L'
introduction en Bourse de Laprophan répond avant tout à un objectif de changement d'échelle. Pour le laboratoire pharmaceutique, l'accès au marché des capitaux doit permettre de poursuivre une stratégie d'acquisitions engagée depuis plusieurs années, avec l'ambition de renforcer ses capacités industrielles, d'élargir son portefeuille de médicaments et de consolider son positionnement au Maroc comme à l'international. Lors de la conférence de presse consacrée à l'opération,
Farid Bennis, Président-Directeur Général de
Laprophan, a insisté sur cette orientation stratégique, en précisant que les ressources nouvelles mobilisées auprès des investisseurs seraient consacrées à la croissance externe. « L'introduction en Bourse et cet appel de fonds seront réservés exclusivement à la croissance externe », a-t-il déclaré. Le dirigeant a expliqué cette décision par la volonté de poursuivre le développement du laboratoire avec « l'obsession d'avoir une taille critique », afin de mieux répondre aux besoins de la population et d'accompagner les orientations nationales relatives à la
généralisation de la protection sociale et de l'accès aux soins. Cette recherche de taille critique constitue le fil conducteur de la stratégie du groupe. Elle doit lui permettre de renforcer son assise industrielle, d'accéder à de nouveaux marchés et d'élargir son offre thérapeutique, dans un secteur où les capacités de production, la recherche et les partenariats internationaux jouent un rôle déterminant.
Quatre acquisitions en trois ans, une stratégie appelée à se poursuivre
La croissance externe n'est pas une nouvelle orientation pour Laprophan. Le groupe a déjà multiplié les opérations de rapprochement au cours des dernières années. Interrogé sur l'existence d'autres projets d'acquisition, le management a indiqué avoir réalisé quatre acquisitions en trois ans, après avoir initialement évoqué trois opérations avant de rectifier ce chiffre. Les dirigeants ont confirmé leur intérêt pour de nouvelles opportunités de fusion-acquisition, sans dévoiler les cibles potentielles ni leur calendrier. Cette politique d'investissement vise à renforcer les positions existantes de Laprophan, mais également à développer des activités complémentaires et à diversifier ses relais de croissance. L'opération la plus directement liée à l'introduction en Bourse concerne l'acquisition envisagée de 100% de
Corporate Investment Holding et de ses filiales, notamment le l
aboratoire pharmaceutique Polymedic. Sur les près de 1,4 milliard de dirhams que doit apporter l'augmentation de capital, environ 90% seront destinés à financer cette acquisition, soit un montant indicatif proche de 1,26 milliard de dirhams. Le financement de Polymedic constitue ainsi la principale utilisation identifiée des ressources nouvelles.
Pour rappel, l'introduction de Laprophan porte sur un montant maximal de 2,22 milliards de dirhams, au prix de 341 dirhams par action, avec une période de souscription prévue du 9 au 17 novembre 2026. L'opération comprend l'émission de 4,1 millions actions nouvelles, pour un montant de 1,4 milliards de dirhams, et la cession d'un maximum de 2,41 millions actions existantes, représentant 822 millions de dirhams. La partie consacrée à l'augmentation de capital comprend 41 MDH de nominal, sur la base de 10 dirhams par action, et 1,35 MMDH de prime d'émission, soit 331 dirhams par titre. Seul le produit de l'augmentation de capital sera directement apporté à la société, tandis que les montants issus de la cession des titres existants reviendront aux actionnaires vendeurs.
CFG Bank Corporate Finance intervient comme conseiller financier et coordinateur global de l'opération, visée par l'
Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC).
Au-delà du financement des acquisitions, la cotation doit également faciliter l'accès de Laprophan aux marchés financiers, contribuer à l'optimisation de sa structure financière et renforcer sa visibilité auprès de ses partenaires. Elle permettra aussi d'offrir de la liquidité aux actionnaires existants et d'associer les salariés et dirigeants éligibles au développement du groupe à travers une ouverture de son capital.
Polymedic : quel impact sur les bénéfices après l’acquisition ?
Le projet d’acquisition de Polymedic soulève la question de sa contribution future aux résultats de Laprophan. Le management a été interrogé sur l’effet de cette intégration sur le bénéfice par action dès 2027, afin de mieux apprécier les perspectives financières du groupe après l’opération. Les dirigeants n’ont toutefois pas fourni de projections chiffrées spécifiques à Polymedic, invoquant les considérations réglementaires entourant l’acquisition, notamment les procédures liées au
Conseil de la concurrence, ainsi que des contraintes de confidentialité. Ils ont néanmoins assuré que les activités concernées poursuivaient leur développement, avec des indicateurs financiers favorablement orientés.
