Fête du Trône 2006

Interview avec Layla Chaouni, directrice des Editions Le Fennec : «Entrer dans une librairie demande un effort»

Pour Layla Chaouni le mot «livre» évoque plaisir, sens et émerveillement. Elle est l'éditrice mais aussi la lectrice passionnée. R>Ce bonheur, elle cherche à le partager avec d'autres lecteurs.
>La collection Fennec-poche, annonce-t-elle, est une mani

17 Avril 2005 À 15:53

Vous venez de lancer une collection fennec-poche. Qu'est-ce qui a motivé cette entreprise ?

J'ai toujours voulu que les lecteurs n'aient pas de problèmes matériels.
Lire devait et doit être à leur portée. Or il faut reconnaître que le faible pouvoir d'achat du Marocain ne l'incite pas toujours à cette pratique qui devient un luxe. Il faut donc donner aux lecteurs la possibilité de choisir, de consommer ou de ne pas consommer ce livre. Le seul moyen d'apprivoiser, de gagner des lecteurs était de mettre à leur portée des livres de qualité à bas prix, d'où la collection fennec-poche réalisée en coédition avec notre distributeur Sochepress.

L'intérêt de cette collection outre ses prix très mesurés (10 et 20dh,) est qu'elle est distribuée à travers tout le Maroc (librairies, kiosques, points de vente), la rendant ainsi accessible à tous. Il faut souligner que pour beaucoup, entrer dans une librairie demande un effort. Nous avons veillé pour cette collection à ce que les livres soient protégés et restent propres malgré les différentes manipulations. Ils sont tous mis sous cellophane.

Le monde de l'édition a des voies "impénétrables". Comment avez-vous pu vous
y introduire ?


Oh pas plus impénétrable que n'importe quel autre secteur ! Vous devez avoir cette impression à cause de la médiatisation de ce qui tourne autour du livre. Même si elle reste d'ailleurs toute relative.

Comment une femme, marocaine de surcroît, peut se passionner pour le métier de l'édition, dans une société où on ne lit pas beaucoup ?

Comme dans tous les autres pays, par amour de la lecture. C'est avant tout l'amour du livre, celui des mots, et ce désir d'en faire bénéficier les autres qui m'ont conduite à faire de l'édition. Vous êtes habité par une passion, celle du livre et vous voulez la faire partager à tout prix ! L'affluence des Salons du Livre au Maroc, en particulier celui de Casablanca, nous démontre que le public ne se désintéresse pas de la lecture. Une faible existence de médiatisation, peu ou pas d'émission télévisée sur le livre, un intérêt moins marqué de la part des libraires pour le livre marocain, moins de visibilité dans les vitrines et aussi dans les rayonnages... Tout cela n'incite pas le lecteur déjà frileux à consommer le livre. Même si le taux d'analphabétisme joue un rôle dans la faiblesse du lectorat, étant donné les tirages que nous pratiquons en général. Sachez que si tous les alphabétisés lisaient, les tirages s'épuiseraient facilement. Certains lecteurs se plaignent que les auteurs marocains soient méconnus, mais c'est à ceux-là de soutenir l'effort fait par les éditeurs marocains en faveur du livre marocain, écrit par des Marocains.

Chaque éditeur a une ligne éditoriale définie, comment définir la vôtre ?

Elle est toute simple : la qualité.
Faire des livres de qualité au moindre coût pour pouvoir les mettre à la portée de tous en appliquant un prix de vente peu élevé. Publier en français et en arabe, essayer, malgré les difficultés rencontrées de développer les traductions dans les deux sens. Pour les collections, les directeurs sont les garants de cette qualité, pour le reste du fonds, nous avons un comité de lecture, non permanent, qui décide du choix de nos publications. Aucun livre ne sera publié chez nous avant que je ne l'aie lu et fasse lire.

Je dois souligner aussi que les Editions Le Fennec font partie des rares éditeurs qui font de l'édition leur activité exclusive.
Les autres sont éditeurs-imprimeurs, éditeurs-diffuseurs, éditeurs-libraires, etc. Beaucoup travaillent pour le scolaire.

Quels sont les critères de sélection des livres que vous éditez ?

Pour ce qui est des collections, les directeurs, comme je l'ai déjà dit, sont responsables du choix des ouvrages figurant dans leur série. Souvent subventionnées par des Fondations étrangères, ces collections traitent des grands thèmes, comme la femme, la famille, le travail, l'Islam, la psychanalyse, la philosophie. Ces collections dans lesquelles entrent soit des ouvrages individuels, soit des collectifs, visent à développer le discours scientifique dans ces domaines, améliorer les conditions (femmes, famille, travail, etc.), donner un éclairage sur la religion, etc.

Les critères varient. Nous pouvons retenir un livre pour le sujet traité, s'il est d'actualité ou non. Nous pouvons commanditer un livre, si nous pensons qu'il y a une demande pour ce genre de livres (guide touristique, livre pratique, livre de cuisine). Nous pouvons aussi susciter et retranscrire des témoignages. Je crois qu'il est loin le temps où l'éditeur restait derrière son bureau à attendre le facteur, porteur de manuscrits dignes d'être publiés. Durant mes premières années d'édition, je voulais surtout éditer des ouvrages de création (romans, récits, etc.). J'ai vite compris que ce n'était pas avec ce genre d'ouvrages qu'une maison d'édition ici au Maroc pouvait s'en sortir. J'ai aussi glané ici et là, chez les libraires, auprès du lecteur, dans les Salons, des idées sur le goût des lecteurs, ce qu'ils recherchent dans un livre.

Certains tels les lycéens, les étudiants, les cadres..., sont à la recherche du livre utile, de l'essai qui leur apporte des réponses à des besoins immédiats.
Le roman, l'ouvrage de création devient alors le parent pauvre, bien que certains romans de par leur contenu apportent plus qu'un essai!

