Économie

Mines : le Maroc en éclaireur pour arrimer l’Afrique aux chaînes de valeur mondiales

Le Maroc veut franchir un nouveau palier dans sa stratégie minière. À l’ouverture, mardi à Rabat, de la troisième édition de l’International Mining Congress (IMC Morocco), la ministre de la Transition énergétique et du développement durable, Leïla Benali, a défendu la construction d’un véritable écosystème africain de transformation des minerais critiques et stratégiques. Nouveau cadre réglementaire, cadastre minier numérique, intégration des énergies renouvelables, ouverture de 2,7 millions d’hectares à l’investissement et réflexion sur l’après-mine: le Royaume entend désormais mieux articuler exploitation des ressources, industrialisation et création de valeur locale. Une ambition qui suppose toutefois de lever plusieurs verrous, au premier rang desquels le financement de projets à très long terme et la sécurisation de l’investissement.

06 Octobre 2026 À 17:18

L’Afrique dispose d’une part considérable des ressources minérales dont les nouvelles industries mondiales sont de plus en plus demandeuses. Mais entre la richesse du sous-sol et la valeur effectivement captée sur le continent, l’écart reste important. C’est précisément cette équation que la troisième édition de l’International Mining Congress, organisée du 6 au 8 octobre à Rabat, entend placer au centre des débats. Organisé pour la première fois dans la capitale après les précédentes éditions tenues à Marrakech, le rendez-vous réunit responsables publics, industriels, investisseurs et experts autour d’un thème qui résume cette nouvelle ambition: «Vers une nouvelle ère industrielle: l’Afrique, hub intégré de la transformation des minerais critiques et stratégiques».

L’édition 2026 est organisée par la Fédération de l’industrie minérale (FDIM) et AME Trade, avec le soutien des ministères de la Transition énergétique et de l’Industrie ainsi que de l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE). Il ne s’agit donc plus seulement de dresser l’inventaire du potentiel géologique africain, mais de déterminer comment transformer cette richesse en véritable avantage industriel. Exploration, transformation, énergie, infrastructures, financement, technologie et compétences deviennent les différents maillons d’une même chaîne.

Cette volonté de passer du potentiel aux projets a d’ailleurs été posée d’emblée par Mohammed Cherrat, président de la Fédération de l’industrie minérale (FDIM). Pour lui, le Congrès ne doit pas être «seulement un espace de réflexion», mais devenir une plateforme de partenariats et de business, capable de mettre en relation porteurs de projets, investisseurs et industriels. L’ambition est également africaine. Mohammed Cherrat appelle les pays du continent à construire des complémentarités industrielles plutôt qu’à raisonner uniquement à l’échelle de leurs marchés nationaux. Les sessions consacrées aux minerais stratégiques, à la transformation industrielle, à l’énergie, aux infrastructures, au financement, aux technologies et aux compétences doivent précisément permettre de faire émerger ces passerelles.

Cette troisième édition clôt, par ailleurs, un premier cycle de trois rendez-vous entamés en 2024. Selon le président de la FDIM, ces rencontres ont permis de bâtir progressivement une communauté internationale autour de l’industrie minérale et d’accompagner l’adoption de la Déclaration de Marrakech autour des principes ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) appliqués au secteur minier africain. Le rapprochement avec la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) doit, lui, permettre d’ancrer davantage l’industrie minérale dans l’écosystème industriel national. De cette ambition portée par les industriels à sa traduction dans les politiques publiques, le fil conducteur reste le même: extraire ne suffit plus. Il faut désormais transformer, intégrer les chaînes de valeur et conserver davantage de richesse sur le continent. C’est précisément sur ce terrain que Leïla Benali a placé l’essentiel de son intervention.

Leïla Benali: construire une chaîne de valeur africaine

Pour la ministre de la Transition énergétique et du développement durable, la question n’est pas d’exiger que chaque minerai extrait en Afrique soit intégralement transformé dans son pays d’origine. Une telle approche ignorerait les différences de capacités entre les économies du continent. L’enjeu est plutôt de connecter leurs avantages respectifs. Certains pays disposent des ressources et de réserves avérées, d’autres de capacités de transformation déjà établies. D’autres encore peuvent offrir une énergie compétitive, notamment renouvelable, des infrastructures, des compétences, des technologies, des capacités de financement ou un accès privilégié aux marchés.

