Préventica Maroc 2026 : la prévention entre dans l’ère de la sécurité globale
Longtemps traités séparément, les enjeux de santé au travail, de sécurité industrielle, de cybersécurité ou encore de qualité de vie au travail tendent désormais à se rejoindre. C’est autour de cette convergence des risques que s’est articulée la matinée Preview de Préventica Maroc 2026, organisée le 9 juin à Casablanca, en présence de responsables institutionnels, de dirigeants d’entreprises et d’experts venus partager leurs retours d’expérience.
Mounia Senhaji
10 Juin 2026
À 17:56
Avant les stands, les démonstrations technologiques et les centaines de visiteurs attendus en novembre prochain, Préventica Maroc 2026 a commencé par une question simple : comment protéger durablement les organisations dans un monde devenu de plus en plus incertain ? Santé au travail, intelligence artificielle (IA), cybersécurité, sécurité incendie, gouvernance des risques et qualité de vie au travail (QVT) ont été au cœur de la matinée Preview organisée le 9 juin à Casablanca. Pensée comme un avant-goût du salon prévu du 10 au 12 novembre 2026 à la Foire internationale de Casablanca, cette rencontre a réuni responsables institutionnels, dirigeants, experts et professionnels autour des grandes thématiques qui structureront la prochaine édition. Derrière la diversité des sujets abordés, un même fil rouge a traversé les échanges: la prévention n’est plus seulement une affaire de conformité ou de bonnes pratiques isolées. Elle devient un langage commun entre les ressources humaines, les directions industrielles, les experts HSE (Hygiène, Sécurité et Environnement), les spécialistes du numérique, les assureurs, les managers et les décideurs publics.
Préventica veut changer d’échelle
En ouverture, Eric Dejean-Servières, président de Préventica International, a replacé cette Preview dans une trajectoire plus large. La crise sanitaire, a-t-il rappelé, a profondément modifié le regard porté sur le travail, la santé et la sécurité. Elle a aussi accéléré la montée en puissance de Préventica Maroc. «La crise de la Covid a été un moment de bascule. Elle a profondément transformé notre regard sur le travail, la santé et la sécurité», a-t-il souligné. Pour lui, l’événement n’est plus seulement un rendez-vous professionnel, mais un mouvement appelé à accompagner les transformations du monde du travail au Maroc. L’ambition est clairement affichée : «voir plus grand» en 2026, à travers des contenus plus ouverts, des conférences plus prospectives, des temps forts fédérateurs et un écosystème d’exposants plus riche. Même tonalité chez le Dr Tariq Essaid, président associé de Préventica Maroc. Revenant sur le succès de l’édition 2025, il a rappelé que le salon a réuni plus de 6.500 participants, 200 exposants et plus de 100 conférences et ateliers. À ses yeux, Préventica Maroc a désormais dépassé le statut d’événement sectoriel pour devenir «une référence euro-africaine francophone de la maîtrise globale des risques». Cette montée en puissance, insiste-t-il, repose sur une articulation devenue essentielle : faire dialoguer le public, le privé et le monde associatif autour d’une même ambition, celle de maîtriser les risques pour soutenir une croissance durable.
La santé au travail, nouvelle grammaire de la performance
Le premier panel a donné le ton en abordant la santé, la sécurité et la qualité de vie au travail comme des leviers de transformation des organisations. Plus qu’un sujet RH ou HSE, la prévention y a été présentée comme un marqueur de maturité managériale.
Chez l’OCP, Hicham Jerrar, directeur du Centre d’expertise HSE & Well-being, a défendu une approche intégrée, qui commence dès la conception des projets. «Plus la sécurité est intégrée tôt, mieux c’est», a-t-il expliqué, en évoquant la logique de «Safety in Design». L’enjeu est d’éviter que la sécurité ne soit ajoutée après coup, lorsque les installations sont déjà en fonctionnement.
Le groupe a, selon lui, structuré sa démarche autour de plusieurs dimensions : gouvernance HSE, collaboration avec les parties prenantes internes et externes, transformation des sites existants, sécurité des entreprises extérieures, digitalisation et bien-être au travail. Il a aussi évoqué les outils développés autour de l’Observatoire de la qualité de vie au travail (OQVT), de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et des nouvelles capacités de recherche et de santé portées par l’UM6P Hospitals. À travers cette intervention, la sécurité apparaît comme une architecture : elle se conçoit, se pilote, se mesure et s’améliore dans le temps.