Comment faire alors ?

Pour répondre au goût et aux besoins de chacun, la variété des publications est très importante à nos yeux, nous proposons, outre les ouvrages littéraires et les collections, des témoignages, des ouvrages généraux comme Les Plantes médicinales du Maroc en français et en arabe, notre titre le mieux vendu (respectivement 24 000 et 12 000), Recettes de beauté des femmes du Maroc (en français et en arabe) Pédagogie des compétences en français et en arabe destiné aux enseignants et aux formateurs, une collection noire, etc.

Que conseillez-vous à un écrivain qui voudrait faire publier son livre ?

D'abord le corriger, ou le faire corriger, puis le saisir (il faut remettre à l'éditeur une sortie papier, garder la disquette), prendre attache avec un éditeur de son choix, puis être patient : la réponse tarde parfois à arriver, mais ce n'est pas toujours défavorable, au contraire, plus la réponse se fait attendre, plus c'est bon signe. En général, c'est l'intérêt que suscite le livre qui le fait obligatoirement passer par plusieurs lecteurs.

Selon vous, quels sont les ingrédients pour faire un bon livre au Maroc ?

Les mêmes que dans les autres pays du monde. Pour preuve, les succès internationaux sont d'abord des succès locaux. L'exemple qui est souvent donné est celui de Gabriel Garcia Marquez qui n'a eu le succès que l'on connaît qu'après avoir été best seller en Argentine.

Comment définiriez-vous le lecteur-type du roman marocain ?

Je ne le puis, et pourtant cela nous faciliterait bien nos choix.
Nous pourrions alors lui concocter le livre qu'il désire et nous ferions des tirages beaucoup plus importants qu'ils ne le sont actuellement.
C'est beaucoup plus complexe, heureusement ou malheureusement.

Que reprocheriez-vous à la littérature marocaine ?

D'être trop peu connue des jeunes marocains. Parmi les jeunes lycéens et étudiants, trop peu connaissent la production marocaine, sans doute par manque d'information, de moyens. Souvent, seuls les livres pratiques leur semblent enrichissants, les autres constituent une perte de temps. Les auteurs marocains les plus connus choisissent de se faire éditer en France pour ceux qui écrivent en français, au Moyen-Orient pour ceux qui écrivent en arabe. C'est le seul moyen pour eux d'accéder à une large audience et à une certaine consécration.

Cela, on ne peut le leur reprocher. D'autres moins connus essaient aussi de se faire publier dans des maisons d'édition étrangères et cela se comprend parfaitement. Toutefois, on se rend compte actuellement que des auteurs connus se font publier par des éditeurs marocains, compte tenu de la qualité des livres édités qui n'ont rien à envier aux éditions étrangères. Il y a aussi une percée du côté de la co-édition et des cessions de droits, même si demeure toujours une certaine frilosité.

Mais l'une des responsabilités de l'éditeur, c'est un travail de défricheur, de découvreur...
C'est aussi l'un de ses plus grands bonheurs. Recevoir un paquet-poste et y trouver un texte, vierge de toute lecture, et vous vous dites que vous devez faire partager ce bonheur de lecture, avec les autres, tous les autres.

Editer un livre, c'est aussi mettre en perspective les grands bouleversements de notre époque. Donner la parole à une génération.
C'est ce que nous essayons de faire avec nos diverses collections. "Culture psy", pour mieux comprendre les adolescents. "Islam et humanisme", pour saisir toutes les nuances des questions que nous traversons. "Débats", consacrés à diverses questions de société.

Qu'attendez-vous d'un livre?

Qu'il apporte du nouveau, aussi bien dans le style, que dans le sujet traité. Qu'il apporte l'évasion, qu'il ait sa propre musicalité ; en ce qui concerne le roman. Pour les autres, qu'ils soient différents, d'une manière ou d'une autre.

Justement, comment travaillez-vous avec les auteurs?

Nous essayons de travailler le plus étroitement possible avec les auteurs.
Il est nécessaire que l'auteur comprenne exactement le rôle de l'éditeur, son apport dans la publication d'un livre. Ce n'est pas toujours le cas. Un climat de confiance doit s'instaurer entre les deux partenaires, nous y veillons. Dès que nous optons pour la publication d'un livre, nous établissons un contrat liant auteur et éditeur et définissant les obligations et les droits de chacun. Nous avons le même but : produire un ouvrage de qualité dans l'intérêt de l'auteur, de l'éditeur et aussi pour le plus grand bonheur du lecteur. La relation auteur-éditeur est souvent intense, riche en enseignement dans les deux sens.

Comment faites-vous pour faire face aux contraintes économiques?

Comme tout le monde : en essayant de joindre les deux bouts. Nous essayons
de réduire au maximum nos frais variables. Nous participons à des salons nationaux et internationaux, pour faire connaître nos auteurs en essayant de vendre les droits dans des langues étrangères. Nous essayons de faire des coéditions avec les pays du Maghreb pour diminuer notre prix de revient.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune éditeur ?

Qu'il fasse preuve de beaucoup d'abnégation. Qu'il soit patient et désintéressé sur le plan matériel.
En effet, il ne faut pas qu'il s'imagine faire fortune dans ce secteur ! Il faut aimer le livre pour pouvoir faire tous ces sacrifices.

Les greniers de la maison d'édition doivent recéler quelques trésors encore inédits ?.

Nous aimerions bien avoir "des greniers" cela, augmenterait notre capacité de stockage.
Il est tout simplement impossible de garder un "trésor inédit" dans nos tiroirs. Tous les manuscrits, répondant à nos critères de sélection ont été publiés à ce jour.
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