Prévention, réintégration familiale et réinsertion sociale : Bayti, 10 ans de lutte pour la protection des enfants des rues
Un des grands fléaux auquel est confronté la société marocaine est sans aucun doute celui des enfants de la rue. Bayti est une association qui s'occupe de ces enfants. Elle œuvre dans le domaine de la prévention, la protection, la réhabilitation, la réin
LE MATIN
15 Novembre 2004
À 17:10
Les enfants d'aujourd'hui sont les adultes de demain et représentent donc le capital de base du développement économique et social de tout pays. Leurs droits ainsi que leur protection constituent une préoccupation majeure des instances nationales et internationales.
Cette préoccupation concerne plus particulièrement les catégories d'enfants en situation vulnérable dont les enfants en situation de rue. Ces enfants, qui ont perdu tout repère, sont rythmés par l'inhalation de colle, le froid et la faim. Ils n'ont plus de référent par rapport à l'autorité. La police, ainsi que la justice, ne les inquiètent pas outre-mesure.
C'est une question d'habitude. Ils rejettent toute institutionnalisation, le vécu ayant été, jusque-là négatif (famille, école, divers centres). Ils sont «clochardisés» et devenus toxico-dépendants. Leur état de santé est précaire et ils ont perdu confiance en eux-mêmes, et en l'autre. Ils n'ont plus aucune illusion quant à leur avenir et sont dans un état de déni de soi très intense. La moindre contrainte peut engendrer une réaction violente.
L'approche de Bayti envers tous ces enfants est très réfléchie et suit une méthodologie pensée et structurée. Organisation non gouvernementale reconnue d'utilité publique, l'association Bayti a été fondée en 1994.
Elle œuvre dans le domaine de la réintégration familiale, la réinsertion scolaire et socioprofessionnelle des enfants en situation difficile : enfants des rues, enfants au travail, enfants victimes de sévices, enfants abandonnés, enfants délinquants, enfants exploités sexuellement... Environ 587 enfants sont pris en charge par Bayti en 2003. A la fin de l'année 2004, il est prévu que la prise en charge englobe plus de filles et de garçons pour atteindre 670 enfants.
L'histoire des filles des rues est calquée sur celle des garçons des rues. Mais par contre, très peu de filles vivent totalement dans la rue : elles en vivent mais n'y vivent pas... Avec un élément en plus : les petites bonnes.
Le Dr Najat M'Jid a créé cette association dans un souci d'apporter une réponse à la situation dramatique des enfants qu'elle a vus sillonner les rues, sans but apparent, et vivre dans la rue. «Bayti n'est pas seulement un foyer d'accueil.
C'est tout un programme d'activités qui prend en compte le fait que, pour ces enfants, la rue est un choix, qui s'est fait certes, par la force des choses », commente la présidente de la Fondation. Elle explique les raisons de l'expansion du phénomène des enfants des rues en soulignant que «du fait que des mères célibataires soient négativement jugées par la société, elles entraînent leurs enfants avec elles dans leur marginalisation. Et puis bien sûr il y a l'alcoolisme parental, notamment paternel, et parfois aussi la prostitution parce que certaines mères y ont recours pour pouvoir survivre.
Ce sont donc des déficits familiaux énormes, mais il y a aussi le problème scolaire. La réintégration est très difficile parce que ces gamins ont souvent un vécu scolaire très négatif puisque l'école n'est plus vue comme un moyen de promotion sociale. De plus, l'école ne correspond plus au profil des jeunes ; elle est souvent en décalage par rapport au système. Inaccessible de par sa pédagogie, mais aussi de par ses fournitures scolaires qui sont chères, elle est aussi souvent inaccessible dans certaines régions, où il n'y a pas d'écoles de proximité ».
Grâce à une équipe multidisciplinaire éducateurs, assistantes sociales, psychologues, médecins, enseignants, artistes, étudiants, Bayti a mis en place des programmes spécifiques inédits d'intégration sociale de garçons et de filles retirés de la rue : ateliers rue, ateliers pédagogiques personnalisés, soutien scolaire, formation professionnelle adaptée (durée et niveau), insertion emploi, éducation parentale.
Avec un budget total annuel de 4,5 millions de Dirhams par an (400.000 Euros), Bayti propose aussi la formation d'éducateurs de rue (pour d'autres ONG marocaines et européennes), un Programme de partenariat et d'échange entre les jeunes de différentes ONG et Bayti, un Programme «mineurs et prison» (préparation à la sortie et prévention des récidives), un Atelier de menuiserie (formation originale en partenariat avec Alternatives, au Canada, et l'OFPTT) et un travail sur la migration clandestine en partenariat avec l'Espagne et la France. Une approche participative, basée sur un réel partenariat, le premier partenaire étant bien entendu l'enfant, est obligatoire pour réussir un programme de réinsertion.
La famille, l'école, le secteur professionnel privé, les O.N.G, les structures étatiques sont également partenaires. La motivation et la pédagogie d'écoute sont les maître-mots dans le choix de l'équipe encadrante et la formation-réévaluation permanente de l'équipe s'impose. Tous ces éléments concourent à la réussite d'un tel programme. Le programme « Enfants des rues » a permis à l'Association de mieux comprendre ce phénomène et lui a surtout fait réaliser le handicap social occasionné par le vécu au quotidien dans la rue. Afin de pouvoir assurer la réinsertion de ces jeunes, l'Association cherche à comprendre et à connaître au mieux qui ils sont et comment ils ont évolué jusque là.
Urbanisation et crise économique sont une explication. De plus, la famille traditionnelle élargie a cédé la place à la famille nucléaire. Les divorces, les remariages, les familles monoparentales sont l'apanage de ces enfants qui sont souvent la principale source de revenus. Pour ces enfants, la faillite de la famille et de l'école n'est contrecarrée par aucune alternative. La rue représente alors la seule issue. La liberté y est souveraine.
Les clans ou gangs deviennent la famille de substitution. La rue représente alors à la fois le lieu de distraction, de travail et de sommeil. Elle est attractive parce qu'elle leur offre des solutions que la société n'a pas su leur offrir.
Il y a une économie informelle, une liberté, une solidarité très forte et une culture, donc une réelle appartenance à un clan qui devient la famille de substitution et qui leur donne une identité propre. Ils développent des compétences et une intelligence de survie, mais ils développent aussi beaucoup de dépendances. Des dépendances à la rue, parce qu'il y a beaucoup de liberté.
La violence est le lot quotidien de ces enfants (visuelle, verbale, physique). Tout abus tombe sous la loi du silence, c'est l'omerta. La rue induit, à la longue, un comportement qu'il faut absolument connaître pour pouvoir assurer correctement la réinsertion de ces jeunes. Seule une approche participative basée sur un multi-partenariat, peut concourir à la réussite à long terme d'un tel programme de réinsertion.
Pour les années à venir, Bayti oriente ses actions vers la prévention, de l'éducation en milieu rural et du statut de la femme. L'association poursuit son programme de formation d'éducateurs de rues pour d'autres ONG marocaines et européennes et développe des projets pilotes d'écoles plurielles, en partenariat avec le ministère de l'Education nationale.