Voyage au cœur de la tariqa Boutchichya pour mieux comprendre le soufisme
"Sidi Rachid, voulez-vous conduire Sidi Karim jusqu'à la nouvelle mosquée". Celui qui s'adresse aussi poliment à mon guide et à moi est l'un des plus anciens mourides de la zaouïa Qadiriya Boutchichya. Sa rencontre avec la tariqa remonte à une trentaine d
LE MATIN
16 Avril 2006
À 14:59
Mais pas pour longtemps, car je découvre au fil de mon périple que, pour les disciples de la tariqa, arrimer Lalla et Sidi à un prénom n'est pas une obligation mais une nature.
Une marque excessive de politesse ? Certainement plus. Selon plusieurs mourides, c'est plus que de l'amabilité, c'est un enseignement qui fait partie de tout un corpus que les adeptes de la voie Qadiriya doivent observer. Un véritable code de conduite qui véhicule des valeurs de respect du prochain. Mon interlocuteur m'éclaire un peu plus : " le soufisme est une éducation spirituelle qui procure non seulement une éthique mais une culture au disciple ".
Et les mourides ne s'arrêtent pas là. En signe d'humilité, les " foqara ", adeptes de la tariqa (foqaras vient de " faqir " qui veut dire pauvre) s'embrassent mutuellement la main. Cet échange de baise-main est visiblement une manière de rappeler à tout un chacun qu'il n'y a pas d'hiérarchie au sein de la tariqa.
Certes, il n'y a pas de hiérarchie entre les simples mourides, mais tous vouent une véritable dévotion au cheikh de la tariqa Sidi Hamza El Qadiri El Boutchichi et à sa famille. D'ailleurs, si le Maoulid (naissance du Prophète) est une occasion pour les disciples de célébrer en grande pompe l'anniversaire de la naissance de Sidna Mohammed, c'est également un pèlerinage que ceux-ci effectuent, religieusement, dans l'antre du cheikh à Madagh, près de Berkane.
En effet, c'est entre la station balnéaire de Saïdia et la ville de Berkane, en pleine campagne, que se situe le siège de la zaouia-mère de la confrérie Boutchichya. En ce jour du Maoulid Nabaoui, une centaine de cars a fait le déplacement venant de tous les coins du Royaume. Une centaine de voitures ont fait également le trajet.
Plusieurs disciples de la région sont venus à pied ou par bus. Ils sont quelque quarante mille mourides, hommes et femmes, à s'agglutiner autour d'une vielle bâtisse qui ne paie pas de mine. Devant la porte principale, ils forment une file indienne attendant d'être reçus par le cheikh Sidi Hamza.
A l'intérieur, assis sur un matelas, un vieil homme enturbanné portant une barbe blanche bien taillée, regarde défiler devant lui une chaîne de mourides marchant pieds nus en signe de respect. Personne n'approche le cheikh.
Les mourides le saluent de loin. Un service de sécurité draconien, constitué de disciples zélés, veille à ce que les visiteurs ne s'approchent un peu trop près. On n'est jamais assez prudent. En temps de grande influence vaut mieux être sur ses gardes. Les adeptes comprendront…
A quelques mètres du siège de la zaouia-mère, s'élève une mosquée qui attend d'être achevée. C'est la fierté de tous les Boutchichis. Chaque disciple a participé à son édification conformément au vœu de Sidi Hamza.
Il semblerait qu'un richissime disciple de la tariqa s'était proposé de prendre totalement en charge l'édification de la mosquée. Refus poli et ferme de sidi Hamza qui ne voulait pas priver les adeptes de la " récompense divine " promue à quiconque participe à la construction d'un lieu de prière.
Sur l'esplanade de la mosquée, plusieurs stands vendent chapelets, cassettes audio et CD. Le stand le plus visité est celui où sont exposées et vendues les photos du Chiekh Hamza et sa famille. Les adeptes se les arrachent avec ferveur. A l'intérieur de la mosquée, des théologiens tiennent la foule en haleine. Tout le monde attend l'arrivée du cheikh.
Celui-ci est annoncé pour 20 heures trente, juste après la prière d'Al Ichaa. Les disciples convergent vers la salle principale qui se remplit peu à peu. En face, sur une estrade illuminée, les préparatifs vont bon train pour accueillir celui que tout le monde attend.
Il est presque 22 heures et le cheikh n'est toujours pas là. C'est son fils Sidi Hmida, gouverneur de Berkane, et son petit-fils Sidi Mounir, fils aîné de Sidi Jamal, héritier putatif du cheikh qui font les premiers leur apparition dans la salle. Ils sont accueillis avec le respect dû à leur rang. La mise en scène est parfaite.
Dès que le cheikh est annoncé, une haie de journalistes se forme devant la petite porte dérobée par laquelle il va faire son entrée. Le show est à l'américaine. Quand le cheikh fait enfin son apparition, certains disciples manquent de s'évanouir. Décidément, la tariqa détient toutes les ficelles de la communication.
Quand Sidi Hamza s'installe, trois rangées de disciples venus de l'étranger l'entourent. L'une des forces de la zaouïa est d'avoir recruté des disciples un peu partout dans le monde. Ils viennent d'Europe, d'Amérique Latine, d'Asie et même d'Afrique Noire.
Les adeptes étrangers défilent toute l'année à la zaouïa pour voire le cheikh. Certaines d'entre eux passent plusieurs jours à Madagh pour découvrir les " trésors cachés " de tariqa.
Au petit matin, quand les cars remplis de disciples rebroussent chemin, les mines sont ravies et le bonheur d'avoir vu le cheikh les dispute à la fatigue… L'islam populaire marocain a encore de belles années devant lui.