Entretien avec François Salvaing, auteur de « Casa » : «Casablanca est une ville très spéciale, son histoire raconte le XXe siècle»
Casa, François Salvaing y est né, en 1943. Il y est resté jusqu’à l’âge de dix-sept ans où il est parti en France faire des études de lettres puis de théâtre avant d’être journaliste à L’Humanité et à TFI. Il n’était pas reto
LE MATIN
28 Août 2003
À 17:01
Dépêché en «mission Stendhal» (bourses octroyées à des écrivains par le ministère français des Affaires Etrangères pour leur permettre de réaliser un projet d’écriture à l’étranger), François Salvaing a séjourné à Casablanca pour fignoler Casa, sa onzième oeuvre de fiction depuis son premier roman, Mon poing sur la gueule, paru en 1974.
Vous avez écrit près d’une vingtaine de livres, tous genres confondus. Aviez-vous évoqué le Maroc, votre pays natal, avant Casa ?
Je me suis beaucoup inspiré des paysages du Maghreb pour Pays conquis qui met en scène un grand débarquement sur une plage. Parti, mon précédent roman, reproduit un portrait de Casablanca qui m’avait été commandé par L’Humanité quand le journal avait lancé le projet «Cinquante portraits de villes par cinquante écrivains». Et puis le bidonville de Lima dans Une Vie de rechange, je l’ai imaginé à partir de ceux de Casablanca. Il paraît d’ailleurs que le terme «bidonville» est apparu la première fois à propos de Casablanca. Casa est le premier roman que je consacre au Maroc.
Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce livre ?
J’ai du mal à déterminer le moment où je prends la décision d’écrire un livre. Ca ne vient pas d’un coup, il y a tout un cheminement jusqu’à ce que le livre devienne une évidence, une urgence. Je soupçonnais que Casablanca apparaîtrait dans mon parcours, je ne savais pas quand. J’imagine que tout écrivain ressent un jour le besoin de revenir sur ce qui l’a formé, et déformé. Peut-être très tôt ou très tard. Dans mon cas, c’est plutôt tardif. Je pense que je n’aurais pas pu écrire ce livre du vivant de mes parents. J’aurais été tenté d’être soit plus agressif, soit plus retenu et je ne l’aurais pas écrit. Aujourd’hui, je sens une vibration, une attente à propos du Maroc et de la période du Protectorat. Je pense que Casa peut servir de révélateur pour une frange du public car il présente une vision du monde qui existe encore aujourd’hui.
Laquelle ?
Mes personnages font partie d’un monde persuadé qu’il lui incombe d’apporter la civilisation aux moins développés. C’est un état d’esprit encore très présent : nous pensons que la démocratie est ce qu’il y a de mieux, que nous sommes le Bien et que les autres retardent. Mes personnages vivent dans un monde aveugle, fermé au réel, sauf quand ils ont besoin d’un ouvrier ou d’une femme de ménage. Mais les employés ne doivent pas poser de problèmes, ils doivent rendre service puis disparaître. C’est un système dans lequel il y a mentalement l’idée d’un apartheid. Elle n’a pas été réalisée comme en Afrique du Sud ou en Israël mais c’était en germe. Dans la tête de mes personnages, il existe un mur entre eux et les «indigènes». Ils ne voient pas derrière, en même temps, leur inquiétude vient de ce qu’ils savent que, derrière ce mur, il y a des gens qui ne sont pas des «sous-êtres». S’ils étaient persuadés de leur infériorité, ils ne seraient pas inquiets.
Ca ne les rend pas franchement sympathiques... Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire et l’Histoire, de leur point de vue ?
Je voulais arriver à faire comprendre que de telles façons de vivre, de penser, de regarder, ont existé, sans les présenter de façon caricaturale, schématique. Car cette vision du monde perdure. Le poison colonial continue de couler dans les veines de la société française aujourd’hui. Je n’ai pas cherché à dénoncer quoi que ce soit, l’Histoire a tranché. Mais je voulais dire que le monde dans lequel je suis né n’est pas mort. J’ai donc cherché à refaire passer l’électricité de ces gens-là parce qu’elle a du sens aujourd’hui. Si j’ai trouvé de l’énergie en écrivant c’est parce que je suis relié à cette histoire par le passé mais aussi par le présent.
D’où viennent-ils vos personnages ? De modèles, de souvenirs ? Qui sont-ils ?
