Voyage dans l'univers mental d'un bourreau
Sur les quatre romans en lice, c'est finalement " Les Bienveillantes " de Jonathan Littell, édité chez Gallimard, qui remporte le prestigieux prix Goncourt, apparemment sans grande difficulté, à en juger par le nombre de voix qu'il a pu obtenir dès le pre
LE MATIN
08 Novembre 2006
À 18:44
Succès de librairie bien avant sa consécration, Les Bienveillantes, écrit en français, a été sans doute le premier roman d'un auteur américain, un parfait inconnu, à être primé sans qu'il soit auparavant accompagné du tapage médiatique en usage dans les milieux littéraires.
Deux ou trois interviews dans la presse, quelques passages à la radio, aucune présentation à la télévision, et néanmoins un gros succès en librairie ont suffi à déterminer la suite des événements.
Jonathan Littell n'a rien fait non plus pour intéresser les éditeurs ni à sa personne ni à son nouvel ouvrage. Fils du célèbre romancier américain, Robert Littell, il n'a pas cru devoir faire de cet atout un argument auprès des éditeurs pour se faire publier.
Au contraire, il confie les démarches auprès des éditions à un agent anglais, et dissimule sa vraie identité derrière un nom des plus communs : Jean Petit.
Refusé par Grasset, Lattès et Calmann Levy, il est accepté d'emblée par Gallimard qui flaire sinon le chef-d'œuvre, du moins la bonne affaire éditoriale. La suite des évènements lui a donné raison. Tiré à 12 000 exemplaires, un exploit pour un auteur inconnu, il disparaît immédiatement des rayons des librairies bien avant la fin de l'été. Les professionnels qui, par prudence, n ‘ont pas cru devoir faire de grosse commande, ont dû s'en mordre les doigts.
En tête des ventes déjà avant le Goncourt, avec 100 à 150 exemplaires par jour, il passe à 2700 par jour au lendemain de l'annonce des résultats. Un véritable raz-de-marée.
Qu'est-ce qui explique le succès de ce roman à première vue rebutant, ne serait-ce que par son volume, un pavé de près de mille pages et, de surcroît, signé par un néophyte ?
Par son sujet sans nul doute: le génocide juif à travers les confessions de l'un des auteurs fictifs de ces atrocités, un officier nazi. Ce qui n'est pas sans rapport avec l'actualité en Irak, en Afghanistan, en Palestine, un peu partout en Afrique et -qui sait ?- demain quelque part ailleurs peut-être.
Qui, face à la tragédie qui se déroule au quotidien dans ces contrées, et que la télévision du monde nous jette à la figure presque en temps réel, pourrait résister à la curiosité de savoir ce qui se passe dans la tête d'un bourreau sanguinaire ?
Comment peut-il justifier ses actes ? Quel regard porte-t-il sur ses victimes ? Comment se transforme-t-on en assassin sans être un sadique né ou bien un pervers ?
C'est justement ce que cherche à explorer Jonathan Littell dans ses Bienveillantes, lui qui a vu de près les massacres au Rwanda et en Tchéchénie, où il s'est rendu pour le compte d'une ONG.
«Au lendemain de la guerre, c'était l'ère de la résistance, écrit un historien; dans les années 80, on est passé du côté de la victime (…) On peut se demander si le succès de cet ouvrage, au-delà de tout jugement sur sa qualité littéraire, n'ouvre pas un autre registre mémorial. Entre-t-on dans l'ère du bourreau ? Assiste-t-on à une diversification des genres : on parle de la victime, mais aussi du bourreau, du spectateur ? Ou bien est-ce une clôture sur une autre
figure, celle du bourreau ?»
Un autre critique ajoute : «Les lecteurs sont fascinés parce qu'ils sentent bien que, sui l'on veut comprendre les massacres, les atrocités, il faut en passer par le discours des bourreaux, pas des victimes, innocentes par définition. Je ne suis pas surpris par le succès des Bienveillantes. C'est un roman séducteur».
Le Prix Renaudot au Congolais Mabanckou
Le prix Renaudot est revenu à l'écrivain congolais Alain Mabanckou pour son roman «Mémoires de porc-épic». Si l'atmosphère des Bienveillantes est étouffante, tragique, celle des Mémoires de porc-épic est plutôt légère, goguenarde.
C'est la leçon d'une vie ordinaire racontée par un animal avec désinvolture et un brin d'ironie. Son univers : «La mère, le voyage, la lecture, les livres, l'enfance, les relations avec d'autres communautés, le problème de la marginalité, le problème du Nègre agité, l'absence du père». Né en 1966 au Congo-Brazzaville, Mabanckou vit actuellement aux Etats-Unis où il enseigne la littérature française.
Mémoires de porc-épic est son sixième roman après Bleu Blanc Rouge, African Pscho, Verre cassé, etc.
Mabanckou remporte le Renaudot par 6 voix contre 5 pour Michel Schneider avec sa Marilyn, dernières séances.
Les romans en lice
- «L'Amant en culottes courtes» d'Alain Fleischer (Seuil)
- «Les Bienveillantes» de Jonathan Littell (Gallimard)
- «Marilyn, dernières séances» de Michel Shneider (Grasset)
- «Ouest» de François Vallejo (Vivianne Hamy)
Le Goncourt 2005 avait été attribué à François Weyergans pour «Trois jours chez ma mère» (Grasset).