L’illusion du gain de temps : l’IA fait travailler plus, pas moins (étude)
Présentée comme un levier de productivité capable d’alléger la charge de travail, l’intelligence artificielle produit parfois l’effet inverse dans les entreprises. Une récente étude américaine de l’Université de Californie à Berkeley met en évidence l’allongement des journées, l’élargissement des missions et l’accélération des cadences, donnant naissance à ce que les chercheurs décrivent comme un mécanisme d’« extension silencieuse du travail ».
Saloua Islah
17 Février 2026
À 14:28
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L’étude a été menée aux États-Unis par l’Université de Californie à Berkeley, au sein de la Haas School of Business, l’une des principales écoles de management du pays. Pendant huit mois, les chercheurs ont observé l’introduction d’outils d’intelligence artificielle générative dans une entreprise technologique d’environ 200 employés. Aucun objectif supplémentaire n’avait été fixé par la direction, mais les pratiques professionnelles ont profondément changé.
Concrètement, les salariés ont commencé à multiplier les tâches en parallèle. Là où un employé se concentrait auparavant sur une seule mission, il rédige désormais un document avec l’IA tout en analysant des données générées automatiquement et en intervenant sur le projet d’un collègue. Cette capacité à aller plus vite a élargi le périmètre de chaque poste. Des tâches qui relevaient autrefois d’autres profils — ou qui auraient justifié un recrutement — sont progressivement devenues la responsabilité d’une seule personne.
Le temps de travail s’est également étendu sans décision formelle. Beaucoup d’employés lancent des requêtes à l’IA avant une réunion, pendant la pause déjeuner ou juste avant de quitter le bureau afin de récupérer les résultats plus tard. Le travail continue ainsi même en leur absence. Les moments de coupure, essentiels pour récupérer, disparaissent peu à peu et la journée devient une séquence presque continue.
Les chercheuses américaines Aruna Ranganathan, professeure en management, et Xingqi Maggie Ye, doctorante à Berkeley, parlent d’un « élargissement silencieux du travail ». Les salariés ont le sentiment de simplement expérimenter une nouvelle technologie. En réalité, ils augmentent durablement leur charge sans s’en rendre compte. Avec le temps apparaissent une fatigue mentale plus forte, des difficultés à prendre des décisions et une baisse de la qualité du travail.
Un autre facteur renforce ce phénomène. Plusieurs recherches montrent que les utilisateurs de l’IA ont l’impression d’être plus rapides alors que ce n’est pas toujours le cas. Dans le développement informatique, certains professionnels ont même mis plus de temps pour réaliser leurs tâches tout en étant persuadés d’avoir gagné en productivité. Ce décalage nourrit une illusion d’efficacité qui pousse à accepter davantage de missions.
Même les dirigeants de la Silicon Valley évoquent cette accélération. Le patron d’OpenAI, Sam Altman, a ainsi confié qu’il avait « du mal à suivre le rythme » face à la rapidité avec laquelle les idées peuvent être testées grâce à l’IA, une dynamique qui permet de lancer davantage de projets mais accroît aussi la pression.
Sortir de la spirale du "toujours plus”
Les chercheurs à l’origine de l’étude formulent plusieurs recommandations et insistent sur la nécessité de fixer des règles claires dès l’introduction de l’intelligence artificielle. Le temps gagné doit être considéré comme un temps de repos, de formation ou de réflexion stratégique et non comme une capacité à produire davantage.
Ils préconisent également de revoir les critères d’évaluation de la performance. Au lieu de mesurer le travail au nombre de tâches réalisées, les entreprises sont appelées à privilégier l’impact, la qualité et la créativité. Sans ce changement, chaque gain de productivité se transforme automatiquement en pression supplémentaire.
Les experts invitent aussi les managers à protéger les temps de pause et à empêcher l’extension invisible des horaires. Enfin, ils encouragent les salariés à interroger leurs propres pratiques. Le fait de pouvoir faire plus grâce à l’IA ne signifie pas qu’il faut systématiquement accepter plus de travail.
L’intelligence artificielle reste un levier de transformation majeur. Mais sans cadre organisationnel et culturel, la promesse d’un travail plus léger risque de se muer en norme implicite de surperformance permanente, où le temps gagné disparaît aussitôt qu’il est créé.