Une convergence cinéma, audiovisuel et enseignement
Deuxième université d'été de l'AMALEF R>Impératif d'un partenariat synergique entre CCM et éducation nationale
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LE MATIN
26 Août 2007
À 13:29
L'Association marocaine pour l'enseignement de la langue française et des littératures d'expression française (AMALEF) vient d'organiser à Rabat sa deuxième université d'été sur le thème" Audiovisuel, cinéma et enseignement". Cette rencontre éducative initiée en collaboration avec l'AREF de Rabat-Salé-Zemmour-Zaër et le CCM a été marquée par la participation d'éminents spécialistes tant nationaux qu'étrangers. Arrêt sur image.
Il va sans dire que l'entrée en lice dans le domaine de l'enseignement / apprentissage des méthodes audiovisuelles a suscité un vif intérêt auprès des spécialistes des sciences de l'éducation ainsi que des praticiens, quoi que le recours à cet outillage didactique innovant a été souvent mal perçu ou du moins identifié à une gageure " pédagogiste " par certains détracteurs.
Certes, l'audio-visuel revêt une ambiguïté liée au concept opératoire : S'agit-il d'éduquer au cinéma, à la matière filmique, au contenu substantiel du support audio-visuel? S'agit-il d'enseigner les matières disciplinaires avec l'appui des nouvelles technologies de l'audiovisuel? Quelle que soit la problématique mise en avant, l'audiovisuel peut être perçu de façon endogène en tant que matière didactique ou de façon exogène en tant que matériau technique.
Les deux dimensions sont étroitement liées. Le cinéma par ses deux paradigmes : signifiant et signifié fait l'objet de recherches académiques soutenues et figure parmi les préoccupations didactiques des promoteurs de l'AMALEF et des responsables de la stratégie nationale de la formation continue des enseignants initiée par le département de l'Education nationale. Cependant, la concrétisation réelle d'un tel projet d'envergure ne saurait se faire sans une action de partenariat entre le département de l'Education nationale et le Centre cinématographique marocain (CCM). Arrêt sur image, donc, pour repenser le discours didactique sur l'audiovisuel et la matière filmique et aussi sonder les confins de ce parallèle cinéma et objet didactique notamment linguistique et littéraire.
Telles sont les perspectives ouvertes par l'université d'été de l'A.M.A.L.E.F dont le président, Ahmed Fertate, pédagogue et critique de cinéma averti n'a de cesse de mettre en avant dans le débat actuel sur la rénovation des contenus et méthodes des apprentissages pédagogiques à la lumière des stipulations de la Charte nationale de l'éducation et de formation en cours de parachèvement et de plaider pour une opérationnalisation efficace de l'outil cinématographique et une exploitation optimale du document audiovisuel en classe de langue. Ainsi, dans son intervention M. Fertate a rappelé qu'il faut préparer l'enseignant et l'institution scolaire aux changements que dictent la cadence trépidante de l'ordre éducatif mondial et la doxa inférée par ses nouvelles technologies.
Cependant, cela ne saurait se faire et relèverait de l'utopie si on ne donne pas aux acteurs de l'éducation, aux enseignants particulièrement, les moyens et la formation continue adéquate pour assumer leur tâche innovante tout en restant au cœur du changement et faire prévaloir leur mission en termes de compétences :
1- Des compétences intrinsèques à la discipline enseignée
2- Des compétences extrinsèques qui leur permettent de projeter leur vision prospective en terme d'investissement cognitif et comportemental en direction de leurs apprenants.
Dans ce même ordre d'idées, la directrice de l'A.R.E.F de la région Rabat-Salé-Zemmour-Zaër a souligné que la réforme en matière d'enseignement a donné l'aval à l'innovation, ce qui exige de l'enseignant d'être au cœur des apprentissages, d'appréhender et d'adopter les nouvelles méthodes et les nouvelles technologies qui émergent dans le flux de la mondialisation éducative. On ne peut certes pas nager à contre-courant : il faut s'adapter et aménager sa barque au lit de la rivière.
Dans ce sens, pour renforcer cette nouvelle donne, les acteurs en question se garderont d'adopter une attitude révulsive ou de rejet vis-à-vis de l'innovation. Ainsi, l'Académie en tant qu'organisme relais entre l'instance de prise de décision des réformes et l'instance exécutive, à savoir l'école, prône une vision empirique de l'enseignement qui vise à concrétiser les objectifs assignés par l'institution scolaire dans un contexte socio-économique qui se veut évolutif et qui vise la performance de ses indicateurs.
Ces interventions sur l'enseignement et l'audiovisuel ont été couronnées par la communication de Nour-Eddine Sail, directeur du Centre cinématographique marocain (C.C.M) et qui, avec maestria, a su tenir le souffle de l'assistance à sa baguette dans un tel recueillement, dans une telle communion ; là où l'image filmique est sublimée, dans ce sens où l'image et le cinéma font appel à notre inconscient imaginaire.
