Économie

Une simulation révèle la solidité et les limites du système bancaire marocain

En simulant la faillite d’un grand groupe bancaire régional basé au Maroc, la Banque des règlements internationaux a mis à l’épreuve, en conditions quasi-réelles, les mécanismes de gestion de crise financière en Afrique du Nord-Ouest. L’exercice révèle un système marocain résilient, doté d’outils modernes, d’une capacité de pilotage régional et d’une vision de résolution intégrée. Seul bémol : le système bancaire demeure fortement exposé aux limites de la coordination transfrontalière, à la fragmentation juridique des pays partenaires et à la faible profondeur des capacités de renflouement privées.

Dans le stress-test de la BIS, le Maroc apparaît comme le pilier du système bancaire régional.

12 Janvier 2026 À 10:53

Conclusions édifiantes sur la résilience et la solidité du système bancaire marocain. La Banque des règlements internationaux (BIS), à travers son Financial Stability Institute, s’est prêté à un exercice stratégique inédit : l’organisation d’une simulation de crise bancaire transfrontalière impliquant le Maroc, la Mauritanie, la Tunisie et l’Union monétaire ouest-africaine. L’objectif n’était pas purement théorique mais il s’agissait de tester, en conditions quasi-réelles, la capacité de l’État à gérer l’effondrement d’un grand groupe bancaire opérant dans plusieurs juridictions. Le cœur du scénario était une banque fictive, baptisée Banque Soleil, décrite comme un groupe régional systémique basé au Maroc et contrôlant des filiales majeures dans l’ensemble de l’Afrique du Nord-Ouest. Le Maroc, en tant que pays de la maison-mère, occupait donc une position centrale. Ses autorités monétaires, de supervision et de résolution étaient désignées comme autorité «home», responsables de la coordination régionale, de la définition de la stratégie de résolution et du pilotage des échanges avec les pays hôtes. L’exercice a ainsi placé le système financier marocain dans la situation la plus exigeante possible : gérer non seulement la faillite d’un groupe national majeur, mais aussi ses répercussions systémiques sur plusieurs économies. Dans le scénario ainsi construit par la BIS, la crise est déclenchée par une détérioration macro-économique régionale provoquant une montée rapide des créances douteuses, une érosion du capital et une perte de confiance des marchés.



Résultat : Banque Soleil devient non viable dans tous les pays où elle opère. La banque dispose d’un plan de redressement et surtout d’un plan de résolution fondé sur une stratégie dite de «Single Point of Entry» (SPE). Selon cette stratégie, les pertes doivent être absorbées au niveau de la holding marocaine par l’annulation ou la conversion de ses instruments de dette, afin de préserver l’ensemble du groupe et de recapitaliser les filiales. Cette architecture fait du Maroc le point d’ancrage de toute la stabilité financière régionale. C’est la maison-mère marocaine qui détient la capacité de renflouement, contrôle les filiales et doit permettre une solution collective plutôt qu’un éclatement national du groupe. Tout au long de l’exercice, l’État a joué le rôle de chef d’orchestre. Il a convoqué les collèges de superviseurs et les groupes de gestion de crise, fixé l’agenda des discussions et assuré la circulation de l’information entre les pays concernés. Les conclusions de la BIS soulignent ainsi que les autorités marocaines ont été particulièrement attentives aux conséquences de leurs décisions pour les juridictions partenaires, qu’il s’agisse de la continuité des services informatiques, de la gestion d’un scandale de corruption touchant une filiale ou des tentatives de cession de certaines entités. Lorsque la crise atteint son paroxysme, c’est le Maroc qui présente une offre de rachat de l’ensemble du groupe par un acteur international, Universal Bank, solution qui aurait permis de maintenir Banque Soleil comme un groupe intégré et de préserver la stabilité régionale. Cette proposition est explicitement conçue comme une solution gagnant-gagnant pour l’ensemble des pays concernés par cette crise.

L’exercice est clos.

Place aux conclusions et enseignements. Le test met ainsi en évidence plusieurs points forts du dispositif marocain.

D’abord, le cadre institutionnel : le Maroc fait partie des juridictions disposant d’un régime de résolution bancaire moderne, incluant des pouvoirs de transfert, l’utilisation de banques-relais, la possibilité de cession d’actifs et, dans une certaine mesure, des mécanismes de bail-in. Cette panoplie d’outils place le pays parmi les juridictions les plus avancées du groupe, selon les termes du meneur du test.

Ensuite, la capacité de pilotage transfrontalier. Les orchestres de l’exercice de simulation insistent dans ce sens sur la fluidité de la communication initiée par le Maroc, la tenue régulière de réunions multilatérales et la volonté manifeste de rechercher une solution de groupe. Les autorités marocaines ont tenté d’aligner les intérêts nationaux et régionaux, et ont même accepté de retarder ou de reconsidérer certaines options locales pour préserver une issue collective.

Enfin, la logique stratégique. L’exercice mené montre que le Maroc est le seul acteur à raisonner en termes de groupe bancaire régional, en tenant compte des interdépendances opérationnelles, notamment à travers la société de services partagés qui fournit des fonctions critiques à plusieurs filiales. Cette vision intégrée correspond, selon les meneurs du test, précisément aux standards internationaux de résolution bancaire.

Mais attention ! Alertent les experts de la BIS. Des limites structurelles ont été mises à nu par la crise-test. La première concerne la dépendance aux juridictions étrangères. Le fait est que le Maroc peut concevoir et proposer une résolution de groupe, mais il ne peut pas l’imposer. Lorsque certains pays hôtes choisissent de privilégier des solutions nationales comme par exemple, la vente de leur filiale, la liquidation ou encore la nationalisation partielle, la stratégie marocaine devient inapplicable. Le test montre que l’échec de la vente à Universal Bank est dû à des décisions prises par certaines autorités étrangères, et non à un manque de volonté du Maroc.

Autre limite : les moyens financiers. En effet, l’exercice de simulation souligne que la capacité réelle de renflouement interne du groupe bancaire marocain est limitée. Le volume d’instruments pouvant être effectivement convertis en capital est faible. Ce qui rend toute résolution plus dépendante de soutiens publics ou para-publics, une situation qui n’est pas spécifique au Maroc mais qui affecte directement sa stratégie SPE. Enfin, l’exercice révèle que même au Maroc, les procédures de crise restent en partie fondées sur le jugement plutôt que sur des protocoles détaillés. Les actions de supervision précoce, la communication publique et la coordination avec certaines autorités nationales manquent parfois de cadres formalisés et de «playbooks» opérationnels.

Le Maroc, un pilier de la stabilité financière régionale

Au terme de l’exercice, le constat est clair : le Maroc apparaît comme le pilier du système bancaire régional. Il concentre les fonctions de pilotage, de capital et de résolution. Il est aussi le seul acteur capable de proposer une solution collective conforme aux standards internationaux. Mais cette centralité constitue aussi une vulnérabilité aux yeux des meneurs du test. Concrètement, expliquent-ils, tant que les cadres juridiques, les outils de résolution et les réflexes de coopération ne sont pas harmonisés entre les pays, la capacité du Maroc à stabiliser l’ensemble de l’espace financier régional restera incomplète. La simulation de la BIS ne remet donc pas en cause la solidité du modèle marocain. Elle montre au contraire que le Maroc est prêt pour la résolution de groupe, mais que l’écosystème régional ne l’est pas encore.
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