A.Rm
10 Juin 2026
À 18:04
Le
secteur avicole marocain traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente. Alors que
le prix du poulet vif à la ferme est tombé sous la barre des
7 DH/kg dans plusieurs régions du Royaume, les éleveurs alertent sur une situation devenue économiquement intenable. Pourtant, contrairement à ce que laissent penser certaines tendances relayées sur les réseaux sociaux, la crise actuelle ne serait pas liée à une baisse significative de la consommation.
Ces dernières semaines, plusieurs internautes ont attribué la chute des prix du poulet à l’essor du
régime alimentaire «Tayibat d'Al Awadi» ou à des appels à réduire la consommation de viande blanche et d’œufs. Une explication que rejette fermement
Saïd Janah, secrétaire général de
l’Association nationale des producteurs de poulets de chair (ANPC). «Cela n’a absolument aucun lien avec le régime
«Tayibat d'Al Awadi» ni avec une prétendue chute de la consommation. C’est une certitude», affirme-t-il dans une déclaration accordée à notre rédaction. Pour étayer son analyse, le responsable professionnel s’appuie sur les niveaux de consommation observés lors de
Aïd Al-Adha. «Nous avons constaté
une forte demande. Des opérateurs qui écoulent habituellement deux tonnes ont pu atteindre quatre tonnes. Les consommateurs continuent d’acheter du poulet et les points de vente continuent de fonctionner normalement», explique-t-il. Selon lui, le marché ne souffre pas d’un manque de clients mais d’un
déséquilibre profond entre l’offre et la demande ainsi que d’un manque de régulation du secteur.
Des éleveurs contraints de vendre à perte
L’inquiétude des professionnels est alimentée par l’écart grandissant entre les coûts de production et les prix pratiqués à la ferme. Dans un communiqué publié le lundi,
l’Association nationale des producteurs de poulets de chair tire la sonnette d’alarme face à
«l’effondrement sans précédent» des prix de vente. Selon l’organisation, le kilogramme de poulet vif est désormais cédé à moins de 7 dirhams, alors que son coût réel de production varie entre 15 et 17 dirhams.
Autrement dit, de nombreux éleveurs commercialisent aujourd’hui leur production avec des pertes dépassant parfois la moitié de leurs coûts. Une situation qui érode les trésoreries, fragilise les exploitations et pousse certains producteurs à envisager l’arrêt de leur activité. «Aujourd’hui,
l’éleveur est le seul qui supporte réellement les pertes», déplore Saïd Janah.
Une surproduction qui déséquilibre le marché
Pour le secrétaire général de l’ANPC, la première explication de la crise est
la surproduction. «Les causes sont multiples, mais il y a d’abord un problème de production excessive», souligne-t-il. Cette situation intervient dans un contexte où les capacités d’élevage se sont développées plus rapidement que les mécanismes de régulation du marché. Résultat : lorsque l’offre devient supérieure à la demande, les prix s’effondrent brutalement, au détriment des producteurs. À cela s’ajoutent des difficultés structurelles qui affectent l’ensemble de la chaîne de valeur. Le responsable évoque notamment
des pratiques informelles dans la commercialisation des poussins et
un manque de contrôle de certains opérateurs. «Depuis l’achat des poussins jusqu’à la commercialisation du poulet, il existe des circuits qui échappent aux règles normales d’organisation du secteur», explique-t-il.
Des intermédiaires accusés de fausser le marché
Les professionnels pointent également du doigt le rôle joué par certains intermédiaires dans la formation des prix. Selon Saïd Janah, des pratiques spéculatives et des arrangements entre certains acteurs contribueraient à accentuer les déséquilibres du marché. «Il existe des intervenants qui profitent de la situation. Le poulet est parfois acheté à des prix extrêmement bas auprès de l’éleveur avant d’être revendu beaucoup plus cher. Le problème se situe dans les circuits de commercialisation et dans
la multiplication des intermédiaires», affirme-t-il. Cette situation crée un paradoxe qui alimente l’incompréhension des producteurs : alors que les consommateurs continuent de payer leur poulet à des niveaux relativement élevés, les éleveurs, eux, voient leurs revenus s’effondrer.
Une filière jugée insuffisamment organisée
Au-delà de la conjoncture actuelle, l’ANPC estime que la crise révèle les limites de la gouvernance du secteur. Saïd Janah plaide pour une approche plus intégrée impliquant l’ensemble des maillons de la chaîne de production. Selon lui, la fédération professionnelle devrait permettre
une coopération plus étroite entre fabricants d’aliments composés, couvoirs, fournisseurs et éleveurs. «Il faut que tous les acteurs soient impliqués dans les décisions. Aujourd’hui, lorsque le marché se retourne, les pertes se concentrent principalement sur les éleveurs tandis que les autres intervenants disposent davantage de mécanismes de protection», estime-t-il. Les difficultés sont d’autant plus importantes que les coûts de production restent élevés.
L’alimentation animale continue de représenter la principale charge pour les exploitations, tandis que plusieurs éleveurs font état d’
un allongement des cycles de production, ce qui augmente encore les dépenses et ralentit les rotations.
Un appel à l’intervention des pouvoirs publics
Face à l’ampleur de la crise, l’ANPC appelle les autorités à agir rapidement. L’association réclame
l’ouverture d’une enquête sur les dysfonctionnements de la commercialisation des volailles, le renforcement des contrôles contre la spéculation ainsi que l’adoption de mesures d’urgence destinées à préserver la viabilité économique des élevages. L’organisation estime que l’enjeu dépasse désormais les seules préoccupations des producteurs. Selon elle,
l’affaiblissement progressif des élevages pourrait, à terme, menacer l’équilibre de l’approvisionnement national en protéines animales et compromettre la stabilité future des prix. Pour les professionnels, le diagnostic est clair : la crise actuelle n’est pas le résultat d’un changement des habitudes alimentaires des Marocains ou de l’influence d’un régime alimentaire devenu viral sur les réseaux sociaux. Elle trouve avant tout son origine dans
des déséquilibres structurels qui fragilisent depuis plusieurs années l’ensemble de la filière avicole.