Spécial Marche verte

Jeûner la journée et planer la nuit…

30 Septembre 2006 À 17:18

Nous sommes en plein mois de Ramadan et la vente d'alcool est suspendue pour les «musulmans» depuis presque quinze jours. Restaurants et autres débits d'alcool, s'ils ne sont pas fermés, n'en servent plus ou enfin presque. Les exceptions existent.

Hormis les personnes quasi alcooliques qui ne peuvent s'en abstenir et qui soit s'approvisionnent pour le mois soit font appel à leurs amis «étrangers» pour leur en procurer, d'autres, tout en respectant le jeûne, trouvent d'autres moyens de «planer». Chira ou haschisch, kif, maâjoune, nafha ou psychotropes, tout est bon en ce mois pour rigoler un bon coup et ne pas sentir le temps passer pendant la journée de jeûne.

«Un bon joint avec les amis vers minuit et je suis zen pour les 24h qui suivent. Je ne suis pas un grand consommateur et d'ailleurs c'est surtout pendant le Ramadan que j'y touche. Cela m'aide à me relaxer et bien dormir la journée», nous confie Rabeh, étudiant en droit.

Bien entendu, notre jeune étudiant n'assiste pas à ses cours pendant tout le mois. «Franchement, je suis incapable de me concentrer et de plus, je suis de très mauvaise humeur, donc il n'y a pas mieux pour moi que de fumer la nuit et dormir le jour. Et puis c'est tranquille à la fac, je peux récupérer les copies des cours», persiste et signe Rabeh.

Ils sont très nombreux, jeunes et moins jeunes, qui comme cet étudiant ne voient les journées de jeûne se passer sans incident que s'ils ont recours à des drogues pendant la nuit. On les trouve dans les terrasses des cafés, dans les jardins publics ou au coin des rues. Tous avec un joint à la main. «Le cannabis provoque en général un sentiment d'apaisement, une légère euphorie et une envie de rire spontanée. Dans tous les cas, il modifie ta perception et ton attention.

C'est pourquoi les gens s'adonnent à la consommation du shit pendant le Ramadan pour apaiser la tension et se défaire d'un certain mal-être qui résultent du jeûne, spécialement les fumeurs ou encore les buveurs en temps normal», explique Docteur Azzeddine Goudrar, psychiatre.

Les psychotropes aussi se vendent comme des petits pains en ce mois sacré. Imad, un surnom bien sûr, est un dealer (beznass). Il est très content de ses affaires ces deniers jours. «Cette année, c'est fou ce que les ventes ont augmenté. Ce que j'écoulais en une semaine depuis le début du Ramadan part en une journée. On demande de tout, shit comme psychotropes, l'essentiel pour tous c'est de trouver leur "stoune"», confirme-t-il. D'ailleurs, les chiffres des saisies effectuées par la police le prouvent.

A titre d'exemple, à l'arrondissement Al-Fida Mers Sultan, le Ramadan en cours a déjà battu des records par rapport à l'année précédente, puisque au niveau de ce même arrondissement, la police a saisi, durant les cinq premiers jours, 10,5 kg de chira et 5.435 comprimés psychotropes dont 4.000 le premier jour du mois sacré. Pour mieux voir l'importance de ce chiffre, il suffit de savoir que durant tout le Ramadan de l'an passé la saisie n'a touché que 285 comprimés. C'est désolant parce que le danger de dépendance est énorme avec la consommation de ces psychotropes.

«La maladie de la dépendance exprime un malaise profond de l'être, et la consommation du produit psychotrope est perçue par le malade comme un moyen de juguler son angoisse existentielle ; une manière de ne plus être en contact avec ses propres sentiments et émotions afin de ne plus en souffrir. Malheureusement, il tombe dans un mal plus grand : la dépendance. Pour se rétablir, il lui faudra s'abstenir totalement de toute consommation», se désole le psychiatre.

L'autre substance fort répandue n'est autre que la pâte enchanteresse, le fameux maâjoune. Avec sa recette traditionnelle à laquelle on ajoute un concentré de kif, le désir de planer et de rire sans relâche est vite exaucé. Aujourd'hui, le maâjoune se vend un peu partout dans la rue, chez tous les beznassa (dealers) alors qu'avant c'est en famille qu'on le préparait et qu'on en prenait accompagné d'un bon thé. Hadja Tem, se rappelle avec grand plaisir les soirées délirantes entre femmes dans la vieille ville de Marrakech à rire aux éclats, à se rouler par terre et à danser jusqu'au petit matin après avoir pris une toute petite cuillère de maâjoune fait maison.

D'ailleurs, quelques nostalgiques le font encore. D'autres en achètent mais restent soucieux de la qualité, préférant passer commande chez les spécialistes. Notre dealer surnommé Imad en fait partie.

«Je ne vends que la meilleure gamme est c'est la tourouguia. Parfois, je reçois de la bonne aussi de Meknès. Mes clients sont de tous les âges et savent que j'en consomme moi-même donc ils m'en achètent rassurés. Il ne faut pas jouer avec le maâjoune et prendre n'importe quoi. Du moment qu'on avale ça, il faut que ça soit propre !», raconte-t-il. Comme quoi tout est bon pour ne plus réfléchir et sortir de son lot de tracas quotidiens ou simplement d'un moment de malaise ou de cafard.

On oublie souvent que dans cette fuite du réel, le «remède» est, hélas, plus grand que le mal.
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