«Cérémonie» de Yasmine Chami : Destin de femmes
«Cérémonie» est un témoignage romanesque et poétique sur la vie de jeunes femmes de la société marocaine. A travers ce roman, Yasmine Chami trace une saga familiale, avec ses joies et ses drames, mais loin de toute fatalité. C'est l'histoire d'une famille
LE MATIN
13 Janvier 2005
À 16:00
Il s'agit en particulier de l'histoire de trois femmes : deux toujours vivantes et une déjà morte. Les vies de ces femmes, enchevêtrées de l'enfance à l'âge adulte, connaîtront pourtant des destinées diverses, mais à jamais liées.
Le premier personnage à prendre place dans ce roman est celui de Khadija. Jeune, exerçant une profession libérale, mère de trois fillettes.
Khadija est, au moment où le récit commence, de retour à la maison paternelle, après son divorce : « C'est pour elle la seule maison possible ». Elle traîne avec elle le poids d'une profonde amertume, le sentiment d'avoir été trahie par son mari, par la vie, par toutes les valeurs qui l'ont conduite là où elle est aujourd'hui : « Khadija est architecte.
Elle construit des maisons où les gens vivent, de belles maisons avec des fenêtres larges et des terrasses ombragées, des chambres vastes et fraîches… elle pense à toutes ces maisons qu'elle a dessinées, avec le souci de préserver le rêve enfoui en elle de celle où elle est revenue après le naufrage, vielle reine déchue demandant asile, sa progéniture devant elle comme un étendard, quelle chose lui est-elle donc arrivée qui n'arrive pas dans une vie normale ? » Khadija n'arrive pas à comprendre.
Et à la veille du mariage de son frère, les questions s'installent avec beaucoup plus d'insistance. Cette célébration prochaine n'est en fait que le reflet inversé de son échec. Une célébration qui la renvoie fatalement à son propre deuil.
Malika, la cousine de Khadija, semble avoir été plus choyée par l'existence. Heureuse et comblée dans sa vie conjugale, Malika est apparemment plus émancipée, plus forte. Mais pour elle aussi, le sort est tout aussi injuste: après cinq années de mariage, elle n'a toujours pas d'enfant, et la douleur de cette stérilité est redoublée par la pression sociale et familiale.
Khadija est endeuillée par son divorce. Malika porte pour sa part le deuil de sa stérilité. Et entre les deux, un fantôme : Aïcha, la tante aimante et aimée, qui s'est ouverte à ses deux nièces dès leur plus jeune âge, partageant avec elles les objets d'une chambre dessinée par elle et destinée à une éternelle célibataire. Aïcha, ravagée, morte d'un cancer du sein, revient continuellement hanter le récit de ces vies de femmes.
Et à travers les vies enchevêtrées de ces trois femmes, la sentence est toujours la même : « à chacun son abîme, mais nous sommes tous penchés dessus, les yeux fermés, rêvant d'une immobilité prolongée tel un miracle ».
Tout autour de la cérémonie, enfermant les choses parfois heureuses et parfois malheureuses des destins de femmes, le roman est peuplé de petits récits dans le récits, de textes enchâssés et de retours en arrière.
Yasmine Chami s'éloigne des textes conventionnels pour adopter un ton nouveau, celui de la narration métaphorique, du conte fabuleux. « Cérémonie », roman étrange et captivant, d'une immense richesse tant au niveau de l'imagination que du vocabulaire, fait découvrir aux lecteurs une multitude de pistes de lectures que l'auteur dévoile au fil des pages.
Yasmine Chami, qui demeure en retrait tout au long de son oeuvre romanesque, dénonce l'échec, la mise en scène des cérémonies et tous ces pouvoirs accordés au mariage : « A quoi bon la cérémonie, si tout est éphémère, si rien ne retient plus personne de tout abandonner sans un regard en arrière? »
« Cérémonie » est incontestablement un roman très riche de sens, écrit dans une langue extrêmement maîtrisée, souvent empreinte de poésie. Bref, un roman à lire absolument.
«Cérémonie» de Yasmine Chami. Editions Le Fennec, 2004. 35 DH