Enseignement

« Pourquoi ignorez-vous les littéraires ? » : une bachelière fait entendre sa voix

Une bachelière de la province de Taroudant, admise avec mention Très bien en filière littéraire au baccalauréat 2026, a choisi TikTok pour exprimer un sentiment partagé par de nombreux élèves : celui d’une excellence littéraire moins reconnue et moins valorisée que l’excellence scientifique. En cause, le Forum de l’excellence et de la réussite, dont la deuxième édition a retenu exclusivement des élèves issus des filières scientifiques et techniques. Face à la polémique, la Direction provinciale de l’Éducation nationale a publié un communiqué explicatif et annoncé une ouverture progressive du dispositif aux autres spécialités. Une réponse qui relance néanmoins une question de fond : l’excellence scolaire se mesure-t-elle encore à l’aune de la filière choisie ?

La bachelière de Taroudant qui a dénoncé, dans une vidéo TikTok, le manque de reconnaissance des filières littéraires après le bac 2026.

24 Juin 2026 À 17:35

Chaque année, le baccalauréat au Maroc consacre les meilleures moyennes et érige certains parcours en modèles d’excellence. Mais derrière cette reconnaissance très codifiée demeure un angle mort : celui des élèves des filières littéraires, qui ressentent encore trop souvent une relégation de leur réussite, jugée moins stratégique, moins visible et moins valorisée.

Le débat est parti, cette fois, de Taroudant. Une jeune bachelière, issue de la filière littéraire et admise avec mention Très bien, a choisi de s’exprimer publiquement dans une vidéo diffusée sur TikTok. Selon ses propres mots, il s’agit de sa première prise de parole sur les réseaux sociaux, motivée par un sentiment d’injustice après la publication des listes des bénéficiaires du Forum de l’excellence et de la réussite.



La jeune fille explique avoir voulu bénéficier de ce programme, présenté comme destiné aux élèves brillants, notamment ceux issus de milieux sociaux modestes. Elle affirme remplir les critères, à la fois par ses résultats scolaires et par sa situation familiale. Mais en consultant les listes des élèves retenus, elle dit avoir découvert que les bénéficiaires relevaient exclusivement des filières scientifiques et techniques.

« Pourquoi ignorez-vous les filières littéraires ? », interroge-t-elle dans sa vidéo. En posant cette question avec émotion, la jeune bachelière ne parle pas seulement de son propre cas, mais d’une réalité que beaucoup d’élèves connaissent déjà : dans l’école comme dans les familles, l’excellence reste encore trop souvent associée aux filières scientifiques, aux classes préparatoires et aux grandes écoles, tandis que les parcours littéraires peinent à être regardés avec le même respect, malgré l’effort, la rigueur et les compétences qu’ils exigent.

Les chiffres rappellent pourtant que les filières littéraires ne sont pas marginales : lors de la session ordinaire du baccalauréat 2026, elles ont compté 59.575 admis, avec un taux de réussite de 44,57%. Derrière ce volume se trouvent des élèves qui ont travaillé, passé les mêmes épreuves nationales, affronté la même pression familiale et sociale, et obtenu parfois des moyennes très élevées. Leur mérite ne disparaît pas parce que leur parcours ne mène pas directement vers une école d’ingénieurs ou une filière technologique.

La Direction provinciale de Taroudant réagit et promet une place aux littéraires

La polémique a poussé la Direction provinciale de l’Éducation nationale de Taroudant à réagir. Dans un communiqué explicatif diffusé mardi, elle affirme que les critères retenus pour cette deuxième édition ne traduisent ni une discrimination entre spécialités ni une dévalorisation des filières littéraires. Elle explique que le dispositif a été conçu, à ce stade, pour accompagner des élèves appelés à passer des concours d’accès à des écoles et instituts à forte sélectivité, notamment dans les domaines scientifiques et techniques.

L’institution insiste également sur le caractère encore évolutif du programme. Selon son communiqué, le Forum de l’excellence et de la réussite demeure un projet éducatif en phase de construction. Sa deuxième édition a déjà élargi le nombre de bénéficiaires, passé de 120 participants en 2024 à 300 cette année. La Direction provinciale indique enfin qu’une réflexion a été engagée pour réserver, à partir de la troisième édition, une part aux filières littéraires, afin d’ouvrir progressivement le dispositif à l’ensemble des spécialités.

L’excellence ne parle pas seulement scientifique !

Il aura donc fallu une vidéo sur TikTok pour fissurer, au moins localement, une hiérarchie implicite des filières, connue depuis des années par de nombreuses familles et de nombreux élèves. Dans les conversations ordinaires, dans les choix d’orientation, dans les attentes parentales et parfois même dans certains dispositifs de valorisation, les filières scientifiques continuent souvent d’apparaître comme la voie « noble », la voie « difficile », la voie « utile ». Les filières littéraires, elles, sont trop fréquemment perçues comme un choix par défaut, alors même qu’elles exigent rigueur, culture générale, maîtrise de la langue, capacité d’analyse et esprit critique.

Cette perception produit des effets concrets, car elle pèse sur l’estime des élèves, sur leur orientation, sur leur rapport à l’avenir et sur la manière dont ils se sentent reconnus par l’école et, plus largement, par leur pays. Lorsqu’un programme porte le nom d’« excellence » mais ne retient aucun profil littéraire, même pour des raisons liées aux objectifs initiaux du dispositif, le message reçu par une partie des élèves peut être brutal : « Notre réussite compte moins ».

C’est précisément ce que la jeune bachelière a voulu dénoncer dans sa vidéo : elle ne revendique pas un privilège, dit-elle, mais réclame une reconnaissance. « Est-ce que nous ne sommes pas à la hauteur ? Est-ce que les efforts que nous faisons dans nos études ne comptent pas ?», interroge-t-elle, en disant avoir ressenti une injustice et une forme de dénigrement.

Ce n’est, pour l’heure, qu’un programme parmi d’autres. Le chemin reste long avant que les filières littéraires au Maroc trouvent pleinement leur place dans les dispositifs d’accompagnement, les programmes de valorisation, les passerelles d’orientation et les débouchés proposés aux élèves. Mais la prise de parole de cette bachelière a déjà une portée symbolique forte : elle donne corps à l’espoir de ses camarades de filière, de ceux qui ont obtenu de très bonnes moyennes sans toujours voir leur mérite reconnu, et de ceux qui viendront après elle.
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