«Israël, Palestine, vérités sur un conflit» d'Alain Gresh : paix aux hommes de bonne volonté
« Israël, Palestine, vérités sur un conflit » est un ouvrage né d'une indignation, mais aussi d'une volonté de comprendre et de faire comprendre une situation fort complexe. Son auteur, Alain Gresh, rédacteur en chef du « Monde diplomatique », est double
LE MATIN
05 Juin 2003
À 15:59
Elle l'est comme le sont les différentes approches usitées pour appréhender la genèse et les réalités actuelles d'un conflit qui embrase le Proche-Orient depuis le siècle dernier.
Aussi l'auteur note-t-il en guise de recommandation qu' « après tout, il existe déjà des centaines d'ouvrages décortiquant le conflit, son histoire et ses protagonistes. Ce n'est pas pour cela que les « spécialistes » tombent d'accord. Pourquoi ? Parce que chacun lit, consciemment ou non, ce conflit à travers des « grilles d'analyse » qui donnent un « sens » aux évènements ». Pour ne pas tomber dans ce piège, il part de l'action que le Royaume-Uni a initiée au début du XXe siècle pour la création d'Israël. Il en retrace la longue gestation qui, de la naissance du sionisme, à la guerre de 1948 et à la création d'Israël, en passant par la résistance des Palestiniens à leur transformation en réfugiés, par la création de l'OLP, par les guerres israélo-arabes, par la paix d'Oslo et par la montée de la violence, permet de mettre en relief quelques repères essentiels et d'inscrire les « faits » dans leur historicité et dans une grille de lecture donnant une cohérence à leur enchaînement. Il le fait en homme qui ne veut pas rester objectif, rationnel, tout en étant convaincu de l'inanité d'une telle position. « Quand on évoque le Proche-Orient, on ne peut être « au dessus de la mêlée ». La neutralité relève de l'illusion. Pourtant, je refuse la solidarité abstraite avec l'un des deux camps ». Ce qui ne veut nullement dire qu'il met sur le même pied d'égalité les victimes et leurs bourreaux. Il y a certes deux peuples, et chacun d'entre eux a droit à un Etat. Or, l'un des deux a un Etat, et l'autre vit sous occupation depuis trente-cinq ans. L'installation en Palestine des juifs ne s'est faite qu'à travers la dépossession puis l'expulsion des Palestiniens. Avec courage, il appelle un chat, un chat. Plus. Il se permet même d'égratigner quelques uns des zélotes français qui défendent le mieux Israël. Particulièrement « Bernard-Henry Lévy (qui) a besoin de faire le voyage en Palestine pour comprendre que les mères palestiniennes ne hurlent pas de joie quand tombent leurs enfants, que les Palestiniens sont, tout simplement, des êtres humains ? » que Tsahal « assassine froidement » comme elle « l'a fait avec le petit Mohamed El Dourra ». Il se permet également quelques réflexions sur des notions justificatrices des crimes commis actuellement par l'Etat hébreu ou fondatrices du déni de droit à l'égard des Palestiniens. Notamment la « Shoah » et la « Nakba ». Il clarifie les termes du débat en précisant qu'il ne s'agit pas pour lui de « comparer d'une part le génocide, la volonté qui l'accompagne d'anéantissement systématique de millions de personnes sur la base de leur religion ou de leur « race » et, d'autre part, l'expulsion, moment traumatisant pour les Palestiniens, mais qui n'est pas synonyme d'extermination, même si elle est accompagnée de massacres ». Basées sur le même concept de purification ethnique, « Shoah » et « Nakba » évoquent tous deux la même souffrance. A ceci près que la première a marqué la mémoire des pratiquants d'une même et unique religion éparpillés à travers le monde et la seconde celle de plusieurs nations où deux religions sont pratiquées, l'Islam et le Christianisme. Les appréhender sous cet angle est loin d'être « politiquement correct ». Le faire est assimilé par tous les défenseurs du sionisme comme du simple antisémitisme. Ce que Gresh considère comme du terrorisme intellectuel ; voire « un chantage ». Pour lui, le sionisme ne fut rien d'autre qu'une expression spécifique du nationalisme juif à la fin du XIXe siècle, fortement imprégnée du contexte colonialiste de l'époque, mais Israël ne se réduit pas au seul phénomène colonialiste. Les raisons sont de trois ordres. La première tient aux conditions historiques. « Israël, écrit-il, est un fait colonial (...) né d'une conquête, de l'expropriation des autochtones. En revanche, il n'est pas (...) une « société coloniale », qui a besoin des « indigènes » pour survivre ». La seconde participe de « l'affirmation du primat du droit international ». De ce point de vue, s'exclame-t-il, « Israël est désormais un Etat reconnu par la communauté internationale. (...) Une injustice ne peut être réparée par une autre injustice ». La troisième raison tient au fait qu'« Israël se heurte à un dilemme fondamental : comment être à la fois un « Etat juif » et une démocratie ».
Autre originalité relevée par l'auteur : le parallélisme entre certains comportements du « Yishouv » (communauté juive de Palestine d'avant 1948) et ceux du mouvement national palestinien actuel est frappant. Les mêmes personnes qui, aujourd'hui, dénoncent les attentats palestiniens visant des civils israéliens sont souvent les émules de cette droite sioniste qui n'hésitait pas à placer des bombes dans des marchés arabes à la fin des années 1930. Autre similitude entre les deux peuples qui se disputent cette terre trois fois sacrée: les Palestiniens ont mis plus de quarante ans à accepter l'existence d'Israël. A sa création en 1964, l'OLP prônait, en effet, le départ des juifs de la Palestine. Elle mettra vingt ans (de 1974 à 1993) pour passer de l'idée d'un Etat palestinien dans les territoires occupés par Israël en 1967 à la reconnaissance de l'Etat hébreu. Pour leur part, les Israéliens ont cru pendant fort longtemps que la « question palestinienne » disparaîtrait d'elle-même avec le temps. Ils ont pareillement évolué par étapes jusqu'à reconnaître l'OLP et l'inéluctabilité d'un Etat palestinien. Les plus perspicaces d'entre eux savent désormais qu'aucune solution viable et durable n'interviendra sans acceptation de la responsabilité israélienne dans la création du problème des réfugiés et sans création d'un Etat palestinien souverain. Sinon, le problème actuel ne cessera d'empirer. « D'ici 2010, sur le territoire de Palestine-Israël vivront autant de juifs que d'arabes. Faut-il se résigner à voir les deux « communautés » se livrer à une guerre à mort, une guerre de religion ? », s'interroge Alain Gresh. Nul ne l'espère.
« Israël, Palestine : vérités sur un conflit », 234 pages , Nouvelle édition, Fayard, 2002