"Amours sorcières", de Tahar Ben Jelloun: passions simples
Le nouveau Tahar Ben Jelloun est arrivé. Son millésime a une jaquette rose clair qui exhale des senteurs d’Orient. Sa couverture reproduit une toile réalisée en 1892 par Sir Franck Dicksee sous le nom de «Leila» et son titre, «Amours sorcières», évo
LE MATIN
10 Avril 2003
À 18:02
En conteur averti, Ben Jelloun sait, certes, l’effet que pareilles atmosphères produisent sur les lectorats d’Occident, mais il n’y recourt point dans ce recueil de nouvelles que son éditeur présente comme «vingt histoires d’amour trafiqué, d’amitié trahie et de passion simple». Pour nous, il s’agirait, plutôt, d’une fidèle description de destins croisés et de bribes de vies que campent des personnages qui prennent existence à travers les effets de dialogues transfigurés par le poids des traditions locales et par l’ineptie des conventions sociales. Un fil d’Ariane permet de relier les différentes nouvelles entre elles : la vacuité d’un grand nombre des destinées vouées à louvoyer sans fin pour assouvir de sordides désirs. Particulièrement ceux que récusent les conventions sociales traditionnelles. Immergés dans une modernité de facto, ces hommes et femmes ne peuvent apaiser leurs instincts sans tomber dans la trivialité. Freud est passé par là … suivi, à la trace, par le «Fquih» du coin de la rue. L’histoire de Najat et Hamza qui ouvre le recueil en témoigne avec beaucoup de simplicité et de licence. Est-ce pour cela que Tahar Ben Jelloun l’a entamée par un avertissement : «Najat, écrit-il, m’a demandé de raconter cette histoire à voix basse et si possible dans une lumière douce» ? Pourquoi à voix basse et pourquoi choisir, préalablement, une lumière tamisée ? Parce que l’histoire en question est un mélange de libido et de sorcellerie. Résumé: Najat aime Hamza et ce dernier le lui rend bien. Un trimestre durant, ils filent le parfait amour, puis plus rien. En homme volage, Hamza vit l’aventure comme un fardeau insupportable, alors que Najat, «comme toute femme», a «l’imprudence de croire que tout amour doit être éternel».
D’où une douce souffrance baignée par la tendre habitude de vivre et de s’assumer en vieux amants qui ne se supportent plus. D’où également cette prosaïque intervention d’un ami : «Tu es possédé, tu ne maîtrises plus tes actes, tu as été ensorcelé !». Hamza consent à le suivre sur la voie de l’irrationnel. «Contre le poison, il faut un autre poison» ; c’est-à-dire un autre «Fquih», d’autres incantations et d’autres rituels. Résultat : une séparation à l’amiable, comme il n’en existe que rarement dans la réalité. Ce n’est pas le seul divorce narré par Tahar Ben Jelloun dans ses «Amours sorcières». Intitulée «Homme sous influence», la seconde nouvelle en comporte une autre où les femmes jouent un rôle plus actif.
Contre Anwar, deux protagonistes se taillent la part du lion : Noufissa qui le quitte pour un autre homme et Malika, son ex-épouse, qui veut se remettre en ménage avec lui. D’où recours, par cette dernière, à la sorcellerie. Des preuves de cela, il en retrouve certaines chez lui, grâce à l’intermédiation d’un «Fquih» appelé Si Bouazza. Comment a-t-elle fait pour les y introduire ? Mystère et boule de gomme. Tout au plus, l’ensorceleur lui brosse-t-il le portrait-robot de celui par qui le mal arrive. «Un homme trapu, gros, le visage bouffi par l’alcool, riant aux éclats pour n’importe quoi». «C’est le démon», dira-t-il en précisant qu’«il est très dangereux », qu’ «il tourne autour» de lui «depuis plus de deux ans», qu’il veut sa disparition, qu’ «il fait travailler des sorciers», qu’ «il ne connaît ni foi, ni loi», qu’ «il s’habille toujours en noir» et qu’ «il vit avec l’argent des autres». Les soupçons d’Anwar se dirigeront, pour leur part, vers la bonne, une autre femme qui a pris la décision de le quitter. Après ce calvaire, il part, bardé de talismans de Si Bouazza, en colloque à l’Université de Princeton aux Etats-Unis où sa communication a eu un succès inégalé. L’histoire ne dit pas si les «gri-gri» en ont été la cause.
Tout au plus nous apprend-elle qu’à son retour à la mère-patrie, il a commencé par déménager de chez lui, avant d’engager un immigré philippin pour s’occuper de la maison dans l’attente de la venue d’Ingre, «une collègue australienne rencontrée à Princeton», avec laquelle «il sent qu’une relation saine est possible».
Ce qui n’est pas le cas pour Mabrouk, «l’interprète des rêves» qui, pour une histoire de femmes, est devenu écrivain public, avant de muer en «casseur de mauvais sort », en « guérisseur», en «conseiller conjugal», en «écrivain de lettres d’amour», etc. Grâce à cette dernière transformation, sa boutique ne désemplira plus. Néanmoins, il continue à revenir, de temps à autre, à ses anciennes amours, puisque, dit-il, «le rêve d’un homme fait partie de la mémoire de tous». Un rêve qui s’est transformé en cauchemar pour le héros de la quatrième nouvelle, un homme qui a eu le malheur de tromper sa femme avec sa belle-sœur. Sa vengeance a été terrible. Pour elle, il est mort , enterré, fini. Quand il est à côté d’elle, elle feint de ne pas le voir.
Femmes flouées
Quand il lui parle, elle feint de ne pas l’entendre. A telle enseigne qu’il a cru qu’il devenait invisible, graduellement et au fur et à mesure que le temps s’écoulait. Résultat, un départ pour l’étranger que l’écrivain a assimilé à «une disparition dont aucun journal ne s’est fait l’écho».
D’autres histoires d’amour égrènent ce recueil de nouvelles. Leurs titres sont si jolis et leurs contenus si agréables à lire qu’elles auraient, toutes, mérité citation.
Intitulée «Amours contrariées», la seconde partie du recueil en comprend neuf. Notamment, «Le suspect», qui est déjà parue dans l’hebdomadaire «Le Nouvel Observateur» et «Tricinti», qui a été éditée dans un recueil collectif intitulé «Des plumes au courant». Idem pour «L’Homme qui a trahi son nom» parue en troisième partie. Elle date de 1996 et a déjà agrémenté un autre recueil collectif intitulé «Le temps des clans». La morale de ces nouvelles ? Toutes les femmes flouées font appels aux charlatans pour se venger, sauf celles qui sont infidèles. «J’ai remarqué que celles qui ne disent rien sont celles qui trompent leurs maris… Celles qui n’osent pas franchir le pas de la trahison pleurent, se plaignent et finissent par être pathétiques», écrit Tahar Ben Jelloun. Dans «Amours sorcières», il en a dressé les portraits avec savoir-faire et fidélité.
«Amours sorcières», Tahar Ben Jelloun, Le Seuil, 2003, 304 p.