ICAIS 2026 : une IA africaine frugale, souveraine et créatrice de valeur
Pilotée par la Pr Sanaa El Filali, vice-doyenne de la Faculté des sciences Ben M’Sik, l’édition 2026 de l’International Conference of Artificial Intelligence and Systems (ICAIS) s’est tenue à Casablanca du 28 au 30 octobre. Lors de sa troisième et dernière journée, le vendredi 30 octobre, le premier panel a été consacré à une question décisive pour le continent : comment construire une intelligence artificielle à la fois frugale, souveraine et durable ?
LE MATIN
01 Novembre 2026
À 18:14
La discussion, modérée par la Pr Khadija Achtaich, a dépassé le seul débat sur la performance des modèles. Les intervenants ont mis en avant les conditions concrètes d’une IA utile aux sociétés africaines : maîtrise des données, formation, infrastructures, adoption par les utilisateurs, capacité de calcul adaptée et création de valeur locale.
Intervenant à distance depuis Addis-Abeba, le Dr Abdoulaye Salifou, responsable du secteur de l’éducation à l’UNESCO, spécialisé dans l’IA, la transformation numérique, l’enseignement et la formation techniques et professionnels ainsi que l’enseignement supérieur, a rappelé que l’Afrique pouvait faire de la sobriété une orientation fondatrice. Selon lui, l’enjeu consiste autant à utiliser l’IA au service de l’agriculture, de l’énergie, de l’adaptation climatique ou de la prévention des catastrophes qu’à limiter l’empreinte énergétique et environnementale des systèmes eux-mêmes. Il a plaidé pour des solutions adaptées aux contraintes locales de calcul, de connectivité et de budget, ainsi que pour des infrastructures numériques appuyées sur les énergies renouvelables et le développement des compétences vertes.
Ilham Abidi, IT Senior Product Specialist & Squad Lead chez Bayer Pharmaceuticals, a replacé l’utilisateur au centre de l’adoption. Une technologie, a-t-elle souligné, ne produit pas nécessairement de valeur parce qu’elle est performante. Elle doit être comprise, accessible et adaptée aux personnes qui l’utilisent. Dans les contextes africains, cette exigence implique de tenir compte des langues, des pratiques professionnelles, des inégalités d’accès au numérique et des conditions effectives de travail. Pour elle, la souveraineté technologique passe aussi par le développement des talents, du leadership et de la capacité de décision au sein des entreprises.
Redouane El Haloui, Managing Director de Reddinnov et ancien président de l’APEBI, a, pour sa part, insisté sur la nécessité de raisonner en écosystème. Les entreprises d’offshoring, les PME technologiques et les startups ne jouent pas le même rôle, mais elles participent ensemble à la transformation numérique. Les premières développent des compétences et des emplois, les secondes structurent, intègrent et sécurisent les systèmes, tandis que les startups peuvent faire émerger de nouveaux usages et modèles économiques. La qualité, la gouvernance et la sécurisation des données constituent, dans cette perspective, le socle nécessaire à l’intégration de l’IA dans les entreprises et les secteurs productifs.
Le Pr Hicham Bahi, de l’UM6P, a défendu une conception exigeante de la frugalité. Celle-ci ne doit pas conduire à des solutions de second rang, mais à des modèles compétitifs, adaptés aux réalités du continent et capables de répondre à des besoins concrets. Il a souligné que la souveraineté ne se limite pas aux infrastructures : elle concerne les données, les modèles, les compétences et la capacité à décider ce qui doit être acquis, développé localement ou construit en partenariat. Pour l’universitaire, la formation et la recherche sont déterminantes afin de préparer des générations capables de contribuer à une IA africaine durable.
Mohamed Maalainine, Artificial Intelligence & Digital Innovation Manager du Groupe COSUMAR, a rappelé que la question centrale n’était pas seulement celle de la puissance de calcul ou de la taille des modèles. La priorité consiste à identifier les problèmes pertinents et à créer de la valeur dans les réalités économiques locales. Il a appelé à mesurer les résultats selon des critères concrets, notamment la qualité, l’efficacité énergétique, la performance industrielle et l’accompagnement des équipes. Une dépendance intégrale à des solutions externes, a-t-il averti, revient à louer une capacité sans construire sa propre autonomie.
Dans son intervention, Kamal El Alami, Deputy General Manager du Groupe Le Matin et auteur de l’essai « L’État sans contribuables », a porté le débat sur les conséquences sociales de l’intelligence artificielle. Il a interrogé les effets possibles d’une automatisation qui dissocierait progressivement travail, création de valeur, territoire et contribution collective. La transformation ne concerne pas seulement l’emploi : elle touche aussi les équilibres fiscaux, le financement de la protection sociale, la capacité de reconversion et l’autonomie de décision. Il a défendu une trajectoire dans laquelle l’IA augmente les capacités humaines et organisationnelles plutôt que de se limiter à la compression des coûts.
Au terme des échanges, un point s’est dégagé : l’Afrique ne doit pas se contenter d’adopter des outils conçus ailleurs. Elle doit se donner les moyens de les comprendre, de les orienter, de les adapter à ses besoins et d’en retenir une part significative de la valeur. Cette ambition suppose une coopération étroite entre universités, entreprises, institutions et entrepreneurs, afin que l’intelligence artificielle contribue pleinement au développement économique, social et scientifique du continent.