Fête du Trône 2006

Le long chemin du déclin syndical

A l'instar des travailleurs et travailleuses du monde entier, la classe ouvrière marocaine célèbre aujourd'hui, 1er mai, la fête du travail. Un événement qui marque un tournant dans l'histoire syndicale du Maroc qui compte aujourd'hui une vingtaine de syn

30 Avril 2005 À 17:25

Aucune élection d'un nouveau dirigeant par des syndicalistes de base n'a eu lieu jusqu'à aujourd'hui. Il faut noter que la fête du travail que le monde s'approprie est née aux Etats-Unis. Le gouvernement américain accorde, en 1868, la journée de huit heures à tous les journaliers, ouvriers, artisans, employés par l'administration fédérale.

Ces derniers avaient choisi de débuter leur action un 1er mai parce que beaucoup d'entreprises américaines entamaient ce jour-là leur année comptable. Bien que le 1er mai ait souvent perdu son caractère de grève, dans la mesure où ce jour est devenu un jour férié et payé, les organisations ouvrières ont, toujours, voulu lui maintenir son caractère de manifestation pour la libération des travailleurs. Les Américains, ayant pourtant inspiré le concept du 1er mai, ne seront jamais de la fête du Travail, célébrée chaque année dans le monde...sauf aux Etats-Unis.



Le débat s'anime, comme d'habitude, à l'occasion de la fête du travail au sujet de la portée de l'action syndicale et de son avenir. Inutile de rappeler la régression progressive et constante du mouvement syndical et la baisse de son impact, aussi bien au Maroc qu'à l'étranger. Au terme d'un demi-siècle d'existence, le syndicalisme marocain, né au cœur du mouvement national, vit le marasme. Dirigé par les mêmes têtes depuis 50 ans, il a du mal à se renouveler. L'euphorie des premières années de l'Indépendance est tombée depuis plusieurs fort longtemps.

La genèse

Plusieurs historiens et observateurs s'accordent à attribuer au Protectorat le mérite, indirect, de la naissance du mouvement syndicaliste marocain et des acquis réalisés en faveur des travailleurs. A aucun moment rappelle-t-on, les syndicats n'ont été interdits au Maroc. C'est plutôt la couleur politique de ces derniers qui suscitait la réaction des pouvoirs publics. Sur le plan structurel, la société marocaine était avant tout rurale. Ses espaces d'encadrement et de médiation avec le pouvoir central étaient, en grande partie, traditionnels.

Avec l'avènement du colonialisme et l'émergence des premiers embryons du capitalisme, la syndicalisation des travailleurs (fonctionnaires et employés) s'est imposée, dans un premier temps, exclusivement en faveur des Européens. Ensuite, elle s'est élargie pour englober l'ensemble des salariés.

Le tournant

A partir des années trente, les Marocains commencèrent à se manifester en tant que dirigeants et meneurs de grèves, notamment à Casablanca, Khouribga, Youssoufia et Oujda. La section de CGT française (Confédération générale du travail) au Maroc était ouverte à tout le monde, malgré la fibre communiste dominante. Sous l'influence des thèses soviétiques des années cinquante, la centrale syndicale précitée liait l'Indépendance du Maroc à la libération de la classe ouvrière du joug de capitalisme. Un objectif lointain qui irritait surtout les nationalistes.

Dès l'interdiction de la CGT et le déclenchement de la deuxième guerre mondiale, les Marocains commencèrent à prendre leur distance par rapport aux communistes. Sur le plan populaire, ce comportement était interprété comme un écart par rapport aux Français. En 1951, l'UGSCM (Union générale des syndicats confédérés au Maroc), qui a remplacé la CGT fut investi par le courtant nationaliste. A la tête de l'Union fut imposé le quota de la parité. Taeib Ben Bouâazza, Mohamed Tibari et Mahjoub Benseddik deviennent membres dirigeants de la centrale au même titre que les Français.

Les émeutes du 8 décembre 1952 vont accélérer le processus de la nationalisation du syndicat et le rendre irréversible.

L'euphorie et l'indépendance

Le 20 mars 1955, malgré l'encerclement du quartier de Bouchentouf par les Forces de l'Ordre colonial, les syndicalistes marocains vont créer l'UMT (Union marocaine du travail). Une syndicale exclusivement marocaine, comme son nom l'indique. La reconnaissance de cette centrale par le Protectorat, n'était, en fait, qu'un prélude à une série de concessions qui vont être couronnées par la proclamation de l'indépendance du Maroc. Dans l'euphorie des premiers mois de l'Indépendance, et la confusion qui y régnait, les adhésions au nouveau syndicat se comptaient par milliers. En 1960, le nombre d'adhérents de l'UMT était de l'ordre de 800.000. Et pour cause ! Les limites entre le pouvoir politique et l'appareil syndical, faisaient défaut. Feu Mohammed V, les dirigeants de la Résistance assistaient aux défilés du Premier mai.