Ayoub Chahbouni, directeur HSE de CMCP-International Paper, a prolongé cette réflexion en la ramenant à une conviction simple : «Une entreprise en bonne santé passe par des salariés en bonne santé». Pour lui, les organisations qui veulent progresser n’ont plus le choix. Elles doivent placer l’humain au cœur de leur stratégie.
Son raisonnement repose sur trois piliers : l’économique, l’éthique et la conformité réglementaire. La sécurité est certes un impératif légal, mais elle est aussi une responsabilité morale et un facteur de performance. «Sans performance sociale, on ne peut pas continuer à prospérer», a-t-il résumé.
Le responsable HSE a surtout insisté sur le rôle du leadership. Une culture sécurité ne se décrète pas depuis les bureaux. Elle suppose de la proximité, de la visibilité et de l’exemplarité. «Chaque responsable doit être exemplaire», a-t-il insisté. L’objectif ultime est de faire de chaque collaborateur un leader sécurité, capable d’identifier un danger, d’interrompre une tâche risquée, de signaler un incident ou d’alerter un collègue, même lorsque cela bouscule les habitudes de production.
La Covid comme révélateur du nouveau rapport au travail
C’est sans doute Sonia Darif, secrétaire générale de l’AGEF (Association nationale des gestionnaires et formateurs des ressources humaines) et directrice des ressources humaines d’Arval BNP Paribas, qui a donné au débat sa dimension la plus directement humaine. Pour elle, la crise sanitaire a obligé les entreprises à regarder autrement la relation au travail.
«La Covid nous a tous forcés à changer nos procédures, notre Mindset et notre manière de réfléchir», a-t-elle observé. Des notions longtemps considérées comme séduisantes mais peu opérationnelles (bien-être, flexibilité, équilibre vie privée-vie professionnelle...) sont devenues des sujets concrets de management.
Elle a notamment défendu une lecture pragmatique du télétravail. Chez Arval, explique-t-elle, l’expérience a montré que les collaborateurs pouvaient être plus productifs lorsqu’ils disposaient d’autonomie et de confiance. «Lorsqu’on donne la responsabilité et l’autonomie à la personne, elle est productive», a-t-elle affirmé, mettant en garde contre les cultures de contrôle permanent.
Mais la qualité de vie au travail ne se limite pas à l’organisation hybride. Sonia Darif a insisté sur l’écoute, la prévention du burn-out, le rôle de la médecine du travail, les plateformes d’accompagnement et la proximité RH. Pour elle, un bon manager doit aussi comprendre la réalité sociale du collaborateur. «La qualité de vie ne se résume pas au travail», a-t-elle rappelé, en soulignant l’importance du lien humain dans le contexte marocain.
L’INCVT veut donner une ossature nationale à la prévention
Cette évolution des pratiques trouve un prolongement institutionnel avec l’Institut national des conditions de vie au travail (INCVT). Sa directrice générale, Faiza Amahroq, a mis en avant la stratégie de l’INCVT récemment adoptée par son conseil d’administration.
L’institut entend agir sur quatre axes : la recherche scientifique, l’observation et l’analyse des données, la communication, la sensibilisation et la formation, le conseil et l’accompagnement des entreprises et enfin l’appui au pilotage. Derrière cette feuille de route, l’ambition est de structurer un véritable écosystème national de prévention.
Faiza Amahroq a insisté sur un manque largement partagé par les acteurs du secteur : l’absence de données suffisantes en matière de santé et sécurité au travail. L’INCVT veut y répondre en soutenant la recherche appliquée, notamment à travers un partenariat en préparation avec le CNRST (Centre national pour la recherche scientifique et technique). «Nous voulons doter le Maroc de data en SST (Santé et Sécurité au travail)», a-t-elle expliqué.
L’institut prépare également un référentiel national de formation, des modules en présentiel et à distance, ainsi qu’un outil de formation en ligne gratuit. Les secteurs du BTP et du tourisme devraient être les premiers à bénéficier d’un accompagnement intégré, dans une logique de «package» allant de la recherche à la sensibilisation, jusqu’à l’accompagnement et, à terme, la labellisation. La directrice générale a aussi souligné l’importance du partenariat avec Préventica, qu’elle considère comme un allié précieux pour renforcer la visibilité de l’INCVT et diffuser plus largement ses actions de sensibilisation et de formation.