Ils viennent d’un univers que j’ai connu et que j’ai cherché à reconstituer. Ils sont un mélange de souvenirs, d’enquête et d’imaginaire. C’est ce que permet l’écriture et ce qui fait la puissance de la littérature : écrire, c’est être décalé, c’est pouvoir explorer le réel et l’agrandir. Mes personnages ne sont pas des héros. Ce sont des gens qui vivent dans la peur des autres, de l’autre. Ils restent repliés sur eux-mêmes. A mes yeux, ce sont des pauvres gens. Ils ne profitent pas de la richesse de la vie, ils n’ont pas une vie culturelle très intense, ils débattent uniquement en milieu fermé, ils dépendent complètement des informations qui viennent de Métropole. Ils se comportent comme s’ils étaient le haut de la société mais intellectuellement ce sont des mendiants. Tous ne sont pas sur ce tempo, comme l’institutrice ou l’architecte. Mais globalement, ce sont des gens qui rentrent les épaules, qui sentent que le temps est compté. Ils continuent à profiter d’un système illégitime en sachant que l’addition va finir par leur être présentée. Ils sentent la violence, ils perçoivent le caractère anormal de cette situation de domination.
Dans votre première phrase, «La fin commença le 8 novembre 1942 à Casablanca», de quelle fin parlez-vous ?
Je pense que le débarquement américain en 1942 a été un événement considérable pour l’Afrique du Nord. Il a marqué la fin du règne français au Maroc : à partir de là, tout s’est fêlé. Parce que n’était pas rien de voir un maître se faire fesser par un autre maître. La guerre a été très vite la défaite de la France mais c’était en France, loin. Ce n’était pas la même chose que de voir l’armée française, qui gouvernait, se faire écraser à Casablanca en 48 heures. Il y a eu 1000 morts. Pour les Français, un monde s’est effondré sous leurs pieds. Armand Rouby, un de mes personnages principaux, vit cet événement comme un traumatisme. Il est à l’écoute des signes, il ne sait pas s’ils vont perturber ses affaires ou les faire décoller. Il cherche des issues du type «tout changer sans rien changer». C’est un homme actif, il n’est pas indifférent aux gens qui travaillent pour lui, il voudrait que tout marche le mieux possible. Et puis il n’est pas seulement consommateur et profiteur, c’est quelqu’un qui produit. Ce qui en fait un personnage plus contrasté que sa femme, Agathe, plus cultivée mais paradoxalement beaucoup moins ouverte. Ils sont encore dans un monde où c’est l’homme qui parle, qui pense, qui sait. Quant aux enfants, ils sentent bien que les adultes sont fragiles, que leurs définitions sont peu opérantes.
Auriez-vous pu adopter le point de vue d’un de ces enfants, probablement plus proche de ce que vous avez dû vivre ?
Non, j’avais envie de raconter une histoire non subjective, même si un roman c’est toujours subjectif. Et puis l’histoire devait commencer en 1940 et je suis né trois ans plus tard. Enfin, je voulais avoir plusieurs personnages qui soient conscients à cette date, donc adultes.
Vous évoquez la représentation mouvementée de la pièce de Sartre «Le Diable et le Bon Dieu» sur fond d’émeutes, la rencontre entre Roosevelt et Sidi Mohammed Ben Youssef à Anfa en 1943, l’émergence du syndicalisme au Maroc, la création de l’Istiqlal, l’affaire Serfaty, l’attentat de 1953... Peut-on parler de roman historique ? Comment tisser la petite histoire et la grande ?
J’ai remarqué que dès que l’on met un adjectif derrière roman, la littérature est dévaluée. Selon moi, les étiquettes sont mutilantes. Alors l’appellation «roman historique» ne me plait pas trop. D’autant que j’ai du mal à concevoir un livre où l’intime et l’historique ne seraient pas en relation. Pour Casa, j’ai épluché la presse de l’époque : La Vigie, Le Petit Marocain, Le Figaro, pour en tirer aussi bien des rappels historiques que des nouvelles comme la sortie d’une nouvelle voiture ou d’un film. J’ai établi des calendriers et une hiérarchie dans les événements qui pouvaient toucher mes personnages. Et je les ai reliés.
Dans ce roman, votre écriture est assez sinueuse : les phrases échafaudent incises et parenthèses comme si vous cherchiez à imbriquer votre distance, souvent ironique et parfois sévère, avec l’instantané des situations et des conversations.
