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«La confession d'Abraham» : une histoire ancienne vue d'aujourd'hui

Pour le dernier soir de sa tournée marocaine, «La Confession d'Abraham», pièce de Mohamed Kacimi, a fait salle comble à l'Institut Français de Casablanca.
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22 Décembre 2002 À 16:28

«Abraham ? Ibrahim ? Avram ?» Le comédien hésite. Quel nom choisir ? Il a un petit geste de la main : «Abraham». Va pour Abraham. C'est le titre de la pièce : La Confession d'Abraham, de Mohamed Kacimi. Pierre Forest joue un Abraham moderne : pantalon et veste, pièce sombre, décors sobre. Du fond de son tombeau à Hébron, le père des trois religions monothéistes compte ses enfants. «Six milliards, cinq cent millions...» et des poussières, qui croissent toutes les heures. Nombreuses comme les étoiles dans le ciel, que figurent des petites ampoules descendant en guirlande le long des murs de la scène. Abraham raconte leur histoire, à lui et Sarah, quand Dieu leur a commandé de quitter Ur et l'Euphrate pour la Terre Promise. Un passé lointain (plus de mille ans !), évoqué comme un souvenir. Heureux quand Sarah a su qu'elle pourrait enfanter, même vieille; malheureux quand ils ont souffert de la famine en Egypte. Le récit est interrompu par des lettres tombant du plafond, des messages radios ou téléphoniques, autant de mots écrits des quatre coins du monde pour Abraham, le grand père de tous. Simon de Ghazza, les gardiens de la Thora, une femme algérienne, un syndicaliste français, André Chouraqui, Nietzsche... A chacun une demande, ou un reproche : quelle est la recette de ces gâteaux que préparaient Sarah ? Les enfants pleurent quand on leur lit certains passages du texte sacrés. Comment, grand père, tu avais des esclaves ? A Ghazza il n'y a plus rien à manger. Ton discours à Sodome est une belle démonstration de syndicalisme...
Malheurs actuels
Des paroles que Abraham reçoit, avec douleur souvent : ils lui rappellent ses erreurs, ses doutes, ses trahisons. Et lui montrent son impuissance devant les malheurs actuels de ses enfants. Pierre Forest ne joue ni l'emphase, ni la complainte mais la nostalgie, en un discret mélange de joies et de regrets. Il s'anime dans les passages lyriques, s'applique quand il cite dans le texte, reprend son histoire d'une voix calme qui s'abat quand il lit une triste nouvelle. Il hésite parfois et sa tessiture change peu. Pendant un instant, il arrive qu'on ne sache plus qui parle et d'où. Mais il suffit qu'il fasse intervenir Sarah, avec son franc-parler et son bon sens, pour briser le rythme. Il l'écoute, rouspète ou sourit puis repart. De toutes façons c'est son histoire, il est seul, il n'y a que lui à entendre et à regarder. Sa voix est claire, ses gestes mesurés. Sa sobriété atténue les humeurs du texte. Jouée par Pierre Forest, «La Confession» d'Abraham paraît faite pour le théâtre plus encore que pour la lecture. La mise en scène y est pour beaucoup. Les passages coupés allègent le texte, ceux qui restent en gardent la trame. Récit d'Abraham, lettres des enfants, passages bibliques, la pièce de Mohamed Kacimi foisonne d'idées, de références, de clins d'œils et de langages, jusqu'à l'excès. Il passe de l'humour au macabre, du sacré au trivial, de l'antique à l'ultra moderne, et de sujets comme l'esclavage au journal Le Monde, de l'Intifada aux crises sociales françaises. Une ébullition intéressante ou déroutante, habile ou facile qui recouvre le propos à l'écrit mais amuse à l'oral, plus adapté aux circonvolutions verbales. Parue en 2000 aux éditions Gallimard, cette pièce est jouée en France depuis 2001 et a fait l'ouverture il y a peu du Théâtre du Rond Point à Paris pendant trois semaines. «Avant de la présenter en pays musulman, j'ai tenu à prendre conseil» explique Jean-François Marguerin, directeur de l'Institut Français de Casablanca. «Marie-Louise Belarbi, libraire et éditeur, a commencé par dire qu'il fallait être prudent. Et puis ayant eu le livre, elle a estimé qu'il passerait. Abraham Serfati : idem. Nous avons donc programmé une tournée «. La pièce avait déjà rencontré un public catholique, judaïque, mais pas encore musulman.
L'accueil aurait été sérieux et un peu froid à Fès et Marrakech, mais apparemment, «Casablanca était un bon soir» : public présent, réactif, intéressé. Ce qu'a confirmé la discussion qui a suivi la représentation.
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