L’intelligence artificielle, nouvel outil de prévention
La discussion a ensuite basculé vers un sujet désormais incontournable : l’intelligence artificielle. Là encore, les intervenants ont évité les généralités pour partager des usages concrets. Pour Hicham Jerrar, l’intelligence artificielle offre un potentiel important en matière de prévention, mais son efficacité dépend d’un élément central : la donnée. «La data, c’est vraiment le défi», a-t-il souligné. La puissance de calcul et les modèles existent, encore faut-il disposer de données fiables, nettoyées, structurées et exploitables.
Chez l’OCP, plusieurs cas d’usage sont déjà engagés : analyse de dix années de données HSE pour dégager des tendances, Chatbots de recommandation nourris par des normes et des bonnes pratiques, ou encore assistants destinés à aider les nouvelles recrues à s’approprier les standards internes. Mais Hicham Jerrar a tenu à poser une limite : l’humain doit rester «dans la boucle» afin de valider les conclusions avant toute décision touchant aux conditions de travail ou à la sécurité des personnes.
Ayoub Chahbouni a, lui aussi, défendu une approche opérationnelle de l’IA.
À CMCP-International Paper, elle est utilisée dans les enquêtes après incident, afin d’améliorer la collecte des données et d’aller plus loin dans l’analyse des causes. Elle intervient aussi dans la prévention des risques liés aux chariots élévateurs, à travers des caméras intelligentes capables d’identifier la présence de piétons, d’alerter, de ralentir ou d’arrêter certains équipements. D’autres dispositifs permettent de détecter des croisements dangereux entre piétons et véhicules, d’empêcher le démarrage de machines lorsqu’une personne se trouve dans une zone interdite, ou encore de simplifier les inspections de sécurité. Pour le responsable HSE, ces outils permettent de réduire les oublis, d’éviter les raccourcis et d’agir au bon moment.
Chez Arval BNP Paribas, Sonia Darif a abordé l’IA sous l’angle de la relation client et de la qualité de vie au travail. L’entreprise a mis en place des outils capables de prioriser certaines réclamations et d’aider les collaborateurs à rédiger des réponses plus professionnelles et mieux adaptées. Le résultat, selon elle, est un bénéfice partagé : satisfaction du client, performance de l’entreprise et valorisation du collaborateur. Elle a toutefois rappelé une condition essentielle : l’IA ne doit pas être présentée comme un substitut à l’humain, mais comme un appui.
De la santé au travail à la sécurité globale
Le second panel a élargi la focale. Après la santé au travail, les débats ont porté sur les nouveaux risques et sur la nécessité d’une approche intégrée de la sécurité. Nezha El Obsi, responsable du département Sécurité informatique à Bank Of Africa, a ouvert la discussion sur la cybersécurité. Son message est clair : les outils techniques sont nécessaires, mais insuffisants. «Le maillon faible, c’est l’humain», a-t-elle rappelé, en citant des situations très concrètes : clic sur un lien frauduleux, ouverture d’un fichier malveillant, partage de données sensibles ou traitement d’une demande urgente sans vérification.
Pour renforcer la maturité cybersécurité, elle plaide pour des programmes de sensibilisation adaptés aux profils de risque. Une formation standard annuelle ne suffit plus. Il faut tenir compte du niveau d’exposition des collaborateurs, de la nature des données traitées et de l’évolution des menaces. Chez Bank Of Africa, la démarche a commencé par des populations critiques avant d’être progressivement élargie. L’objectif est d’installer des réflexes simples : observer, prendre du recul, analyser, demander de l’aide et alerter en cas de doute.
Cette approche rejoint celle du colonel Ahmed Boulahbach, fondateur de l’Académie de la sécurité privée. Pour lui, les risques actuels ne peuvent plus être pensés en silos. Sécurité physique, sécurité numérique, sécurité humaine et gouvernance sécuritaire doivent être articulées dans une même vision.
Il a rappelé que le Maroc dispose d’un cadre institutionnel solide en matière de gouvernance sécuritaire, tout en plaidant pour une modernisation de la formation et du cadre de la sécurité privée. Face à des menaces complexes, «les solutions doivent elles aussi être complexes et intégrées», a-t-il expliqué en substance. La sécurité privée, selon lui, doit devenir un partenaire stratégique du développement économique et du rayonnement du Royaume.
