Spécial Marche verte

Youssef Fadel : analyse d'un temps qui passe

Une rencontre avec Youssef Fadel, écrivain pluriel a été organisée récemment à l'Institut français (IF)de Fès.

03 Février 2002 À 17:38

Cette rencontre faite de la lecture d'un essai sur Casablanca, intitulé la ville que j'ai dans la peau, s'est déroulée en présence d'un parterre d'universitaires et hommes de lettres marocains et français.
Elle a été l'occasion pour l'auteur, de fragments d'imaginaire, d'être un instant l'orateur d'un texte poignant et beau, par lequel il a réussi à faire partager l'émotion de la découverte de tranches de vie et de choses illusoires.
Dans un style simple et dépouillé, l'auteur raconte la vie des petites gens de Casablanca. A travers une accumulation de souvenirs et de détails qui font fi de la pudeur, l'auteur abandonne la sacralité de la langue pour être en connivence avec son auditeur.
Certes, l'auteur rêvant d'une langue particulière, ni classique ni argotique mais d'une langue quotidienne pour atteindre la subtilité du sens.
En effet, par les métaphores subtilement crues et légèrement grivoisés, l'écrivain, exprime dans une tendresse désarmante, les déboires d'une cité, sa misère, le mouvement du temps qui file à travers une horloge qui n'a pas de chiffres.
Prenant par la main son auditeur, Youssef Fadel l'entraîne dans des épisodes, des espaces parfois saugrenus et obscurs comme ceux qui surviennent sur les quais de gare où les gens s'entassent avant l'arrivée des trains.
Analyse d'un temps qui passe ? Sans aucun doute puisque le lecteur prend le prétexte de faire semblant de s'intéresser aux gens afin de vérifier que du temps a passé. Cette idée le réjouit d'ailleurs puisqu'il explique, il ne s'agit que d'une gare parmi d'autres, un piège parmi d'autres, monticule provisoire sur la surface de leurs jours plats.
Telle est cette belle narration où l'écrivain s'y mêle de plain-pied, s'y empêtre. Poétique et profonde, l'histoire de Casablanca, palpite pour exprimer la candeur des êtres qui s'illusionnent.
A l'exemple de Jean Paul Sartre, Fadel est existentialiste. Car, écrit-il, sur leurs corps, la légèreté de leurs destinations les enveloppe d'un manteau illusoire. Ils sont d'un coup devenus autres.
Avec leur agitation sans objet, leur ébahissement, leur capacité à croire qu'ils vont partir pour de bon, cette fois enfin.
Ainsi est le portrait de Casablanca et de ses habitants, ville à la fois aimée et détestée par un conteur qui, nostalgique, délire, et tantôt accepte et rejette l'état de ce qui s'impose et agresse une sensibilité plurielle, comme, cette petite fille qui sort de l'usine d'oranges attendue à l'arrêt d'un bus par un père inquiet, ou encore, cette fillette d'à peine dix ans, quasi-nue, qui frissonne et vend des kleenex .
Donnant une impression de similitude avec l'écrivain marocain feu Mohamed Zafzaf, Youssef Fadel exhibe les tabous de sa société, et indique que soudain, la fillette approchant un vieux barbu, s'est faite femme, femme mure et arrogante. Elle a rebroussé chemin en se déhanchant comme une coquette rusée. Un court instant, le vieux est resté à se gratter le ventre puis l'a suivie.
Le sens est donc donné à la ville qui, poursuit-il, s'étale le long de la côte dans le fracas de sa violence. Cherchant quand même, le signe d'un changement, l'auteur murmure à contre cœur : ton calendrier périmé ne t'aidera en rien, et, seul furtivement descend une espèce de printemps. Sans parfum, ni feuilles, ni arbres, ni festival ...et, que finalement, conclut l'auteur, pour subsister, il faut oublier.
Natif de Casablanca en 1949, Youssef Fadel a été influencé par le militantisme des années soixante. Avec quelques compagnons de route il écrira sa première pièce de théâtre, la guerre, qui lui vaut huit mois d'emprisonnement.
Sa consécration sera en 1978 avec la publication du livre le coiffeur du quartier des pauvres, portée à l'écran par feu Mohamed Reggab.
Youssef Fadel doit également sa renommée à sa production en théâtre, notamment grandeur et décadence (1980), "Le voyage de Si Mohamed" (1982), "Le requin" (1987), "Guilgamesh" (1997), "Bouhafna" (1991) (...), "Portrait de famille" (2001), à ses romans en arabe, "Les cochons" (1983), "Aghmat " (1989), "Celestina" (1993), "Le Roi des Juifs" (1995) et "Hashich" (2000/prix Atlas 2001).
Il a collaboré au succès de courts et longs métrages, notamment "Adieu forain", d'Oulad Sayed (1998), "Mektoub" (1997) et "Ali Zaoua " de Nabyl Ayouch (2000).
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