Si la contribution propre de Polymedic reste à préciser, le business plan de Laprophan permet toutefois de mesurer les ambitions financières du groupe sur les prochaines années. Selon les projections présentées, le
chiffre d’affaires consolidé devrait atteindre 4,31 milliards de dirhams à l’horizon 2031, soit une croissance annuelle moyenne de 8,8% sur la période 2026-2031. Une trajectoire supérieure à celle attendue pour le marché pharmaceutique marocain, dont la progression est estimée à 7% par an entre 2026 et 2029.
Au-delà de la croissance de l’activité, le groupe anticipe une amélioration sensible de sa rentabilité. La
marge brute consolidée devrait atteindre en moyenne 48,9% du chiffre d’affaires sur la période 2026-2031, contre 42,9% entre 2023 et 2025. Elle passerait notamment de 44,2% en 2025 à 47,3% en 2026. Cette amélioration attendue des marges accompagnerait une progression importante des bénéfices. Le
résultat net part du groupe (RNPG) devrait ainsi passer de 162 millions de dirhams en 2027 à 524 millions en 2031, soit une multiplication par plus de trois en quatre ans. Sur l'ensemble de la période 2026-2031, le business plan retient un taux de croissance annuel moyen du RNPG de 26,3%. Cette trajectoire s’accompagnerait d’un effort d’
investissement conséquent. Laprophan prévoit un programme global de plus d’un milliard de dirhams entre 2026 et 2031, avant prise en compte des fonds levés dans le cadre de l'introduction en Bourse, dont 600 millions en 2026 et 112 millions en 2027. Sur la période 2028-2031, les investissements représenteraient en moyenne 2,2% du chiffre d’affaires. Ces ressources seraient principalement consacrées au développement des activités au Maroc et à l’international, ainsi qu’au renforcement et à la modernisation des capacités industrielles et des infrastructures informatiques du groupe. Le business plan prévoit également une distribution annuelle moyenne de 57% du résultat net social de Laprophan sur la période 2026-2031.
Une multinationale marocaine présente dans 50 pays
L'ambition de changement d'échelle défendue par Farid Bennis s'appuie également sur l'expansion internationale du groupe. Le PDG a notamment mis en avant une acquisition réalisée en 2026 en Suisse, portant sur le laboratoire
Rivopharm basé à Lugano. Cette entreprise dispose d'une unité industrielle et d'une filiale exclusivement consacrée au développement de produits pharmaceutiques.
Elle bénéficie également, d'après le dirigeant, d'accréditations suisses, européennes et américaines, qui doivent permettre à Laprophan de renforcer son accès aux marchés internationaux. Farid Bennis considère cette opération comme une étape importante dans la transformation du groupe. « Le groupe Laprophan est une multinationale marocaine aujourd'hui », a insisté Bennis. Le laboratoire revendique désormais une présence dans 50 pays répartis sur cinq continents. Cette présence recouvre toutefois deux réalités distinctes. Laprophan dispose d'une implantation opérationnelle dans huit pays, tandis que son empreinte dans les autres marchés repose sur la commercialisation de ses médicaments. Cette distinction traduit une stratégie d'internationalisation combinant des activités directement implantées à l'étranger et une distribution internationale de produits pharmaceutiques.
L'acquisition suisse doit, de son côté, renforcer les capacités de développement de nouveaux médicaments et les possibilités de commercialisation sur des marchés soumis à des exigences réglementaires élevées. Pour Laprophan, la croissance externe constitue donc à la fois un instrument de consolidation sur le marché marocain et un levier d'élargissement de son périmètre international.
Baisse des prix des médicaments : Laprophan se dit peu exposé
La poursuite de cette stratégie intervient dans un environnement marqué par les évolutions de la
réglementation des prix des médicaments au Maroc. Interrogé sur les conséquences des baisses de prix décidées par le
ministère de la Santé et sur la possibilité de nouvelles révisions, le management a estimé que leur impact sur l'activité du groupe devrait rester limité. Les dirigeants ont expliqué que la majeure partie de l'activité provenait de médicaments fabriqués par Laprophan, dont le positionnement tarifaire réduirait, selon eux, l'exposition aux mesures réglementaires évoquées. Pour les produits importés, le laboratoire indique avoir procédé à une analyse individualisée des conséquences potentielles. Le management a également mis en avant les modalités contractuelles négociées avec ses partenaires pharmaceutiques, notamment en matière de marges, comme facteur permettant de limiter les effets de ces ajustements. Sur cette base, les dirigeants ont déclaré ne pas avoir d'inquiétude particulière concernant l'évolution des prix réglementés. Ils n'ont cependant pas communiqué d'estimation chiffrée de l'impact potentiel de ces mesures sur le chiffre d'affaires ou sur les bénéfices. Cette appréciation reste donc celle du management, dans l'attente d'éléments financiers permettant de mesurer les conséquences effectives des révisions tarifaires.