A cet égard, Nour-Eddine Sail a mis l'accent sur ce rapport étroit et intime et tellement nostalgique entre le cinéma et l'éducation, entre le 7eArt et l'école, dans la mesure où, quand on évoque le cinéma, celui-ci nous renvoie à des référents constructeurs de notre personnalité: (l'école, l'enfance, l'imaginaire social et culturel, nos frustrations et nos aspirations…)
Que ce soit dans le cadre de la gestion didactique des disciplines en classe ou dans des activités formatrices des ciné-clubs, le support médiatique (le film) a été approché sous plusieurs angles : textuels, narratologiques et sémiologiques. Certaines de ces approches ont été incrustées et liées aux mouvements littéraires et artistiques de l'époque qui les avait engendrées.
La puissance de l'image engendre chez son récepteur une tendance à la fantasmagorie. Ainsi, le jeune téléspectateur entretient avec le produit médiatique des rapports ambivalents : d'identification, de projection, de sublimation même de l'objet médiatique. Mais, quel que soit le rapport entretenu entre le récepteur et la matière filmique, le sujet trouvera, selon l'expression de Marcel Oms, " dans le cinéma son école buissonnière ". Nour-Eddine Sail a insisté sur ce rapport de fascination, voire d'envoûtement que l'enfant a pour l'image et le support médiatique.
Nos enfants sont nés dans un bain médiatique, ils se sont nourris de ses recettes et se sont imprégnés de ses codes ; ils deviennent ainsi, par la force des choses, de véritables décrypteurs de signes. Dans ce sens, le rôle de l'école est de préparer l'enfant à une vraie éducation à l'image. Face aux médias, le jeune téléspectateur est confronté à un phénomène de sublimation qui peut frôler l'aliénation. L'éducateur doit susciter l'esprit d'analyse de l'image chez l'enfant et une réception correcte de son message.
Comme toutes les belles choses ont un revers, l'image et les nouvelles technologies ont elles aussi les leurs. Ainsi, le petit internaute a tendance à s'enfermer devant son PC pendant des heures dans un univers hermétique, ésotérique, coupé du reste du monde. Nour-Eddine Sail a attiré l'attention sur le danger de cet enfermement aliénant : l'enfant risque de plonger dans un autisme qui risquerait d'entraver son épanouissement intellectuel et son insertion sociale. Au-delà de l'esthétique immanente, le cinéma est avant tout un univers de signes.
Dans ce sens, la transposition du romanesque au filmique est de construction sémiologique. Nous sommes bel et bien dans la sémiosis. Le cinéma est une mise en scène, " une mise en ordre de notre univers, une mise en structure des shèmes, des scénarii, qui renvoient à notre représentation du réel. Bref, le cinéma met de l'ordre dans notre vie, souligne Nour-Eddine Sail. Telle est l'esquisse liminaire du cinéma d'après ce pionnier de la critique du cinéma qu'une vieille et forte verve de l'image a toujours animé. Là, par cette approche, par cette vision définissant le cinéma, on est bel et bien du côté de la réception filmique.
Dans cette perspective, l'enfant entretient avec le cinéma cette relation de " projection et d'interprojection " qui est une suite jalonnant le processus continu de cette relation primaire que l'enfant entretenait avec le miroir. C'est dans ce sens que le cinéma contribue à l'évolution psychique de l'enfant et partant, à sa socialisation ; car le cinéma puise ses recettes, sa substance filmique, sa matière à penser mais aussi son système de pensée dans la vie, dans la réalité vécue.
C'est pourquoi le cinéma est une mise en ordre de notre vie : il tend vers l'idéal par des aspirations nobles. "Cette cité peuplée de fantômes" devient paradoxalement un antidote à une réalité souvent perçue comme absurde et sordide.
Hélas, certains tenants d'une pensée obscurantiste considèrent la télévision comme une hérésie, une menace pour le développement social, a souligné Nour-Eddine Sail, un élan profanateur. Cependant, cette vision pessimiste ne doit pas être un alibi jetant un anathème sur un outil incontournable de formation et de communication de masse.
Ceci postule l'énergie et la synergie des acteurs de l'éducation et des médias (le monde du cinéma) qui doivent œuvrer pour un monde meilleur. Et qu'on en fasse notre credo. Les responsables de la réforme éducative en cours ont un double défi à relever : s'assigner les objectifs déterminés par l'institution scolaire et son contexte socio-culturel d'un côté et suivre la cadence trépidante de la mondialisation et des nouvelles technologies d'un autre côté. Certes, le challenge est ambitieux.
Donc, seule une synergie entre l'Education nationale et le Centre cinématographique marocain (CCM) saurait instaurer une plate-forme pour un réel partenariat entre les deux instances : un univers où se côtoieraient et se conjugueraient admirablement et de façon pragmatique l'entité éducative, socio-culturelle et l'instance chargée d'une démarche gestionnaire et citoyenne des NTIC.
Fatima Irhoudane
Professeur de l'enseignement
secondaire qualifiant.
A.R.E.F de Fès-Boulmane