Les dérapages

En mai 1960, le gouvernement national de Abdellah Ibrahim est destitué. L'UMT était acculée à prendre position et à trancher entre son "appartenance" à l'UNFP (Union nationale des forces populaires) et les exigences d'une nouvelle stratégie syndicale, notamment à l'égard des gouvernants.

Finalement, la direction syndicale a opté en faveur d'une démarcation par rapport aux partis, surtout à la direction de l'aile politique de l'UNFP. En revanche, a été adoptée "la politique du pain".

Au nom de la défense de "l'unité de la classe ouvrière", de nouvelles centrales syndicales ont vu le jour. Les tractations entre l'UNFP et le Parti de l'Istiqlal et la scission qui s'en suivi, en 1959, ont poussé ce dernier à créer son propre syndicat. Le 20 mars 1960, à l'occasion du cinquième anniversaire de l'UMT, naquit l'UGTM (Union générale des travailleurs du Maroc). Deux années, plus tard, Abderrazak Afilal accède à la tête de cette centrale.

Durant toute la décennie soixante et jusqu'à la fin des années 70, la sphère syndicale vibrait au rythme d'un débat, sur le pluralisme syndical, qui s'avère aujourd'hui absurde. Plus les appels à l'unité des rangs se manifestaient, plus le pluralisme se confirmait sur le terrain. Le 25-26 novembre 1978, grâce au soutien de l'USFP (Union socialiste des forces populaires), la CDT (Confédération démocratique du travail) est née.

Quelques semaines plus tard, celle- ci annonce sa couleur. Son leitmotiv "l'alternative syndicale" n'avait de sens que conçue sous le vocable de la lutte des classes. Dès avril 1979, les mouvements de grèves devinrent monnaie courante. En juin 1981, le recours à la rue est devenue une politique en soi.

Au début des années 90, cette stratégie se banalise. Plusieurs appels à la grève générale furent sans échos et n'avaient d'importance que par ce qu'elles étaient relatées par la presse.

L'émergence des islamistes

Au début de l'an 2000, d'autres syndicats ont vu le jour. Mais la donne la plus importante a trait à l'émergence des Islamistes en tant que force contestataire.
Au moins 26 syndicats jouissent d'un certificat d'acte de naissance. Mais, entre temps, le nombre de personnes syndiquées ne cesse de régresser. Abdelmajid Radi, membre du Bureau national du SNE-CDT (Syndicat national de l'enseignement) attribue ce fait à l'immixtion de l'Etat dans les affaires internes des syndicats, à l'extinction des rôles des Etats et à la centralisation des capitaux entre les mains des institutions monétaires internationales.

D'autres facteurs endogènes expliquent également cette décadence progressive, notamment l'absence de démocratie interne, la bureaucratie et l'absence d'initiatives créatrices.

Enfin, dit-il, une nouvelle donne se doit d'être prise en compte dans toute analyse du phénomène syndical au Maroc, à savoir celle du retour de la "corporation".

Il ne faut plus compter, maintenant, dit-il, en termes de popularité et de mouvements de masse, mais d'efficacité et de proximité. "La centralisation qui se fait en haut, sur le plan international, se traduit par un effritement constant des structures d'en bas". Le carré de la résistance ouvrière se réduit de plus en plus.

Benseddik, le zaïm


Il détient le record de la longévité syndicale, depuis qu'il a été privilégié par les dirigeants de l'Istiqlal pour mener le premier Syndicat national du pays, au détriment du favori, Taïeb Benbouaâzza. Mahjoub Benseddik est porté au poste de secrétaire général de l'Union marocaine du travail, le 20 mars 1955. Il y est resté un quart de siècle. Son charisme et son dynamisme de l'époque ont, à l'évidence, pesé dans ce choix. Mais pour se préserver au poste, il a fallu surtout imposer de l'autorité… sans limites.

