Zacarias Moussaoui plaide coupable devant la justice américaine
AFP
23 Avril 2005
À 16:13
Barbu et les yeux cernés, Zacarias Moussaoui a défendu vendredi avec détermination ses raisons de plaider coupable de complicité dans les attentats de 2001, insistant sur sa solitude et se montrant volontiers désabusé.
Dos au public, le Français se lève dans la salle d'audience du tribunal d'Alexandria, près de Washington, montrant l'énorme sigle "prisonnier" enrobant ses épaules recouvertes d'une combinaison vert foncé et une large tonsure.
"Je comprends. Oui, c'est compris", répète l'accusé, interrogé par la juge Leonie Brinkema en charge de son dossier pour savoir s'il mesure toute l'étendue des conséquences de plaider coupable. Derrière lui, immobiles, trois gardes en costume de ville gris, cheveux ras et oreillette apparente.
"Oui, je sais que le gouvernement américain peut m'infliger la peine de mort", affirme l'accusé. Comprend-il que certains des six chefs d'inculpation peuvent par ailleurs lui valoir des amendes? "Oui madame. Enfin, je vois pas bien où je trouverais l'argent", lâche-t-il avec impertinence.
La juge Brinkema, boucles poivre et sel entourant un visage rond, énumère patiemment les possibilités qui s'offriraient à lui s'il renonçait à plaider coupable pour préférer un procès. "Oui, je comprends", répète-t-il avec une pointe d'exaspération.
Son ton est vigoureux, sa voix assurée. Un léger cheveu sur la langue, et avec un accent français reconnaissable, il montre une maîtrise impressionnante de l'anglais, jargon juridique compris.
"J'ai lu dix fois les accusations et j'ai soupesé chaque paragraphe attentivement et je les trouve factuelles", dit-il avec autorité. Comprend-il qu'en plaidant coupable, le gouvernement ne lui garantira pas pour autant une peine allégée? "Je ne m'attends à aucune indulgence des Américains".
Acceptant enfin sa décision, Leonie Brinkema justifie ses raisons d'estimer que Moussaoui est apte à décider de son sort. "C'est un homme extrêmement intelligent. Et il comprend davantage les rouages du système judiciaire (américain) que certains des avocats qui ont défilé dans cette salle", déclare-t-elle.
Pendant deux à trois longues minutes, un silence pesant s'abat sur la salle. Moussaoui doit signer sa déclaration de culpabilité. "Voulez-vous consulter votre avocat?", suggère la juge. "Non, je crois qu'on s'est assez parlé", lance-t-il avec ironie.
Alan Yamamoto, le seul de ses quatre avocats commis d'office avec lequel le Français a accepté de parler ces dernières semaines, est assis à sa gauche. Les trois autres, fermement opposés à sa décision, se tiennent à distance, installés dans la salle avec le public.
"Je ne veux pas qu'on ait l'impression que je recherche la mort, je me battrais bec et ongles contre la peine de mort", explique-t-il, après avoir plaidé coupable de quatre chefs d'inculpation passibles de la peine capitale. Il dénonce "l'assistance inefficace" de ses avocats, dont il dit qu'ils l'ont "mal conseillé".
S'en prenant à l'un d'entre eux, Frank Dunham, il s'indigne: "Cet avocat est allé trouver la presse pour leur dire que Moussaoui n'était pas (mentalement) apte" pour plaider coupable. "Il prétend me défendre mais il se comporte comme un Judas".
Détaillant les arguments qu'il entend présenter au jury qui devra décider de la peine à lui appliquer, la juge tente de l'interrompre. "C'est la dernière opportunité pour Moussaoui de s'exprimer", plaide-t-il, parlant de nouveau de lui à la troisième personne. "Vous allez me faire taire et organiser votre spectacle (...) Tout le monde doit savoir que je ne me pose pas en martyr du 11 septembre" 2001.
Concernant ses liens avec le terrorisme, Zacarias Moussaoui a déclaré que le chef d'Al-Qaëda lui même, Oussama ben Laden, l'avait appelé à se « souvenir de son rêve » d'écraser un avion contre la Maison Blanche.
Cet ordre de Ben Laden est détaillé dans une « déclaration de faits » signée par Moussaoui lors de l'audience.