C’est la mise en réseau de ces atouts qui doit, selon Leïla Benali, donner corps à un véritable hub africain intégré. Non pas un centre unique concentré dans un seul pays, ni une Afrique repliée sur elle-même, mais un écosystème industriel interconnecté où les complémentarités deviennent un avantage compétitif. «Notre force viendra de la connexion de ces capacités», a-t-elle insisté, invitant les participants à consacrer moins de temps à discuter de ce que l’Afrique «pourrait devenir» et davantage à déterminer ce qu’ils sont prêts à construire ensemble, où, avec qui et sous quelles conditions.

Au cœur de son discours, Leïla Benali a placé une condition qu’elle considère comme déterminante: le courage. Courage politique pour engager les réformes, courage des autorités chargées de les mettre en œuvre et courage des partenaires industriels et financiers pour s’engager dans une activité caractérisée par des investissements lourds et des horizons particulièrement longs. Car le paradoxe africain qu’elle pointe reste entier: malgré l’importance de ses ressources, le continent ne capte encore qu’une fraction de la valeur industrielle, technologique, économique et sociale générée autour de celles-ci.

Cette réflexion prolonge la dynamique engagée avec la Déclaration de Marrakech et le cadre africain ESG appliqué au secteur minier. Leïla Benali a rappelé que ce référentiel avait été élaboré avec une quarantaine de ministres africains afin notamment de renforcer l’exploitation responsable, la traçabilité, l’accès aux financements durables et la création de valeur sur le continent. Sous le leadership de S.M. le Roi Mohammed VI, a-t-elle souligné, le Maroc a précisément choisi de développer un modèle industriel ouvert, profondément ancré en Afrique tout en restant connecté aux chaînes de valeur mondiales. Reste alors à savoir avec quels instruments cette doctrine peut se transformer en investissements. Sur ce point, la ministre a voulu montrer que le Maroc était déjà entré dans une phase opérationnelle.

2,7 millions d’hectares: le Maroc élargit son terrain d’exploration

Leïla Benali a ainsi mis en avant plusieurs chantiers conduits parallèlement: un nouveau cadre réglementaire minier, le cadastre minier numérique et l’intégration des énergies renouvelables dans la planification des permis miniers. Mais l’un des chiffres les plus significatifs avancés lors du Congrès concerne l’ouverture de 2,7 millions d’hectares dans le cadre d’une procédure compétitive. Leïla Benali l’a présentée comme la plus importante superficie prospective contiguë jamais ouverte par le Maroc aux investisseurs internationaux à travers un processus unique et transparent, régi par le cadre africain ESG.

L’enjeu dépasse la seule extension des espaces disponibles pour l’exploration. À travers ces différents instruments, le Maroc cherche à rapprocher davantage politique minière, transition énergétique et politique industrielle, afin que l’exploitation de nouvelles ressources puisse entraîner davantage d’activités de transformation sur le territoire. Cette approche pose toutefois une autre question, tout aussi stratégique. Si l’on veut désormais penser la mine comme le point de départ d’un écosystème industriel, il faut également anticiper ce qu’il advient de cet écosystème lorsque l’exploitation arrive à son terme. C’est précisément sur ce terrain que Leïla Benali a convoqué l’exemple de Jerada.

Jerada, ou la nécessité de penser «l’après-mine»

La ministre est longuement revenue sur le coût humain laissé par l’exploitation charbonnière à Jerada, évoquant les mineurs qui ne sont jamais revenus, ceux ayant développé des maladies après des années d’exposition au charbon, mais également les familles qui ont continué à supporter les conséquences économiques et sociales de cette histoire industrielle. Près de vingt-cinq ans après la fermeture de la mine, elle estime que le territoire peut désormais commencer à «tourner cette page douloureuse» pour en ouvrir une nouvelle.

Mais l’exemple de Jerada vaut, dans son discours, bien au-delà de cette seule province. Il sert surtout à poser un principe pour les futurs investissements: un partenariat minier ne peut plus être pensé uniquement pendant la durée d’exploitation du gisement. Les projets doivent également permettre de développer les compétences, de diversifier les économies locales, de renforcer les territoires et de préparer ce qui viendra après l’extraction. Autrement dit, l’après-mine doit être intégré à la réflexion dès la conception des projets.

