LE MATIN
06 Juin 2026
À 10:51
La course mondiale à
l’intelligence artificielle pourrait-elle, un jour, être volontairement ralentie par ses propres acteurs ? C’est l’idée avancée jeudi par
Anthropic, l’un des principaux laboratoires américains du secteur, qui plaide pour la création d’un système de coordination mondiale autour du développement de l’IA de pointe.
Dans un texte publié par son centre de réflexion, l’Anthropic Institute, l’entreprise affirme qu’il serait utile pour le monde de disposer d’un moyen permettant de
« ralentir ou de suspendre temporairement le développement de l’IA de pointe », afin de laisser le temps aux sociétés, aux institutions et à la recherche sur l’alignement de
suivre le rythme des progrès technologiques.
La proposition tranche avec la dynamique actuelle du secteur. Depuis plusieurs mois, les grands laboratoires d’intelligence artificielle, dont
OpenAI, Google, Anthropic ou encore le chinois
DeepSeek, sont engagés dans
une course intense aux performances. Cette compétition s’accompagne d’investissements massifs et d’une forte pression commerciale, mais aussi de préoccupations croissantes autour des risques éthiques, sociaux, environnementaux et sécuritaires liés aux modèles les plus puissants.
Pour Anthropic, le principal problème tient à
l’absence d’un mécanisme de coordination capable d’empêcher qu’un acteur profite d’une pause décidée par ses concurrents pour prendre de l’avance. Sans cadre commun, prévient l’entreprise, les sociétés technologiques comme les gouvernements risquent de devoir faire des choix difficiles en matière de
sécurité, sous la pression de la concurrence et des rivalités géopolitiques.
Le spectre d’une IA capable d’échapper au contrôle humain
Le laboratoire évoque notamment le risque d’
une perte de contrôle sur des systèmes d’IA de plus en plus autonomes. Il met en avant la possibilité, encore incertaine mais jugée plausible si les tendances actuelles se poursuivent, d’une
« auto-amélioration récursive ». Ce scénario désigne le moment où des systèmes d’intelligence artificielle deviendraient capables de contribuer eux-mêmes à l’entraînement de leurs successeurs, avec un rôle humain de plus en plus limité.
Anthropic reconnaît qu’aucune certitude ne permet d’affirmer qu’une telle bascule est imminente. L’entreprise souligne toutefois que cette perspective justifie, selon elle, une réflexion sérieuse sur les garde-fous à instaurer avant que les modèles ne franchissent de nouveaux paliers. À ses yeux, les bénéfices potentiels de l’IA pour la médecine, la science, la technologie et l’économie restent considérables, mais ils doivent être encadrés par une capacité réelle à
ralentir si les risques deviennent trop élevés.
Pour défendre son approche, Anthropic cite le précédent du traité sur
les forces nucléaires à portée intermédiaire. L’entreprise rappelle que ce type de cadre international a mis des décennies à émerger, alors que le développement de l’IA avance beaucoup plus vite et demeure plus difficile à surveiller. Contrairement à des infrastructures militaires visibles, les capacités informatiques nécessaires au développement de modèles avancés peuvent être plus facilement dissimulées.
Jack Clark, cofondateur d’Anthropic a également défendu cette idée auprès de la BBC. Il a comparé la situation actuelle au
boom pétrolier du début du XXe siècle, lorsque l’essor d’une industrie stratégique avait fini par rendre nécessaires des règles capables de renforcer la confiance du public. Selon lui, le secteur de l’IA dispose aujourd’hui d’une pédale d’accélérateur, mais pas encore d’une véritable pédale de frein.
Cette prise de position intervient dans un contexte de frénésie financière autour de l’intelligence artificielle.
SpaceX, le groupe d’Elon Musk qui comprend notamment le laboratoire xAI, prépare
une introduction en Bourse annoncée comme potentiellement historique. Anthropic, dont la valorisation a presque triplé en trois mois, a également engagé début juin une première étape en vue d’une éventuelle entrée en Bourse.
Une pause mondiale difficile à imposer aux géants de la tech
La proposition du laboratoire devrait toutefois rencontrer de fortes résistances, en particulier aux
États-Unis. Une partie des responsables politiques et des dirigeants de la tech refuse toute idée de ralentissement, estimant qu’une pause pourrait offrir
un avantage stratégique à la Chine. La question de
la sécurité de l’IA reste néanmoins présente au plus haut niveau.
Donald Trump a indiqué avoir évoqué une possible coopération avec Pékin sur ce sujet lors d’une récente visite en Chine.
Le président américain a aussi signé cette semaine un décret très attendu sur la régulation du secteur. Le texte permet un contrôle gouvernemental des modèles les plus avancés au nom de
la cybersécurité, mais uniquement sur une base volontaire. Cette approche illustre les hésitations persistantes autour d’une régulation plus contraignante de l’intelligence artificielle.
Anthropic, fondé par d’anciens membres d’OpenAI, s’est imposé comme un laboratoire mettant en avant la sécurité et l’éthique dans le développement de ses modèles. Cette image lui vaut cependant
des critiques dans une partie de l’industrie et au sein de certains cercles proches de
la Maison Blanche, où l’entreprise est accusée d’exagérer les risques, voire d’entretenir une forme de
« marketing de la peur ».Depuis deux mois, Anthropic restreint la diffusion de
Mythos, son modèle le plus avancé, afin d’y intégrer des correctifs de cybersécurité avant une mise à disposition plus large. Le laboratoire affirme prévoir la sortie de modèles aux performances équivalentes dans les prochaines semaines, alors que des systèmes comparables sont également attendus chez ses concurrents.
En proposant
une pause concertée, Anthropic tente ainsi de déplacer le débat. Il ne s’agit plus seulement de savoir quel laboratoire développera le modèle le plus performant, mais de déterminer si les acteurs de l’IA peuvent accepter, collectivement, de ralentir lorsque les risques dépassent la capacité des sociétés à les maîtriser.