Ceux qui ont côtoyé l'homme, et qui ont pourtant été contraints de quitter les murs de la forteresse UMT, en parlent encore aujourd'hui avec un mélange d'admiration et de crainte. La plus ancienne centrale syndicale du pays se dresse comme une citadelle fermée. L'organisation et surtout la discipline y sont infaillibles. Et pour cause. On s'arrange toujours par mettre les audacieux hors état de nuire. Les voix contestataires se font pourtant entendre ces deux dernières années. Abdelhamid Aouad, secrétaire général de la Fédération nationale de l'agriculture et, par ailleurs, président de l'Association marocaine des droits de l'Homme osera interpeller le chef au sujet de la tenue du 9e congrès de l'UMT.

UMT (Union marocaine du travail)
Date de création : 20 mars 1955
Siège à Casablanca
Nombre d'adhérents : "dépasse 1 million sans compter les membres de l'Union des Syndicats des retraités qui comptent parmi les sympathisants", selon Miloudi Moukharik.
L'UMT, affiliée à la Confédération internationale des syndicats libres, assure actuellement la présidence de l'Union syndicale des travailleurs du Maghreb arabe dont elle est membre fondateur.
Secrétaire général : Mahjoub Benseddik, depuis 1955

Afilal, le cumulard


A plus de 70 ans, Abderrazzak Afilal préside toujours aux destinées de l'Union générale des travailleurs marocains (UGTM). A défaut de détenir le record de longévité syndicale, détenu par son rival de l'UMT, il détient celui du cumul des fonctions. Secrétaire général de l'UMT, il est également membre du bureau politique du Parti de l'Istiqlal et député à la première chambre au nom de ce même parti. Au Parlement, Afilal siège en compagnie de sa femme, Mahjouba Zoubaïri, également députée istiqlalienne.

L'entrée du couple à l'hémicycle offrait un sujet de premier intérêt pour les photographes de presse qui s'empresseront d'immortaliser ce moment inédit du chef de l'UGTM, suspendu au bras de son épouse qui le soutenait.
Afilal dont le nom était, étroitement lié à la commune de Aïn Sebaâ-Hay Mohammadi, est aujourd'hui cité comme témoin dans l'affaire désormais célèbre de Slimani et Laâfora.

C'est un homme s'appuyant sur sa canne qui se déplacera au tribunal de Casablanca à la demande du juge Serhane. On dit l'homme affaibli par la maladie. Pourtant, comme les autres chefs syndicaux, il semble tenir plus que jamais à son poste.

UGTM (Union Générale des Travailleurs du Maroc)
Date de création : 20 mars 1960
Date de reconnaissance: 20 mars 1963.
Siège à Casablanca
Nombre d'adhérents : 695 000.
Nombre de cotisants: 51150.
Nombre de permanents: 8.
Le bureau exécutif compte 2 femmes sur les 15 membres possédant le pouvoir de décision dans le Bureau.
Secrétaire général : Abderrezzak Afilal, depuis 1960

Amaoui, le virulant


Personnage hors normes, Noubir Amaoui jouera longtemps la virulence du verbe et le radicalisme des positions avant de rentrer dans les rangs définitivement dans les rangs.

Est-ce la maladie qui a eu raison de ce trublion leader syndical qui enflammait les foules par son traditionnel discours du 1er mai à l'espace de la Casablancaise ? Est-ce les échecs et les trahisons cumulées des siens ? Est-ce, simplement le temps qui a fait son oeuvre ? C'est peut-être tout cela à la fois.

Noubir Amaoui, a surpris l'opinion nationale, en invitant Driss Basri, alors ministre de l'Intérieur, à assister au 3e congrès de la CDT tenu à Casablanca en mars 1997.

Celui-là même avec qui il était en confrontation permanente. La CDT aura pendant longtemps la caractéristique d'appeler à des grèves générales dans les secteurs où elle est fortement présente. En 1979, 1981, 1990 et 1996 les motifs diffèrent et les appels à la grève générale se font toujours de la même manière.
Celle du radicalisme revendicatif. Le divorce avec l'USFP achèvera de marquer le parcours de la CDT et de son chef. Amaoui tirait avantage de sa position de l'un et l'autre pour s'imposer. Aujourd'hui, il vit presque en retrait.

CDT (Confédération Démocratique du Travail)
Date de création : 25-26 novembre 1978
Siège à Casablanca
Nombre d'organisations de base : 44 dont 20 syndicats nationaux et 24 bureaux nationaux.
Membres : 650 000
Membres cotisants : 320 000
Montant de cotisation annuelle de l'Organisation : 320 000 dollars
Secrétaire général : Mohamed Noubir Amaoui, depuis 1978.
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