C’est dans cette logique que Leïla Benali appelle à passer progressivement de simples transactions autour des ressources à des partenariats bâtis autour d’écosystèmes industriels intégrés et durables. Une manière de rapprocher deux intérêts: l’ambition africaine de créer davantage de valeur sur le continent et le besoin des partenaires internationaux de disposer de chaînes d’approvisionnement sécurisées et responsables. Encore faut-il pouvoir financer cette transformation. Car entre la découverte d’une ressource et la production industrielle, les délais sont longs et les capitaux à mobiliser considérables. C’est précisément à cet endroit que le regard du secteur privé, porté par le président de la CGEM, vient compléter la stratégie exposée par la ministre.

Mehdi Tazi: le financement, condition de la transformation

Pour Mehdi Tazi, président de la CGEM, trois conditions doivent être réunies pour permettre à l’industrie minière de créer davantage de valeur: les infrastructures, le financement et un cadre réglementaire sécurisant. Sur le premier volet, Mehdi Tazi a rappelé les investissements consentis au Maroc au cours des vingt-cinq dernières années, sous le leadership de S.M. le Roi Mohammed VI, dans les routes, les ports, le ferroviaire et l’énergie. Autant d’équipements sans lesquels la transformation locale des ressources resterait difficilement compétitive.

Mais c’est surtout sur le financement que le président de la CGEM a insisté. L’industrie minière présente une particularité majeure: le temps qui sépare l’engagement des premiers capitaux des premiers revenus peut être extrêmement long. Citant les échanges tenus autour du Congrès, Mehdi Tazi a relevé que cette période pouvait atteindre 15 à 20 ans pour certains projets. Un tel horizon suppose des mécanismes financiers capables d’accompagner successivement la recherche, l’exploration, le développement puis l’exploitation. Le président de la CGEM a cité à cet égard le Canada et l’Australie, où se sont constitués des écosystèmes de financement adaptés aux différentes phases du cycle minier. Un modèle qui, selon lui, reste encore à construire à l’échelle africaine. Son raisonnement rejoint directement l’objectif de transformation locale défendu depuis l’ouverture du Congrès: posséder une ressource constitue un avantage, mais cet avantage reste insuffisant si les capitaux permettant de l’explorer, de l’exploiter puis de la transformer ne sont pas disponibles.

Mehdi Tazi établit d’ailleurs un parallèle avec les énergies renouvelables: disposer d’un important potentiel solaire ne suffit pas à créer une industrie énergétique compétitive. Encore faut-il réunir financement, technologies et savoir-faire. À cette équation financière s’ajoute celle de la prévisibilité réglementaire. Plus les investissements s’inscrivent dans le temps long, plus les opérateurs ont besoin de visibilité sur les règles qui encadreront leurs projets. La sécurisation de l’investissement devient ainsi une condition presque aussi déterminante que la qualité du gisement. Le président de la CGEM relève enfin l’émergence, autour des grands opérateurs miniers, d’un tissu d’entreprises spécialisées, notamment dans l’ingénierie. Un écosystème indispensable si l’objectif est que la mine entraîne derrière elle d’autres activités industrielles plutôt que de fonctionner comme une activité d’extraction isolée.

La boucle est ainsi bouclée. Mohammed Cherrat pose l’objectif: passer du dialogue aux projets et rapprocher investisseurs, industriels et porteurs de projets. Leïla Benali en expose la doctrine: connecter les capacités des différents pays africains afin de conserver davantage de valeur sur le continent. Mehdi Tazi en rappelle les conditions économiques: disposer d’infrastructures, de financements adaptés au temps long de la mine et d’un environnement réglementaire suffisamment prévisible pour attirer les capitaux.

Derrière ces trois approches se dessine finalement une même équation: comment transformer l’avantage géologique africain en avantage industriel ? Le Maroc cherche à y répondre en rapprochant exploration, énergie, infrastructures, réglementation et transformation industrielle. Mais le véritable test sera celui de la concrétisation: parvenir à convertir les nouveaux instruments et les superficies ouvertes à l’exploration en investissements, puis ces investissements en activités industrielles capables de générer durablement de la valeur. Car l’enjeu n’est désormais plus seulement de savoir ce que recèle le sous-sol africain, mais quelle part de la valeur produite à partir de ces ressources restera effectivement sur le continent. C’est à cette condition que l’Afrique pourra progressivement passer du statut de pourvoyeur de matières premières à celui d’acteur industriel des chaînes de valeur construites autour de ses propres ressources.

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