Pensée économique et réforme au Maroc
La pensée économique au Maroc, académique ou celle appuyant des courants politiques dominants a accusé un déficit sérieux depuis, grosso modo l'avènement de l'«alternance consensuelle».
>D'abord par comparaison avec la pensée politique qui a connu un fo
LE MATIN
18 Août 2002
À 20:03
Ensuite, le déficit de la pensée économique s'évalue surtout par rapport à la période antérieure à l'«alternance consensuelle» dans laquelle le lecteur avait l'embarras du choix entre des textes, individuels ou produits de brainstorming collectifs, qui donnaient souvent la réplique à la politique économique officielle sous l'impulsion ou non d'instances économiques internationales. L'université était principalement au centre de ces cogitations et l'accumulation jadis appréciable s'est évaporée. Faut-il mettre cela au compte du dédoublement fonctionnel de naguère entre producteur du sens économiques et partis ou que cette «pensée» s'est réfugiée dans les institutions privées ou publiques liées à la gestion de l'économie (conjoncturistes, conseillers, consultants) ?
Non point qu'il y eût totalement motus sur l'économie mais on a assisté durant la décennie passée à de massifs «transfuges» de l'analyse économique à celle du politique stricto sensu ou polémique tout court dont la presse reproduit les traces. On comprendrait alors aisément que l'université ait subi sa crise profonde et que ses «producteurs de sens», notamment économique, l'aient désertée pour des cieux plus cléments en ayant cru réellement par conviction ou par superstition à «la main invisible».
On imaginerait facilement encore que la fin de la guerre froide ait fait tourner casaque toutes les convictions du matérialisme historique privant ainsi la pensée marocaine d'une source explicative sinon indicative naguère intarissable. Marx et sa lignée sont-ils morts à ce point alors que «le socialisme» continue malgré tout de meubler le fronton des partis du changement ?
Or, toute la problématique de la réforme et de ses usages ayant motivé le «compromisso storico» marocain a été dominée par des commentaires d'ordre politique plutôt que par une justification savante de ses soubassements économiques. L'historien de l'immédiateté retiendra que ce trait a dominé le lendemain de la déclaration de politique générale de Me Youssoufi en 1998, puisque, à notre connaissance, aucun texte justifiant un quelconque paradigme économique de la réforme n'est venu soutenir ce changement profond du Maroc contemporain alors que ce besoin d'intériorisation du libéralisme se fait sentir à ce jour. Il y a chez le militant autant chez le lecteur «savant» un besoin inassouvi de réponse économique tranchante et sans équivoque. S'est-on trompé alors totalement hier et a-t-on totalement raison de prendre le train du libéralisme et à quelles conditions ? Rien n'y fut. Quelque chose est resté au fond de la gorge au plan de la science économique.
En d'autres termes, le passage d'une pensée fondée sur «le matérialisme historique» et ses succédancés de «politique économique» à celle du libéralisme (même localement coloré) justifiait une prise de position clairement exprimée. Au plan théorique ce «catimini» reste injustifiable car, contrairement aux pays de l'Etat européen qui ont connu la mue totale, ce ne sont pas les mêmes forces qui ont pris la locomotives de l'Histoire. Au Maroc, il s'est produit quelque chose d'original en ce sens que la montée du courant libéral après la chute du mur de Berlin s'est traduite par l'avènement des forces qui la contrecarraient dans le passé alors que les forces réputées "libérales” se sont constituées en opposition.
Ce "paradoxe” a ses explications politico-constitutionnelles jugées "historiques” quant à la concorde exigeant la mue comme une sorte de "dafanna'lmadi” salutaire. On s'est largement attelé à la tâche pour en expliquer l'urgence face à l'imminente "crise cardiaque” qui menaçait l'ensemble du corps social. Le cadre constitutionnel n'ayant pas trop varié depuis 1962 et les ajustements postérieurs l'ayant corrigé, à la faveur d'un consensus dynamique, c'est au plan du ralliement économique que le mutisme s'est fait tranchant. Or, l'analyse du profil des agents manifestes de la conduite gouvernementale depuis 1998 démontre la domination des économistes à tous les stades de la conception, de l'élaboration et de la mise en œuvre de la politique économique.
L'enjeu est fondamental car il permet de marquer non seulement la pensée économique proprement dite en tant que champs de la connaissance (pour des visées heuristique pures) mais de détecter les instances de la palette des nuances qui séparent les forces politiques à partir des paradigmes choisis.
Le thème est peut-être banal puisqu'en Occident les forces de gauche continuent d'exister et d'accéder au pouvoir dans la déferlante libéralisation des économies, mais on reconnaît dans les cadres de l'analyse économique et à tel ou tel niveau précis des options, les lieux du débats traçant les frontières entre courants politiques (fiscalité, social, etc.).
