Ecouter les victimes... tout un métier
LE MATIN
16 Septembre 2006
À 15:06
«Allo, ici le centre d'écoute pour femmes victimes de violence, en quoi puis-je vous aider ?», demande Aïcha à son interlocutrice au téléphone. Il est à peine 9h15 du matin, le centre de l'Hermitage vient tout juste d'ouvrir ses portes et déjà les filles, Zineb et Aïcha, sont sur le pied de guerre. Elles, ce sont «les filles du centre», celles qui recueillent les douleurs, maux, paroles, témoignages et plaintes des femmes victimes de violence.
Celles qui réconfortent, consolent, rassurent, apaisent, informent et orientent ces femmes soit vers le conseil et l'assistance juridique, soit vers le soutien psychologique. «En fait, nous sommes psychologues, avocates, écoutantes, assistantes sociales… Un peu de tout à la fois», explique en souriant Zineb, écoutante depuis 1999.
Présentes au centre six jours sur sept de 9h à 17h non-stop, ces jeunes femmes ont leur dose quotidienne de peines, de malheurs et de larmes… «Je n'aurais jamais imaginé qu'il y avait autant de misère avant de travailler au centre. Ici, nous nous sentons utiles et surtout proches de la réalité. Mais, c'est souvent dur. Très dur !», continue Zineb, licenciée en droit public. Depuis l'ouverture du centre en avril 1995, 8.000 cas ont été traités. Entre janvier et juillet 2006, 576 femmes sont venues à la recherche de réconfort.
«Les cas ne font qu'augmenter, surtout depuis la réforme de la Moudouwana», précise Aïcha, écoutante au centre depuis 1998.
A l'écoute de l'autre…
L'écoute est sans conteste la première, et la plus importante, étape dans le processus de solidarité du centre. Les confessions des victimes se font dans l'intimité. «La confidentialité est d'autant plus importante qu'elle instaure une confiance absolue», explique Aïcha. Les écoutantes s'engagent en effet à préserver l'anonymat des femmes qui consultent.
La durée de l'écoute dure entre 30 minutes et trois heures, durant laquelle elles ne doivent en aucun cas émettre un jugement de valeur sur l'agresseur ni influencer sur les décisions des victimes. «Notre travail consiste à les écouter, les orienter et leur donner la force de se battre contre leur agresseur en leur apprenant à être autonome», affirme Zineb.
Des histoires tragiques, Zineb, Aïcha et Fatema, première écoutante au centre, en ont vécues beaucoup depuis leurs débuts : «Je n'oublierai jamais quand D. est venue pour la première fois. Son mari l'avait battue sauvagement.
Et puis un jour, elle est revenue mais cette fois-ci, en plus des bleus, elle était couverte de cloques et de brûlures. Son mari l'avait aspergée d'essence et incendiée», se rappelle Fatema. Zineb, elle, se souvient de A., 20 ans, violée pendant trois jours par une dizaine d'hommes, de la jeune fille victime d'inceste pendant plus de 20 ans…
Aïcha, quant à elle, informaticienne de formation, n'aurait jamais pensé un jour devenir écoutante. En intégrant le centre, elle a commencé par faire de la saisie avant de passer à l'écoute téléphonique : «A chaque fois que je parlais aux femmes, je me sentais mal. J'avais envie de pleurer. Je ne comprenais pas comment il pouvait y avoir autant d'injustice. Mais avec le temps, je me suis habituée», dit-elle. Cependant, elle ne peut s'empêcher, dans la rue, d'étudier chaque couple qui la croise.
Elle essaye de déceler un éventuel malaise chez la femme, se demande ce que les deux conjoints peuvent bien cacher… Zineb déclare, d'ailleurs, qu'à chaque fois qu'elle voit une femme en pleurs, elle l'aborde et l'oriente vers le centre.
«En fait on passe notre temps à écouter même quand on est en famille, ou en vacances, à tel point que parfois j'ai mal aux oreilles», dit Zineb.
Besoin de soutien
Face à l'indicible souffrance de ces femmes, les écoutantes ont souvent du mal à gérer leurs émotions et leurs angoisses. Pour ne pas sombrer dans l'indifférence et la routine, elles ont suivi des formations et des séances de soutien psychologique, appris des techniques d'écoute... Rachida Tahiri, membre fondateur du centre et membre actif de l'Association démocratique des Femmes du Maroc à Casablanca, confirme en effet la difficulté du métier d'écoutante et la nécessité pour les filles d'être accompagnées et soutenues par un psychologue pour éviter qu'elles ne se projettent sur les victimes.
Mais malgré cela, les filles intériorisent tous ces malheurs et chez elles, le soir, se sentent vidées de l'intérieur, fatiguées… Heureusement, la solidarité au sein de l'équipe leur permet de garder le cap. Elles se conseillent, se soutiennent, se réconfortent et se consolent mutuellement. «Il est certain que nous ne voyons que la misère des femmes mais je suis sûre que le bonheur existe.
D'ailleurs, on espère toutes, un jour, pouvoir rencontrer une femme qui n'ait jamais subi aucune forme de violence, qu'elle soit conjugale, verbale, économique ou autre», espère Zineb. Parfois, l'envie de changer de travail survient, mais elles affirment que c'est impossible. «Nous sommes devenues malgré nous militantes. Nous voulons que les mentalités, les lois, le statut de la femme changent et évoluent. Si nous n'arrivons pas à éradiquer la violence, essayons au moins de faire en sorte qu'elle diminue.
Nous devons tous nous battre pour qu'il n'y ait plus d'hommes violents et de femmes victimes, c'est pour cela que nous sommes incapables de quitter ce travail», dit Zineb.
Aujourd'hui, après un mois de vacances et de repos, les filles se sont ressourcées et se sentent prêtes à l'attaque. Armées d'un sourire et d'une parole bienveillante, elles reçoivent les femmes et essayent de recoller les morceaux. Zineb vient de descendre de la salle d'écoute suivie d'une plaignante. Aïcha, quant à elle, jongle entre les coups de fils et les tâches administratives.
Le tout avec un grand sourire. Car ici au centre, face à toute cette misère et ces malheurs, le seul est qu'un jour la violence à l'égard des femmes prenne fin…