Ali Essafi, ou le cinéma contre la «Hogra»
LE MATIN
12 Juin 2006
À 17:56
Installé au Maroc depuis trois ans, Ali Essafi avait, entre autres, organisé bénévolement en collaboration avec les Beaux-Arts de Casablanca un atelier ouvert de cinéma documentaire pour initier les jeunes à son métier et les aider à développer leur propre vision du monde.
Originaire de l'Oriental, cet enfant de Berkane a toujours voué une passion pour le cinéma. Adolescent, il organisait un ciné-club au niveau de son lycée. Le bac en poche, la vie lui réserve un parcours singulier. Parti en France pour des études en psychologie, il y a un peu plus de vingt ans, Ali Essafi s'est vu captivé par le monde du septième art. Après un concours raté à la FEMIS, il s'acharne dans la poursuite de son rêve.
Pour effacer ce premier échec de sa mémoire et, en autodidacte, il multiplie les expériences sur les plateaux de tournage, diversifie ses lectures, voyage beaucoup et visionne une quantité considérable de films.
Le documentaire, ou «cinéma vérité», il le découvre un peu par hasard. En fait, il eut l'occasion de travailler comme assistant réalisateur sur un documentaire.
Expliquant son orientation : « Cela m'a ouvert les yeux sur une chose très importante. Si j'avais commencé par une fiction, les premiers plans ou séquences que j'aurais pris, auraient forcément été une imitation. Par contre, le documentaire vous donne la liberté de chercher un style propre à vous, en somme une plus grande opportunité d'explorer le réel par le cinéma et de s'explorer soi-même par le cinéma...» Depuis, il a réalisé un certain nombre de films dont «Général nous voilà !» (1998), «Le silence des champs de betteraves» (1999), «Paris mois par moi» (2000), «Ouarzazate movie» (France 3 2001/2002), ou encore «Les Arabes de 1424» (Al Jazeera 2003).
Pour lui, le cinéma documentaire sert d'école, mais aussi de moyen d'expression poignant qui permet de véhiculer toute sorte de messages parfois plus éloquents que la description la plus fidèle de la réalité. Le fil directeur de ses travaux, c'est un thème qui nous touche tous plus ou moins ; il l'appelle «Hogra», ou ce sentiment malsain de supériorité qui ressort sous différents visages dans toutes les franges de la société. Du racisme pur et simple à la fracture sociale qui fait croire à certains qu'ils sont supérieurs par leur statut ou leurs origines, il multiplie les angles pour analyser les manifestations de mépris pour l'autre.
Par ailleurs, il insiste sur le fait de ne pas confondre «cinéma vérité» et reportage news, car il existe une différence majeure : c'est que le cinéaste essaie de raconter une histoire comme il la voit, comme il la sent, il ne recherche pas l'objectivité, une exigence propre au journalisme. Tout en faisant partager son expérience au spectateur, il estime que «c'est une bonne occasion pour moi de replonger dans le réel de mon pays par le partage de l'expérience personnelle de chacun, tout en essayant de développer en eux cette part de rêve qui fait avancer les choses».
A la dernière édition de «L'Boulevard», son nouveau film, «Le blues des Shikhates» (2004), où il tente de relater le quotidien de ces femmes en dehors des clichés qui pèsent sur elles, fut programmé avec la série de documentaires sous le thème de la musique.
Il a, entre autres, servi de médiateur lors d'une table ronde qui traitait du rôle de la Darija dans la création artistique. Soucieux du devenir de la jeunesse de son pays, il ne cesse de s'impliquer dans les initiatives novatrices qui peuvent apporter de l'espoir.