Driss Rhafes, CEO et fondateur d’Edukaskills Akademy & Consulting, a poursuivi sur le terrain de la cybersécurité et de la confiance numérique. Pour lui, la cybersécurité n’est plus une problématique informatique. «C’est un sujet de gouvernance, de compétences, de résilience organisationnelle et de confiance numérique», a-t-il insisté. Il a rappelé que la transformation digitale du Maroc accroît mécaniquement l’exposition aux risques. Banques, administrations, ports, télécoms, services aux citoyens : tous les secteurs sont concernés. Les cyberattaques ne menacent pas seulement les systèmes, elles peuvent ébranler la confiance dans les institutions et dans les services essentiels. Driss Rhafes a aussi refusé de considérer l’humain uniquement comme une vulnérabilité. À ses yeux, il constitue d’abord «la première ligne de défense». Les technologies peuvent s’acheter, mais les compétences doivent se construire. D’où l’importance de la formation, de la certification, de la gouvernance et d’un leadership capable de porter ces sujets au plus haut niveau stratégique.
L’incendie, risque ancien mais conséquences nouvelles
La sécurité globale ne se limite pas au numérique. Hassan El Mouden, directeur des opérations de Consep Engineering, a rappelé que le risque incendie reste trop souvent sous-estimé dans les plans de continuité d’activité, alors même que ses conséquences peuvent être systémiques. Dans une économie de plus en plus digitalisée, un incendie touchant un data center, une infrastructure critique ou un site industriel peut provoquer des dommages considérables. Il a rappelé qu’une entreprise gravement touchée par un incendie peut ne jamais retrouver son niveau d’activité, surtout dans un tissu économique marocain largement composé de PME (petites et moyennes entreprises) et de TPE (très petites entreprises). Lui aussi plaide pour dépasser l’approche purement technique. La sécurité incendie doit être intégrée aux stratégies globales de sécurité, aux plans de continuité d’activité, aux choix budgétaires, à la formation des équipes et aux échanges avec les assureurs. À l’heure où les systèmes de protection incendie deviennent eux-mêmes connectés, ils doivent aussi être pensés dans leur interaction avec les risques cyber.
La confiance, nouvel actif stratégique
En fin de matinée, une notion est revenue avec force : la confiance. Confiance des salariés dans leur management, confiance des clients dans les services numériques, confiance des citoyens dans les institutions, confiance des partenaires dans la capacité des organisations à prévenir et à gérer les crises. Pour Nezha El Obsi, la cybersécurité doit être intégrée dès le démarrage des projets digitaux, non pas comme une étape finale de validation, mais comme une composante de conception. Cette approche permet d’éviter les blocages tardifs, de protéger les données et de clarifier les responsabilités. Driss Rhafes a prolongé cette idée en rappelant que les organisations les plus résilientes ne sont pas nécessairement celles qui disposent des technologies les plus avancées, mais celles qui combinent gouvernance, compétences, communication de crise et confiance. «Les technologies protègent, les compétences créent la résilience», a-t-il résumé.
Un avant-goût d’un salon placé sous le signe de l’anticipation
Au terme de cette matinée Preview, Préventica Maroc 2026 a donné un aperçu clair de son positionnement. Le salon de novembre ne se contentera pas d’exposer des solutions. Il entend mettre en débat les grandes mutations qui traversent les organisations marocaines : santé mentale, qualité de vie au travail, intelligence artificielle, cybersécurité, sécurité incendie, prévention des risques majeurs, gouvernance et culture sécurité. L’édition 2025 avait déjà confirmé le rôle de Préventica comme plateforme de référence, avec ses 6.596 visiteurs, ses 200 exposants, ses 100 conférences et ateliers, ainsi que la mobilisation de nombreux ministères, institutions et acteurs économiques. La Preview du 9 juin laisse entrevoir une édition 2026 plus ambitieuse encore, davantage tournée vers l’anticipation et la convergence des risques. Car c’est bien l’un des enseignements majeurs de cette matinée : dans l’entreprise contemporaine, les risques ne se présentent plus séparément. Un problème de santé mentale peut devenir un enjeu de performance. Une faille humaine peut ouvrir une crise cyber. Un incendie peut paralyser une infrastructure numérique. Une mauvaise gouvernance peut affaiblir la confiance. Préventica Maroc 2026 se prépare donc à poser une question centrale aux organisations : sont-elles prêtes à penser la prévention comme une stratégie globale, et non plus comme une somme de réponses techniques?