Fête du Trône 2006

Interview : Nouzha Skalli, ministre du Développement social, de la Famille et de la Solidarité

«En arrivant dans un ministère, on ne met pas tout à plat car on se dit qu'avant, il n'y avait rien et l'on recommence tout».

19 Février 2008 À 19:02

Le Matin Forum : Quelles sont les prérogatives et les missions qui incombent à votre département, sachant qu'entre le précédent et l'actuel gouvernement une redéfinition des tâches a été opérée ?

Nouzha Skalli :
Je voudrais d'abord préciser que même si le ministère à la tête duquel j'ai eu l'honneur d'être nommée, s'appelle de la même manière qu'auparavant, c'est-à-dire ministère du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, en fait c'est un nouveau ministère parce qu'il regroupe deux secteurs gouvernementaux que sont cet ancien ministère et le secrétariat d'Etat à la Famille, à l'Enfance et aux Personnes handicapées. Je gère donc deux départements ministériels. Ce qui représente une quantité énorme de travail. Ce sont des défis et des secteurs très importants à gérer. Toutefois, du point de vue mission, je dirais que ce n'est pas l'addition des deux missions des anciens départements, c'est une nouvelle mission qui est le développement social, tout en mettant au coeur de ce développement les catégories ou les composantes de la société que sont les femmes, les enfants, les personnes âgées et les personnes handicapées. En ce sens, je voudrais poser une question, que serait le développement social si l'on ne s'occupait pas des femmes, des enfants, des personnes âgées et des personnes handicapées ? Cela, étant donné que ce sont ces composantes de la société qui sont les plus vulnérables, les plus sujettes au déficit en matière de droit économique, social et culturel. Je suis donc parfaitement à l'aise dans cette mission qui consiste à faire du développement social tout en ayant un œil particulièrement attentif sur le centre de mes préoccupations : le développement humain en général, mais particulièrement celui des femmes, de l'enfant, des personnes âgées et des personnes handicapées. Aujourd'hui, c'est ça le nouveau ministère. Et il suppose des défis importants. En effet, il s'agit dès le début de mettre à niveau cette machine qu'est le ministère, parce qu'il n'est pas facile de regrouper deux secteurs gouvernementaux. Pour vous donner une idée de la question, nous avons actuellement quatre bâtiments à Rabat, nous sommes donc déjà dispersés dans l'espace. Nous avions également deux donneurs d'ordre, deux directeurs qui s'occupaient des ressources humaines, deux directeurs du budget, etc. Il y a également des différences au niveau des habitudes dans la manière de voir et de procéder, dans la gestion de l'un et l'autre département. Il est donc d'abord question de réorganiser de restructurer ce département et de recréer un esprit d'équipe au sein du ministère. Nous devons faire en sorte que personne ne se sente exclu. Il fallait pour cela dissiper les craintes des uns et des autres. Il fallait faire comprendre à nos collaborateurs que le ministère dans son ancienne forme et le secrétariat d'Etat n'existent plus et que c'est un nouveau ministère qui vient d'être créé avec de nouvelles ressources.
Nous nous sommes engagés avec un esprit scientifique dans la réorganisation et la redistribution des différentes directions et différentes missions avec le concours de l'ISA, l'Institut supérieur d'administration, qui nous aide à réorganiser les nouvelles directions en fonction des nouvelles missions de ce ministère.


Comment opérez-vous justement cette rupture en matière de programmes et de procédures avec l'ancien ministère ?

