«Les Identités meurtrières» de Amin Maalouf : un hymne à la particularité
Curieux périple que celui des Identités meurtrières. Commençant par énoncer, avec une exquise simplicité, quelques faits puisés dans la vie de Amin Maalouf, l'essai s'achemine nonchalamment vers le thème plus ambitieux de l'identité humaine, pour échouer,
LE MATIN
22 Juillet 2004
À 16:08
Si le titre semble, par sa tournure poignante et très évocatrice, annoncer des élans de pensée impétueux, les phrases n'en sont pas moins pondérément , languissamment émises et coiffent l'ensemble d'un halo de sobriété que certains trouveront même quelque peu austère…
Cependant, l'on ne peut s'empêcher, au fil des pages, de saisir le « merveilleux » des idées de Maalouf, tant il est vrai que les structures stylistiques importent peu, quand en leur sein se cachent des trésors de pensée. La pensée, dans les Identités meurtrières est résolument humaniste. Imbibée de principes dont la noblesse frappe, à l'ère où l'économie étend chaque jour davantage son pouvoir sur le monde, au détriment des valeurs morales, elle incite le lecteur à réfléchir sur des notions cruciales, celles de l'identité, de l'appartenance, de l' « intégrisme » ou de la « désintégration ».
Qu'est-ce qui pousse l'individu à s'éloigner de sa terre natale et à se faire pour ainsi dire adopter par une autre nation ? Quels embarras, quelles ambiguïtés se développeront à mesure que cet individu s'ancrera dans la civilisation d'accueil ? Devra-t-il fouler aux pieds tous les acquis antérieurs à l' « immigration » ou au contraire s'en enorgueillir et les préférer à ceux de sa nouvelle patrie ? Justement, dans quelle mesure un homme pourra-t-il considérer ce nouveau lieu de résidence comme « sa » patrie ? Autant de questions harassantes, auxquelles l'auteur répond, dans un souci de bien-être et d'intégration légitimes, au reste.
Le migrant, victime par excellence d'une conception « tribale » de l'identité, se trouve continuellement en proie à des sentiments de déchirement, d'écartèlement vis-à-vis de deux patries ; évoluer dans l'une d'elles signifierait systématiquement renier l'autre, ce qui, outre la confusion, provoque en général un sentiment de profonde culpabilité. Certes, en fuyant, je rejette « la répression, l'insécurité, la pauvreté, l'absence d'horizon » dirait-il. Mais suis-je heureux pour autant ? L'inconnu ne me fait-il pas autant souffrir ? Et m'épargne-t-on ici le mépris, l'ironie, la pitié ?
A ces tiraillements, Amin Maalouf trouve un mot magique : la réciprocité. Il s'agit pour le migrant comme pour sa patrie d'accueil d'adopter une attitude de fusion, d'amalgame des cultures et de signer une espèce de contrat moral. Ainsi, pour l'auteur, s'imprégner de la culture du pays d'accueil revient à l'imprégner de la nôtre. Parallèlement, faire sentir à un immigré que sa culture d'origine est respectée le poussera à s'ouvrir davantage sur la culture du pays d'accueil.
Autre grande affaire, que Maalouf, par une rapide traversée de l'Histoire, s'évertue à commenter, à expliquer : ces sentiments de haine et d'incompréhension, qui engendrent des vagues intolérables de violences et de massacres. Ce mépris farouche et constant de l'« Autre », de sa culture, de ses coutumes, de sa religion, de son progrès.
Comment, se demande l'écrivain, arrive-t-on, à l'aide de cocktails socioculturels souvent explosifs, à façonner des « fous sanguinaires » et comment, par accumulation de fausses idées et de propagande malhonnête, dresse-t-on simultanément un triste portrait de tel peuple ou de telle religion ? «Lorsqu'un acte répréhensible est commis au nom d'une doctrine, quelle qu'elle soit, celle-ci n'en devient pas coupable pour autant », argue Maalouf, puis poursuit de plus belle : «Le XXe siècle nous aura appris qu'aucune doctrine n'est, par elle-même, nécessairement libératrice ; toutes peuvent déraper, toutes peuvent être perverties, toutes ont du sang sur les mains, le communisme, le libéralisme, le nationalisme et même la laïcité. Personne n'a le monopole du fanatisme et personne n'a à l'inverse, le monopole de l'humain. »
De fil en aiguille, alternant les faits historiques déterminants et diverses constatations d'ordre actuel, l'auteur nous ramène, dans son examen des identités, jusqu'à la stridente problématique de la mondialisation.
En effet, cette chose terrible dont nous vivons à l'heure actuelle les prémisses pourrait avoir des effets extrêmement néfastes sur les identités humaines, et les frapper, selon Maalouf, du sceau d'une « uniformisation appauvrissante ». La mondialisation, au lieu de constituer un foisonnement culturel et social hors du commun, menacerait ainsi de décrépitude et d'extinction les cultures et les valeurs propres à chaque peuple du monde.
Dans les Identités meurtrières, la différence, la particularité de l'individu atteint sa consécration, sans toutefois verser dans le dénigrement de toute valeur collective, universellement consentie. Ainsi des droits de l'Homme, qui doivent être observés au Proche- Orient comme en Pologne ou à Cuba, avec la même rigoureuse attention.
Et concernant nos innombrables identités, Amin Maalouf ne nous le répètera jamais assez, « Chacun d'entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d'exclusion, parfois en instrument de guerre ». Sage conseil en vérité, que Maalouf nous exhorte à suivre pour éviter de sombrer dans un universalisme hégémonique ou, au contraire dans une autarcie accablante.