Les partenariats internationaux au cœur du portefeuille de médicaments
La stratégie de développement de Laprophan repose également sur ses relations de longue durée avec des laboratoires pharmaceutiques internationaux. Les dirigeants ont évoqué un partenariat historique de plus de 50 ans avec l'un de leurs partenaires.
Cette coopération contribue à la présence, dans le portefeuille du groupe, de médicaments bénéficiant d'une diffusion commerciale importante. Le management a notamment indiqué que Laprophan disposait de trois produits figurant parmi les dix médicaments les plus vendus au monde dans le domaine de l'oncologie, selon les références commerciales évoquées pendant la conférence.
D'autres produits présentant des caractéristiques comparables figureraient également dans les portefeuilles de ses partenaires. Interrogés sur le poids de certains de ces médicaments dans l'activité du groupe, les dirigeants n'ont toutefois pas communiqué leur contribution individuelle au chiffre d'affaires. Ils ont renvoyé aux données de suivi des ventes disponibles sur le marché marocain, notamment celles concernant les ventes en pharmacie et dans les circuits de distribution de gros. Le management a également souligné que le développement de ces produits nécessitait de disposer de capacités d'approvisionnement adaptées à la progression de la demande. La question de la disponibilité des volumes apparaît ainsi comme un enjeu opérationnel pour accompagner la croissance de certains médicaments.
Résultats 2026 : un premier semestre représentant déjà 67% de l'objectif annuel
Le résultat de Laprophan réalisé au premier semestre 2026 représentait 67% de l'objectif annuel, soulevant la question d'un éventuel dépassement des prévisions. Le management a expliqué cette répartition par des effets de calendrier, notamment dans la comptabilisation des charges et des activités au cours de l'exercice. Cette saisonnalité comptable peut conduire à une concentration des résultats sur certaines périodes, sans nécessairement préjuger de la performance de l'ensemble de l'année. Les dirigeants n'ont pas annoncé de relèvement officiel des objectifs annuels à la suite de cette avance enregistrée au premier semestre. L'évolution des résultats sur la seconde moitié de 2026 restera donc déterminante pour apprécier la trajectoire bénéficiaire du laboratoire.
À plus long terme, la contribution des acquisitions, et particulièrement celle de Polymedic, constituera un autre facteur essentiel dans l'évaluation des perspectives financières du groupe.
De laboratoire historique à groupe pharmaceutique international
Fondé en 1949, Laprophan s'est progressivement imposé comme l'un des acteurs historiques de l'industrie pharmaceutique au Maroc.
Sous la conduite du défunt Dr
Abderrahim Bennis, pharmacien biologiste, l'entreprise a développé plusieurs activités pionnières au cours des années 1950 et 1960. Elle a notamment inauguré le premier centre de recherche et développement pharmaceutique au Maroc, lancé une usine de fabrication de produits injectables et participé à des campagnes de santé publique, particulièrement dans la lutte contre la tuberculose. Le laboratoire a ensuite consolidé ses capacités industrielles, diversifié ses domaines thérapeutiques et renforcé ses partenariats internationaux. Il dispose également d'une gamme de médicaments propres comprenant quatre produits brevetés.
Le retour de Farid Bennis à la direction du laboratoire en 2020, dans le contexte de la
pandémie de Covid-19, s'est accompagné d'une nouvelle orientation stratégique. Celle-ci repose sur le développement de produits propres, le renforcement des collaborations avec les laboratoires internationaux et l'accélération des acquisitions. Après quatre opérations de croissance externe en trois ans et une expansion revendiquée dans 50 pays, Laprophan entend désormais utiliser les ressources mobilisées en Bourse pour poursuivre cette transformation. Le rachat envisagé de Corporate Investment Holding et de Polymedic représente la prochaine étape identifiée de cette stratégie.
Pour le groupe, l'enjeu ne se limite donc pas à l'accès à de nouveaux capitaux. Il consiste à construire, par acquisitions successives, un ensemble pharmaceutique disposant d'une taille industrielle et commerciale plus importante, capable de développer son portefeuille de médicaments et d'élargir sa présence sur les marchés internationaux. La concrétisation de cette ambition dépendra de la finalisation des acquisitions, de leur intégration et de leur contribution aux résultats du groupe au cours des prochaines années.