Il faut d'abord préciser que nous agissons au sein du ministère dans le sens de la continuité. En arrivant dans un ministère, on ne met pas tout à plat, car on se dit qu'avant, il n'y avait rien et l'on recommence tout. Il s'agit d'abord de continuer les actions démarrées avec mes prédécesseurs. Il n'est pas question que la machine s'arrête. Il faut qu'elle continue pour que l'administration travaille dans la continuité. Néanmoins, c'est à nous de rectifier le tir quand il le faut et introduire une nouvelle sensibilité, pour réorienter nos activités. D'ailleurs, en présentant le ministère j'ai oublié de mentionner que le regroupement des deux secteurs gouvernementaux s'est fait avec l'intégration de deux établissements publics qui sont sous tutelle du ministère et qui sont l'Entraide nationale et l'Agence de développement social en plus de l'INAS, l'Institut national de l'action sociale qui est en fait une division délocalisée du ministère qui se trouve à Tanger et forme les travailleurs sociaux. La politique et la stratégie du ministère sont déclinées territorialement à travers l'Entraide nationale dans toutes les préfectures et provinces du Royaume et à travers l'Agence du développement social qui est présente dans toutes les régions du pays à travers des coordinations régionales au niveau des 16 régions du pays. Donc, ce serait incomplet de parler de l'action du ministère sans ces deux établissements qui, en fait, déclinent réellement la stratégie du ministère et nous devons aussi œuvrer pour faire en sorte que ces établissements publics qui, bien que sous tutelle, ont leurs propres programmes et leur propre organisation et s'inscrivent dans la vision de notre stratégie du ministère. Donc, autant dire par exemple que dans tous les projets de développement qui sont déclinés dans l'action de lutte contre la pauvreté et la précarité c'est-à-dire l'action essentielle que mène l'Entraide nationale à travers le territoire, il s'agit de faire qu'ils prennent en compte la nouvelle vision. C'est-à-dire les différentes approches sur lesquelles nous travaillons. Il s'agit d'abord de l'approche "droits humains" qui consiste en la rupture avec la démarche de la charité. En effet, il n'est plus question de faire la charité pour les " pauvres ", mais il s'agit de mettre en œuvre une approche "droits humains" qui tient compte des droits des personnes dans leur globalité. Deuxième approche : c'est l'approche genre qui n'est pas, contrairement à ce qu'on a l'habitude de croire, une approche femme et homme, mais c'est un concept qui tient compte des spécificités et du rôle de chacun, des femmes, des personnes âgées, des enfants et des personnes handicapées. Et dans tous les programmes que nous initions, nous devons absolument prendre en considération ces approches genre. C'est-à-dire se poser la question sur quelle approche adopter vis-à-vis des hommes, des femmes, des personnes âgées, des personnes handicapées et des enfants ou vis-à-vis d'autres catégories sociales. En plus de ces deux approches, il y a également celle territoriale, c'est-à-dire que nous sommes particulièrement conscients que le Maroc se décline à travers 16 régions et plus de 60 préfectures et provinces.
Il se présente de même à travers plus de 1500 communes. Alors, il s'agit pour nous, dans chacune de nos actions d'avoir présent à l'esprit cette structure du Maroc et travailler sur l'approche territoriale.
C'est-à-dire que quand on peut faire le minimum, c'est au moins un projet par région, quand on peut faire mieux, c'est un projet par préfecture et quand on peut faire encore mieux, et c'est cela notre objectif, c'est d'arriver à réaliser nos projets à travers la totalité des communes en tenant compte évidemment des différences qu'elles présentent.

Pourquoi ?

Parce que, jusqu'à présent, les politiques publiques, même celles censées être neutres et équitables envers toutes les composantes de la société, produisent, en réalité, beaucoup de disparités.

Des disparités régionales, dans ce sens il n'y a qu'à voir tous les indicateurs dont nous disposons comme le taux d'analphabétisme et le taux de pauvreté déclinés à travers les rapports milieu urbain / milieu rural et femmes / hommes.
Pour tous les problèmes sociaux, le constat est là.

Il y a une disparité homme/ femme et l'on trouve qu'il y a des catégories de la société qui sont, en fait, exclues des services publics. Comme exemple: pourquoi est-ce qu'un enfant handicapé n'aurait pas droit à l'enseignement au même titre qu'un enfant qui est sain ? Donc, ces disparités sont le fruit non pas d'une volonté de l'Etat, mais d'une politique qui ne tient pas compte de la diversité. Et nous, notre objectif, c'est d'aller vers une société d'inclusion. Une société inclusive qui ne laisse personne sur le bord de la route, mais aussi une société solidaire qui fasse que la solidarité soit de mise entre les villes et les campagnes, entre les riches et les pauvres entre les femmes et les hommes. Et puis, une société de l'égalité des chances qui recrée la mobilité sociale.

