"Chroniques de l'Algérie amère" de A. Benmalek: témoignage d’une plume engagée
Dans son dernier ouvrage, le romancier Anouar Benmalek a quitté la fiction pour rassembler les chroniques qu’il a publiées en Algérie entre 1985 et 1991. Il les fait précéder et suivre de réflexions plus récentes. Liberté de ton et énergie du style
LE MATIN
06 Mars 2003
À 19:20
Une enfant des rues faisant ses devoirs sur le trottoir. Des jeunes qui traînent au café et parlent de leur mère comme d’une traînée. Un nouveau massacre de Palestiniens. La lutte d’un écrivain contre son «ennemi suprême», la censure. C’était en 1985, l’écrivain Anouar Benmalek débutait ses collaborations à Algérie Actualité. «Quelle misère cependant que l’état actuel de notre monde arabe où nombre d’intellectuels et de responsables ne pensent qu’à légiférer sur ce qui se passe dans les alcôves (...) ou brûler les pianos et les violons au lieu de s’occuper de l’immense tragédie du sous-developpement, de la guerre, du fanatisme...» Les événements d’octobre 1988, une lettre au président de la république, le refus de l’amnistie des tortionnaires, la création du Comité National contre la Torture : Anouar Benlamek est le premier intellectuel algérien vivant en Algérie à condamner «explicitement, par un texte public», la violence de la répression qui a suivi les émeutes. «Cette période journalistique a été, pour moi, d’un grand enrichissement. J’y ai découvert le goût de «l’intervention» dans les débats qui agitaient et agiteront encore pour longtemps l’Algérie : la lutte pour la démocratie contre un pouvoir sans scrupule, avide de pérennité et de rapine, la lutte aussi contre la montée de l’islamisme politique (et, très rapidemment, armé), contre ce cancer du Monde arabe, l’intolérance fanatique, le dogmatisme et le mépris vertigineusement revendiqué et affiché comme une vertu, envers la vie et la liberté de l’Autre...» confie t-il dans une interview à Algérie Littérature Action en janvier 1998.
Anouar Benmalek a rassemblé les chroniques qu’il a écrites en Algérie entre 1885 et 1991. Des textes qui s’apparentent, pour certains à des «choses vues», sorte d’instantanés, mais pour la plupart à des éditoriaux dans lesquels il réagit à un élément de l’actualité, algérienne ou internationale. Il dit «je», il est en colère, il pousse des «coups de gueule» : contre l’assassinat littéraire de Salman Rushdie, les pots-de-vins des fonctionnaires, une polémique sur l’enterrement de Kateb Yacine, les crimes de la Sécurité militaire, la montée du pouvoir du FIS ou l’islamisation des jeunes comme effet «gueule de bois» de la démocratie. Les sujets vont et viennent, au gré d’un air du temps, passé. Pas de retour sur ces événements mais une plongée directe dans leur présent d’alors.
Comment l’Algérie en est-elle arrivée là ? semble t-il se demander. «Je relis les chroniques réunies ici, le coeur lourd. J’y retrouve bien sûr les grandes dates de cette dérive vers l’innommable. La première, paradoxalement lumineuse malgré son désespoir, est celle de la révolte des jeunes en octobre 1988, et le cortège qui l’a suivie d’impitoyable répression, d’exactions et de torture par les services de sécurité et l’armée. Le seconde grande date est celle du premier tour des élections législatives pluralistes en Algérie, en décembre 1991.» Ses chroniques, dont certaines ne sont pas «sourcées,» sont précédées et suivies de réflexions plus récentes, écrites en France à partir de 1998, après l’exil. Pas de fracture pourtant: Anouar Benmalek a continué à retourner régulièrement en Algérie : «Je suis parti. Je suis revenu. plusieurs fois. Entre deux massacres. Entre deux tueries. Entre deux désespoirs. L’Algérie, peu à peu, m’a échappé. Elle m’a de plus en plus effrayé, de plus en plus horrifié. Je l’ai de moins en moins comprise. Je ne l’ai pas moins aimée, pourtant, même si, fréquemment, je l’ai violemment détestée.»
Les allers-retours entre l’auteur et son propos sont un peu déconcertants : Anouar Benmalek, romancier, aurait-il été tenté par un ouvrage semi-autobiographique ? N’aurait t-il pas plutôt voulu faire acte de témoignage, du type : voilà qui je suis, ce que j’ai vu, pensé et écrit à cette époque là, voilà ce que ça dit de l’Algérie. Car Anouar Benmalek était, et est toujours, journaliste, un journaliste qui s’empare de la parole pour s’acquiter d’une mission: «Le mouvement de contestation de la société vis à vis du pouvoir qui la dirige est sain». A en croire les textes publiés dans Télérama, l’Humanité, ou France soir, cette mission continue en France où l’écrivain vit aujourd’hui : comment les «pieds-gris» - nom qu’il a trouvé pour désigner la nouvelle émigration d’intellectuels algériens, «gris» pour «matière grise» - réagissent-il au procès du général Aussaresses, qui soutiennent-ils dans un match France-Algérie ?
Les textes les plus forts sont ceux où Anouar Benmalek confie son sentiment intime plutôt que ceux où il se pose comme représentant. Le genre engagé sied parfaitement à l’auteur des Amants désunis ou de L’Amour Loup. Le ton est libre, presque «libéré», le style percutant, le discours motivant, et le constat souvent consternant. Anouar Benmalek a pu s’autoriser une présence importante qui véhicule directement son point de vue d’humaniste militant. On peut, certes, interroger la démarche, l’ouvrage n’en constitue pas moins un document de valeur pour tous les Algériens, les exilés, et tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin au monde arabe. D’autant que, ces chroniques, qui datent de dix ou vingt ans, sont parfois effrayantes de résonance avec aujourd’hui. L’amertume annoncée dans le titre n’est qu’un euphémisme. On peut s’étonner d’ailleurs de la vigueur de l’expression et des condamnations : c’était en Algérie entre 1985 et 1991, ces chroniques ont été publiées, librement.
ED. Pauvert, 280 p
Ecrivain de plusieurs rives
Anouar Benmalek est écrivain et mathématicien, spécialisé dans la modélisation des phénomènes aléatoires. Deux activités qui pourraient paraître incompatibles mais qu’il trouve, finalement, complémentaires. Il est né en 1956 à Casablanca d’un père algérien et d’une mère marocaine. Il a grandi à Constantine, en Algérie. A l’université il a opté pour les mathématiques. Il a été envoyé poursuivre ses études en Russie : il a soutenu sa thèse d’Etat à Kiev. C’est lors de sa deuxième année à l’étranger qu’il a écrit son premier livre : il espérait séduire une jeune fille dont il s’était amouraché, c’est la littérature qui l’a séduit, lui : «J’avais mis le doigt dans le délicieux engrenage de la création littéraire». En Algérie, il a signé des chroniques régulières entre 1985 et 1991 à Algérie Actualité.
Il a été l’un des fondateur et secrétaire général du Comité National contre la Torture. Il vit actuellement en France, enseigne les mathématique à la faculté de Rennes et écrit, en parallèle.
Cortèges d’impatience, Naaman, 1984, Québec.
La Barbarie, essai, Enal, 1986, Alger.
Rakesh, Vishnou et les autres, nouvelles, Enal, 1985, Alger.
Ludmila, roman, Enal, 1986, Alger.
Les amants désunis, roman, Calmann Lévy, 1998, Paris (livre de poche, 2000).
L’enfant du peuple ancien, roman, Pauvert, 2000.
L’amour Loup, roman, Pauvert, 2002.