Entretien avec Habib Mazini, écrivain : L'important, c'est la culture
Habib Mazini publiera récemment son troisième roman sous le titre «Le Jardinier du désert», une chronique sur la misère de la culture et de l'intellectuel dans un environnement qui ne fait pas place à la culture. Entretien.
LE MATIN
10 Février 2005
À 16:51
Avec «L'œuf de Noé», vous en êtes à votre 4e conte pour enfants dont l'un - «La Révolte du 30 février» a reçu le prix Atlas- mais vous avez écrit également deux romans: «Le Complexe du hérisson» et «La Faillite des sentiments». Pourquoi cet éclectisme? Vous vous définissez comme romancier ou comme conteur pour enfants?
Mon éclectisme, je le dois à ma curiosité et à mes lectures. J'essaie d'explorer d'autres genres comme la BD, les textes humoristiques, voire le scénario.
Dans notre environnement, aucun genre ne surclasse les autres. Il est donc permis d'examiner notre société sous tous les angles. J'aime me définir comme conteur.
«La Basse-cour des miracles» et «La Vie en laisse», mes deux premiers romans, sont des contes. Ce n'est pas le cas de «La Faillite des sentiments» qui est en prise directe avec la réalité marocaine. Il a constitué pour moi une expérience singulière. Il m'a conforté dans mon opinion. J'y ai appris que le lecteur aime retrouver un réel, même sordide, pourvu que le récit le captive.
Pourtant, je n'ai pas renoncé au conte puisque je renoue avec dans «Le Complexe du hérisson» qui a été hélas mal compris. On l'a interprété comme une exploration des bidonvilles.
Toute la métaphore du ventriloque est occultée, ce double qui habite chacun de nous et qui n'exprime que de belles choses. Ce ventriloque est un conteur qui évolue dans un environnement sordide, violent et marqué par l'ignorance.
Le roman exprime la nécessité de la culture pour tout individu comme moyen de divertissement mais aussi comme moyen de réconciliation avec soi et les autres.
«L'œuf de Noé» est votre dernier conte. Il est destiné aux enfants, mais on peut y voir une parodie des tragédies qui secouent notre monde: Incompréhension entre les peuples, cupidité, suspiscion, guerres, etc. C'est une préoccupation qui traverse tous vos travaux. Expliquez.
«L'Oeuf de Noé» montre les suspicions et les incompréhensions qui sont le lot quotidien des relations humaines. Le rejet des différences y est le fil conducteur. La chauve-souris est rejetée parce qu'elle est disgracieuse, Le cheval parce qu'il dort debout, l'âne est supposé être de classe inférieure. Le singe l'est aussi parce qu'il passe son temps à épouiller les siens. Or chez lui, cette pratique est une fonction sociale qui exprime un lien de tendresse. On pourrait dire que les singes s'épouillent comme d'autres se caressent. A travers la vie des animaux, on retrouve l'exclusion dont sont victimes des groupes humains parce qu'ils sont physiquement ou culturellement différents. L'hostilité est d'autant plus grande que l'environnement est menaçant. Le Déluge comme expérience tragique devrait unir les animaux ; ce n'est pas le cas. On retrouve ces préoccupations dans tous mes écrits parce que je suis persuadé que les sentiments restent le moteur de tout individu. Amour, haine, jalousie, convoitise constituent le mobile profond de nos actions. Pourquoi n'arrive-t-on pas à maîtriser les plus négatifs d'entre eux ? Je n'ai pas la prétention de répondre à cette question. Par contre, j'essaie d'apporter ma modeste contribution pour éclairer le comportement humain.
Vous allez sortir incessamment votre cinquième roman, cette fois sur les intellectuels. Pourquoi les intellectuels?
J'espère que mon dernier roman «Le Jardinier du désert» sera prêt pour le salon de Casablanca. L'éditeur Afrique-Orient s'y est engagé. Il met en scène les dépits et les affres psychologiques d'un poète meurtri par l'indifférence de son environnement. Artistes ou poètes, ces hommes sont des jardiniers du désert parce qu'ils aménagent des oasis à l'ombre desquelles chacun de nous retrouve un peu d'ombre, d'eau et de verdure. Je vilipende surtout notre élite sociale uniquement soucieuse d'acquis matériels et qui a tourné définitivement le dos aux livres, aux films et aux pièces. Evidemment, il ne s'agit pas de relater une quelconque expérience.
C'est un roman sur la passion, et cette dernière, nous le savons tous, brûle les ailes des papillons qui butinent son nectar.
Mon personnage est épris d'une femme et de sa poésie, ce cumul est peut-être banal ailleurs, mais sous nos cieux les passions se paient chères. Etre amoureux et passionné de poésie, est-ce possible à Casablanca ? Ce roman reste, pour moi, un hommage à l'intellectuel marocain qui continue à produire dans une totale indifférence.