Spécial Marche verte

«Les Couleurs du Maroc à Montréal» : la communauté marocaine sous le signe de la connaissance

Parmi les 128 «ethnies» que compte le Québec, terre de prédilection des émigrants maghrébins, les originaires du Maroc, estimés à près de 80.000 âmes, entament depuis quelques années un effort associatif organisé dans le but de «marquer leur territoire» i

07 Juin 2003 À 20:05

Nourrie, sur les dix dernières années, par un rythme soutenu et croissant de nouvelles arrivées, la communauté marocaine, majoritairement concentrée dans la Métropole de Montréal, s’offre, depuis deux ans à la société québécoise sous «les Couleurs du Maroc à Montréal», un rendez-vous de deux semaines qui expose le Maroc dans la large palette de ses expressions culturelles, les plus anciennes comme les plus modernes, mais qui vise aussi à enrichir la communauté marocaine et maghrébine par l’apport des expressions venues d’autres horizons et qui, toutes, fécondent la société d’accueil.
Pour cette année, ce rendez-vous printanier, qu’organise pour la 2e fois la Fédération marocaine du Canada (FMC, avec les associations, aux activités diverses au sein de la communauté, qu’elle fédère), a été placé, de par sa programmation, sous le signe de la connaissance et de l’échange sur des thématiques aussi inédites que fédératives pour toutes les cultures de la mosaïque québécoise. Des échanges qu’ont parfaitement illustrés tout d’abord deux expositions, l’une croisant les regards d’un Québécois qui peint le Maroc et d’un Marocain qui croque le Québec, alors qu’une deuxième, une série d’une quarantaine d’instantanés, «fixe» des Canado-marocains, «Des bâtisseurs venus d’ailleurs», sur leurs lieux de travail, sur un chantier d’aéronautique, dans un cabinet de médecin, dans un bureau de PDG, dans l’enceinte d’une mosquée (Imam) à un voyage parmi les Marocains qu’ont complété aussi deux récents longs métrages : «Et après», de Mohamed Ismaël, qui traite du phénomène tragique des «paterras» et «Mona Saber», femme à la recherche de son identité qu’accompagne avec tendresse la caméra du réalisateur Abdelhay Laraki.

L’oiseau ibis du Sud marocain

Mais, sans doute, un des moments forts de ce voyage humain initié par les «Couleurs du Maroc», fut la «redécouverte» de l’astrophysicien canadien de renommée mondiale, Hubert Reeves, cet érudit qui, après avoir consacré de nombreuses années au cosmos, se soucie maintenant de la destinée de la planète Terre.
En «citoyen du monde» et militant écologique de première heure, Hubert Reeves est donc venu partager avec son auditoire marocain ses inquiétudes face à la lente mais inexorable destruction que subit actuellement notre planète bleue. Lors d’une conférence de près de deux heures, Hubert Reeves, auteur célébré actuellement en Europe et en Amérique pour son tout dernier ouvrage «Mal de terre», a aussi étonné son auditoire par sa connaissance de terrain du Maroc, et par ses confidences d’amoureux des richesses écologiques du Royaume. De ses liens avec le Maroc où il a animé nombre de conférences depuis des décennies, Reeves a notamment raconté son implication dans un large mouvement d’opposition contre la menace qui planait sur l’une des dernières colonies au monde de l’Ibis chauve, cet oiseau-phare de l’avifaune nationale et dont l’habitat au sud marocain faisait face à un projet hôtelier qui risquait d’accélérer encore plus son extinction. Grâce au savant québécois et à des militants marocains, le site fut épargné du béton et l’espèce sauvée. «Il a suffi de faire savoir les choses et de mettre les promoteurs de ce projet devant leurs propres contradictions», a-t-il dit, avant d’amener l’assistance à une balade à travers les galaxies pour enchaîner sur le problème de la détérioration de l’environnement et celui de l’épuisement des ressources. Passionné mais didactique, il conclut sur la question la «plus douloureuse» : le problème social. Si la disparité des richesses dans le monde comme telle, le révolte, Reeves s’y oppose parce qu’en plus d’être source d’instabilité sociale et politique, dit-il, elle est «le terreau de la violence et du terrorisme». Cette révolte d’un scientifique d’autorité mondiale allait donner la transition à une deuxième conférence du programme de ces «Couleurs du Maroc» qui aborda le quotidien de l’immigrant marocain.
L’épreuve de «l’équilibre identitaire»
Trois conférenciers, Pr. Joseph Lévy, anthropologue, Dr. Sylvaine De Plaen, pédopsychiatre, et Dr. Abdelaziz Chrigui, psychiatre, se sont relayés pour tenter d’apporter quelques éléments d’analyse sur le douloureux processus de la construction de l’identité en immigration.
Douloureux vécu auquel font face nombre d’immigrants venant de sociétés à «modèle unique» et qui se traduit par une continuelle «destruction/ restructuration» de la personnalité. En intégrant une société post-moderne en pleine mutation et où «la famille est à géométrie variable», l’«équilibre identitaire» de l’immigrant, en l’occurrence le chef de famille issu d’une société arabo-musulmane, traverse une rude épreuve, qui non seulement le fragilise, mais remet en question son rôle en tant que père. Dans cette situation de rupture, les modèles d’auto-construction peuvent aller de l’intégration jusqu’à la marginalisation en passant par l’assimilation, avec un renoncement à la culture d’origine, ou à l’opposé, par le cantonnement dans un refus total des valeurs de la société d’accueil. Trajectoire de groupe ou individuelle? «Entre deux cultures, c’est une question de négociation», estime le Dr Chrigui dont le travail l’amène quotidiennement à côtoyer nombre d’immigrants en quête «d’un sens à ce qui leur arrive». Comme les interrogations de Reeves portant sur l’avenir de la terre ou de son atmosphère, les questions interpellant l’équilibre individuel, la famille et ses valeurs, ont suscité des débats animés parmi une audience où Marocains et non Marocains s’interrogeaient et illustraient par leurs expériences respectives du «voyage de reconstruction» qu’exige l’émigration.
Ce programme d’échanges et de «regards croisés», qui ne constitue que la partie visible de l’œuvre que mène la FCM pour que la communauté ait la juste place qui lui revient dans la société d’accueil sans renoncer ni à ses valeurs ni à ses origines, a par ailleurs permis de souligner un autre apport des Marocains à la société au sein de laquelle ils ont choisi de vivre, en l’occurrence celui des quelque 200 biologistes qui travaillent actuellement au Canada. Réunis en congrès annuel, le 7e cette année, ces jeunes professionnels marocains dans un des secteurs de pointe se sont penchés notamment sur l’immunologie et les maladies infectieuses, la proténomique et la génomique, les biotechnologies et les nouvelles thérapies,la bioéthique. «Couleurs du Maroc» a aussi réservé une place de choix aux «jeunes talents» de la communauté qui investissent de plus en plus le monde des arts de la scène et celui des lettres. Enfin, la quinzaine a également honoré le ballon rond avec des tournois d’équipes d’amateurs marocains qui ont été rehaussés cette année par la participation de Mohamed Timoumi.
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