Quand j’écris un livre, la forme est décisive. Casa a vraiment commencé quand j’ai trouvé le premier paragraphe. Cette succession d’incises et le matériau que j’ai trouvé pour raccorder la Grande Scène avec la petite. D’habitude, je vais jusqu’à retrouver le lexique que les gens employaient à l’époque. Là je ne l’ai pas fait, j’ai cherché une forme spécifique. Quant à la distance, je serais ennuyé qu’on ne la voit pas. L’ironie est une des mes caractéristiques. Je suis accablé d’ironie. Accablé, parce que ça vous met dans un rapport au monde qui retient parfois l’expansion, l’enthousiasme. Mais j’ai du mal à supporter ce qui est dépourvu d’humour, non pas pour le rire qu’il provoque mais pour cette distance qu’il induit.
Vous êtes-vous beaucoup documenté pour écrire ce livre ?
Peut-être en existe-t-il en arabe mais j’ai trouvé assez peu de choses sur l’Histoire du Maroc contemporain. Et très peu de romans, à part un ou deux de Michel Jobert, les policiers de Tito Topin, ou récemment Le Fond de la jarre de Abdelatif Laâbi, qui prennent cette période comme décors. En ce qui concerne Casablanca, j’ai été assez déçu de ne pas trouver, par exemple, un ouvrage qui recense les noms de rues, leurs changements. Et puis j’ai dû travailler en recoupant plusieurs cartes et plans différents. Enfin, j’ai lu attentivement Casablanca, mythes et figures d’une aventure urbaine de Jean-Louis Cohen et Monique Eleb (F. Hazan, 98), un traité d’urbanisme qui retrace l’évolution de la ville. Il apparaît à quel point l’histoire de Casablanca parle du siècle.
Dans quel sens ?
Casa est une ville spéciale, une ville d’expérimentation. Le colonisateur s’y est épanouit totalement sans entraves. Quand il est arrivé, la ville existait mais devait compter 5000 habitants contre près de 700 000 à l’époque où se passe le livre (dont 120 000 sous des tôles) et 4 à 10 millions aujourd’hui. C’est un développement pratiquement unique dans l’Histoire du XXème siècle. Du temps du Protectorat, le pouvoir politique était loin, il y avait du terrain, de la main d’oeuvre. L’expansion architecturale, administrative, sociale, a pu se faire en toute liberté. Les architectes bâtissaient à Casablanca des choses qu’ils n’auraient pu faire en France. En 1942, les américains ont apporté des technologies et des techniques notamment dans la construction des bâtiments. Il y a donc eu un développement violent et anarchique alors que la misère affluait. A Casa, la plupart des habitants sont originaires d’ailleurs : la plus grande ville du Maghreb a été faite par des blédards. Mais dans des conditions très dures. Résultat : un mélange de boueux, de sale, et de complètement futuriste (notamment dans les bâtiments administratifs). Ce sont ces contrastes qui font de Casa une ville si singulière. En y retournant, j’ai découvert à quel point je ne la connaissais pas.
Votre livre prend fin en 1953. Avez-vous l’intention d’écrire un autre roman qui raconterait ce qui s’est passé ensuite ?
Je suis un écrivain assez déroutant pour mes éditeurs comme pour les lecteurs parce que je ne fais jamais deux fois le même genre de livre et que chacun de mes nouveaux livres prend le contre-pied du précédent.
Je change d’encre... Au départ, je n’avais pas du tout pensé écrire une suite (Casa I, Casa II...) Mais l’idée m’a traversé cet été. Si je le faisais, je pense que je partirais de personnages complètement différents. Et en même temps, ce serait dommage de ne pas me servir de l’histoire familiale de Casa. Je ne suis pas déterminé. Et puis je ne me sens investi d’aucune autre responsabilité que de faire qu’une phrase ait un sens. A d’autres, s’ils le sentent...
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Casa brosse, de 1942 à 1953 à Casablanca, l’histoire de Armand, entrepreneur, et Agathe, secrétaire ; leur mariage, les affaires de papa dehors, l’éducation des enfants dedans. Leur perspective ultime : s’installer dans une superbe villa, La Baraka, en construction sur la route d’Azemour. La famille Rouby vit repliée sur elle-même, son petit confort, son cercle de fréquentations et leurs valeurs coloniales, à l’heure où l’assise du Protectorat français est mise en branle par le débarquement américain, puis par la mise en marche du Maroc vers l’Indépendance. Sautant du regard de ses personnages à une distance souvent ironique, François Salvaing décrit comment, derrière les murs d’une forteresse (dont Armand est presque le seul à sortir), les Rouby tendent craintivement l’oreille, ferment les yeux et serrent les dents.