Or, à un moment aussi précis que précieux du changement historique des forces, telle que la configuration de l'alternance consensuelle, le thème de "la réforme économique” a été brandi avec plus de rigueur que par le passé et cela mérite que la pensée économique, pourtant outillée en hommes et en savoir, ait restitué ce que l'adhésion à ce paradigme de réforme signifie.
Nous soulignons, en lecteur curieux, que les contours de la réforme économique dans la phase cruciale de l'alternance peuvent être recensés à travers une terminologie largement consommée et dont la relation entre ces concepts rend inévitable pour voir quelles stratégies et approches de politique économique a-t-on choisies pour le développement économique dans la phase actuelle au plan conceptuel. Faisons le recensement :
1. "La réforme économique» : terme qui a souvent signifié des changements dans la politique gouvernementale, la structure institutionnelle ou les procédures administratives pour modifier l'activité économique et améliorer la performance. Il a une fonction mobilisatrice pour toutes les forces sociales quel que que soit son contenu.
2. "La stabilisation» : on a souvent aussi évoqué les corrections dans les déséquilibres dans la balance des paiements, dans le budget, dans la demande monétaire, dans le but de contrôler l'inflation et autrement réduire l'instabilité macro-économique.
3. "Ajustement structurel» (A.S.) : terme marqué par la phase antérieure à l'alternance, il constitue néanmoins un lieu de vérification du changement dans la pensée économique puisque, pourfendu alors par "la gauche» comme étant celui des institutions financières internationales, il continue d'alimenter la politique économique réelle. Car, l'A.S. signifie les réformes faisant le changement dans la structure de production (vis-à-vis des biens marchands) et consommation (vis-à-vis des biens non marchands) et recherchant à accroître l'efficience et la flexibilité de l'économie; la stabilisation étant généralement considérée comme une précondition à très long terme de la politique d'A.S. N'y sommes-nous pas malgré que le terme soit tu ?
4. "Libéralisation et déréglementation» : d'une large utilisation, ce terme indique la variante de l'A.S. qui commence avec la volonté de se défaire de l'intervention de l'Etat à tous les stades : contrôle des prix, des restrictions quantitatives, des investissements et des licences d'importation et autres barrières douanières.
5. "La privatisation» : la cession des entreprises publiques ou privées et la concession de services publics industriels et commerciaux à des sociétés privées est un lieu de rupture central et que la pensée économique a largement négligé alors qu'elles étaient dans la pensée l'arène d'un réel affrontement car l'expression de l'"appréciation des modes de production» fétiche.
6. "La rationalisation budgétaire», en vogue depuis la fin de la décennie 70, il faut reconnaître que la force du terme réside dans le fait que la gauche s'en était tôt réclamée alors qu'il constituera dans le programme d'A.S. une cheville ouvrière de la réforme conseillée au Maroc.
Il signifiera que la réforme mènera vers un équilibre des ressources et permettra de rendre ces dernières plus productives comme appui à la croissance économique. Contenant une référence à la "raison», tout le monde s'en réclame.
7. "La réforme institutionnelle» : a été usitée dans le sens des changements dans la gestion gouvernementale (et parfois du secteur privé) au niveau institutionnel permettant à la réforme économique de fonctionner en passant, d'une manière consistante, des contrôles administratifs vers des mécanismes qui appuient l'activité privée.
Un tel survol terminologique n'est pas exhaustif mais il ne laisse aucun doute sur la légitimité d'une adhésion au paradigme libéral que la pensée économique marocaine devra définir dans ses caractéristiques "locales».
Sachant que la genèse du plaidoyer pour la réforme économique, spécialement l'agenda de libéralisation, s'identifie avec le paradigme néoclassique de marchés compétitifs, il est crucial d'en savoir plus sur une telle adhésion paradigmatique. Dans sa forme forte, la théorie des marchés compétitifs exige de petites entreprises dont aucune n'a aucun pouvoir sur le contrôle des prix; pas d'externalités et pas d'intervention gouvernementale.
Sous de telles conditions idéales où il y a, à la fois maximisation pour les facteurs de production et maximisation des satisfactions (consommateurs), on y ajoute le facteur temps qui favorise aussi la maximisation de la croissance du revenu.
Mais le schéma idéal néoclassique varie face au réel. Or, comment le confronter au nôtre puisque l'adhésion au modèle néoclassique s'avère vérifiée pour rendre notre réalité économique plus lisible dans le tumulte de la cacophonie politicienne ? Y a-t-il un économiste dans la salle ?