises, et ce depuis plus de deux ans, la nécessité d’avancer en matière de protection des données personnelles et de cybersécurité au même niveau que la digitalisation. Nous ne pouvons pas proposer aux citoyens ni aux institutions gouvernementales le fantasme et la magie du numérique sans les avertir des risques encourus.
Donc pour répondre à la question, l’intelligence économique intervient pour détecter les risques potentiels en fonction du degré de danger, cartographier les acteurs hostiles, mettre en place une veille constante à plusieurs niveaux, faire des simulations d’intrusion malveillante pour combler les failles, gérer la communication de crise et coordonner entre les différents départements.
Il y a un autre élément que je souhaite mettre en avant : les cyberattaques peuvent aussi venir de l’intérieur de l’organisation. À ce moment, l’intelligence économique s’impose dans sa partie «Due Diligence» pour contrer l’espionnage et le risque de fuite interne à travers un mode opératoire managérial et technique très strict et hautement confidentiel.
Comment le Maroc peut-il faire face à la montée des cyberattaques et des offensives informationnelles ?Face à l’intensification des cyberattaques, des campagnes de désinformation, des manipulations algorithmiques et des opérations informationnelles hostiles, la réponse ne peut plus être fragmentée ou uniquement défensive. Elle doit s’inscrire dans une approche souveraine, centralisée et multidimensionnelle, capable de protéger l’État, ses institutions et la cohésion nationale.
Dans ce contexte, la mise en place d’un Centre de commandement opérationnel numérique apparaît comme une réponse stratégique structurante. Ce Centre aurait pour mission de centraliser la surveillance, la coordination et la réaction face aux menaces cybernétiques et informationnelles, en assurant une lecture globale des risques dans l’espace numérique. Sa première fonction serait d’être le pilier national de défense numérique et informationnelle.
Ce Centre devra, en outre, assurer une capacité permanente de veille, d’anticipation, de coordination interinstitutionnelle et de réaction rapide face aux menaces hybrides.
Parallèlement, le renforcement de la cyberdéfense nationale constitue un axe prioritaire. Cela implique la sécurisation des infrastructures critiques, la protection des systèmes institutionnels, la coordination des réponses aux incidents majeurs et le développement d’outils souverains capables de réduire la dépendance technologique extérieure.
Mais répondre à ces offensives ne signifie pas uniquement se protéger techniquement. Il est tout autant impératif de structurer une capacité nationale de réponse informationnelle. Dans un environnement où les perceptions influencent directement la stabilité, l’État doit être en mesure de produire des contre-discours crédibles, de réagir rapidement aux narratifs hostiles et de préserver la confiance citoyenne à travers une communication de crise cohérente.
Cette stratégie doit s’appuyer sur une logique prospective. L’intégration de l’intelligence artificielle et de l’intelligence économique, l’analyse des mutations technologiques, la formation d’expertises nationales et la coordination entre institutions publiques, sécuritaires et stratégiques permettront de passer d’une posture réactive à une posture anticipative.
In fine, répondre à la hausse des offensives cyber et informationnelles exige une doctrine nationale fondée sur quatre piliers : superviser en temps réel les menaces numériques et informationnelles, coordonner les réponses opérationnelles entre institutions civiles, sécuritaires et stratégiques, détecter les campagnes hostiles visant l’État, ses institutions ou sa population, protéger l’espace informationnel national et renforcer la souveraineté technologique et décisionnelle.
Quelles recommandations formulez-vous, aussi bien pour les citoyens que pour les institutions, face à l’accélération de l’intelligence artificielle et de la transformation numérique ?Je dirais : suivre la stratégie de l’équilibriste. Je pense qu’il est impératif pour le Maroc de maintenir des relations stables avec ses partenaires traditionnels, notamment les États-Unis, et ce pour plusieurs raisons notamment sécuritaires et politiques. Par conséquent, interdire les GAFAM serait déraisonnable.
En revanche, les interdire dans les administrations et les secteurs institutionnels stratégiques est impératif. Cela ne nous empêche pas d’explorer des voies novatrices, à l’instar de l’initiative turque avec leur marque de téléphones et d’ordinateurs Casper. Sans parler des solutions de messagerie marocaines qui doivent être propulsées par l’État.
Nous avons également la possibilité d’être proactifs en attirant des investissements stratégiques, tels que le déploiement d’usines de microprocesseurs sur notre territoire. Aussi, suivre le modèle chinois, ou ne serait-ce que s’en inspirer, me paraît être une excellente chose. N’oublions pas que ce pays est passé de la pauvreté au statut de pays très développé en l’espace de 30 ans. Un véritable record et un exemple à suivre. Nous disposons d’une main-d’œuvre et d’ingénieurs hautement qualifiés pour réaliser ces projets. De plus, le Maroc jouit de plusieurs avantages pour s’affirmer dans cette nouvelle recomposition mondiale et s’intégrer pleinement dans l’écosystème de la nouvelle techno-géopolitique. n