« Moussaoui connaissait les projets d'Al-Qaëda de projeter des avions sur des bâtiments importants aux Etats-Unis et il a accepté d'aller aux Etats-Unis pour participer à ce projet », affirme ce document.
« Ben Laden a personnellement sélectionné Moussaoui pour participer à l'opération d'attaquer des bâtiments américains avec des avions et approuvé le nom de Moussaoui pour attaquer la Maison Blanche ». Il aurait dit à Moussaoui: « Sahraoui, souviens toi de ton rêve », selon ce document.
Abou Khaled el-Sahraoui est l'un des pseudonymes utilisés par le Français.
Le document précise que Moussaoui a prêté allégeance à ben Laden, s'est entraîné dans un camp d'Al-Qaëda en Afghanistan et a géré un lieu d'accueil du groupe à Kandahar. Moussaoui communiquait directement avec Ben Laden, affirme le document.
Le Français a assuré vendredi avoir pris des cours de pilotage pour écraser un avion dans la Maison Blanche, un attentat qu'il a présenté comme distinct de ceux du 11 septembre 2001, menés par 19 pilotes de l'air.
Il a lu le document avant de le signer. Au-dessus de sa signature, il a ajouté, comme il l'a fait régulièrement avec ironie dans ses missives adressées au tribunal: « Le 20ème pilote de l'air ».
Chronologie de l'affaire
2001 - 16 août: Moussaoui est arrêté dans le Minnesota (nord) pour violation des lois sur l'immigration après qu'une école de pilotage ait trouvé son comportement suspect. Il était arrivé aux Etats-Unis le 23 février 2001.
- 11 décembre: Dans le cadre des attentats du 11 septembre 2001, six chefs d'inculpation sont retenus contre Moussaoui dont quatre passibles de la peine de mort et deux de réclusion à perpétuité. Il est accusé d'avoir "activement participé" au complot terroriste de septembre 2001.
2002 - 2 janvier: Lors d'une audience devant le tribunal fédéral d'Alexandria (Virginie, est), Moussaoui refuse de plaider. La juge décide que cela signifie qu'il plaide non coupable.
- 28 mars: L'Attorney general (ministre de la Justice) américain John Ashcroft annonce son intention de requérir la peine de mort.
- 22 avril: Lors d'une nouvelle audience, Moussaoui annonce prendre en charge sa défense, récusant ses avocats commis d'office.
- 13 juin: La juge en charge du dossier, Leonie Brinkema, autorise Moussaoui à être son propre avocat.
- 25 juin: Moussaoui refuse une nouvelle fois de plaider. La juge décide, évoquant son intérêt, que cela signifie qu'il plaide non coupable.
- 18 juillet: Moussaoui décide de plaider coupable mais se voit contraint à une semaine de réflexion. Il reconnaît être membre d'Al-Qaëda.
- 25 juillet: Revirement, Moussaoui plaide finalement non coupable "au nom d'Allah pour sauver et défendre ma vie en tant que musulman".
2003 - 12 février: La juge reporte le procès sine die, en attendant de trancher la question du témoignage à la barre de membres d'Al-Qaëda pour la défense de Moussaoui, auquel le gouvernement américain s'oppose.
- 2 octobre: La juge interdit aux procureurs de demander la peine de mort contre Moussaoui, en raison de ce refus du gouvernement.
- 14 novembre: Moussaoui n'a plus le droit de se défendre tout seul.
2004 - 23 avril: Un tribunal donne gain de cause au gouvernement, qui refuse le témoignage direct de trois témoins détenus au secret par les autorités américaines.
- 13 septembre: Une cour d'appel confirme cette décision.
- 11 décembre: Les avocats de Moussaoui saisissent la Cour Suprême.
2005 - 21 mars: La Cour Suprême refuse d'examiner cette requête.
- 22 mars: Le gouvernement demande à la juge Brinkema de fixer la date du procès au 31 octobre.
- 22 avril: Nouveau coup de théâtre, Moussaoui plaide coupable de complicité dans les attentats de 2001 tout en démentant son implication puisque, selon lui, il préparait une attaque séparée contre la Maison Blanche.
Le gouvernement rappelle qu'il souhaite l'application de la peine de mort.