Ceci sur un plan théorique, mais existe-t-il des programmes concrets pour matérialiser ces différentes approches ? Il y a, certes, une continuité de l'action du ministère, mais quel est votre propre apport, vous, en tant que femme ?


Il faut d'abord préciser que je succède à une femme et à un homme : Yasmina Badou et Abderrahim Harouchi, chacun dans son domaine ; et je continue le travail dans ces deux secteurs gouvernementaux.
Pour ce qui est du volume du travail, ce n'est pas du tout chose aisée, mais nous faisons tout ce qui est en notre possible pour nous attaquer à cette tâche volumineuse, mais aussi mettre en œuvre notre action avec intelligence. Je vais aborder les différents axes de la stratégie de notre ministère avec cet esprit.
Le premier axe, c'est la lutte contre la pauvreté, la précarité et l'exclusion et la promotion de la mobilisation sociale pour la réalisation d'un ensemble de projets qui peuvent aider la population à sortir de la situation de pauvreté, de précarité et d'exclusion sociale.

Comment comptez-vous procéder pour cela ?

A travers une stratégie participative conçue après plusieurs réunions avec différents directeurs en plusieurs axes comme la lutte contre la pauvreté et la précarité.
Il s'agit de la réduction de la pauvreté et la précarité et du fait de permettre à toutes les couches de la société de pouvoir disposer de moyens de mobilité sociale. Pour ce qui est du programme 2008/2009, il est question, premièrement, de mettre en place une stratégie nationale de lutte contre la pauvreté. Ce qui n'existe pas actuellement. Deuxièmement, il est question d'étendre les programmes de lutte contre la mendicité que nous avons entamés dans trois villes, Casablanca, Rabat et Fès.

Il s'agit d'étendre ce programme à 12 nouveaux sites. Nous avons également comme programme de mettre en place des services sociaux intégrés qui englobent la lutte contre la mendicité, l'intégration sociale des personnes qui s'adonnent à cette pratique, la sanction de celles qui en font une activité professionnelle et ceux qui utilisent pour cela, des enfants et des personnes handicapées. Troisièmement, il s'agit de la protection de l'enfance. Je précise que nous disposons de deux centres de lutte contre l'exploitation économique et physique des enfants, l'un à Casablanca et l'autre à Rabat. Malheureusement, le phénomène d'exploitation et du harcèlement sexuels contre les enfants existe dans notre société et nous avons une stratégie pour lutter contre. Et cela, à travers la construction de 12 centres de protection de l'enfance. En somme, outre la lutte contre la mendicité, la protection de l'enfance, il y a ces unités de SAMU social que nous avons mis en place à Casablanca. Sur ce volet, notre programme consiste en la création de 12 centres de SAMU dans les deux années à venir dans le cadre d'un partenariat avec SAMU social international. Je vous informe qu'en ce sens, j'ai été récemment en déplacement à Paris. J'ai pu me rendre compte des méthodes qu'ils utilisent dans la lutte contre l'exclusion sociale et compte en tirer avantage.

Nous avons également programmé la mise en place d'un centre pour femmes victimes de violences et des services sociaux intégrés qui seront regroupés dans 12 centres à travers le territoire national. Ce sont quelques-unes de nos actions. Nous disposons également de programmes de renforcement des capacités des acteurs locaux par l'entremise de l'Entraide nationale de l'Agence du développement social. Nous avons notre propre programme de promotion des associations du tissu associatif en vue de leur qualification. Nous avons mis au point, en ce sens, un programme de qualification de 2000 associations et de leur regroupement dans des réseaux thématiques ou des réseaux locaux. Nous envisageons également la création d'un conseil national pour l'action associative en partenariat et en coopération avec les associations de la société civile. Nous voulons que ce tissu de l'action associative qui développe des actions très importantes en vue du développement social, soit organisé et qu'il dispose de critère et de normes qui permettent d'éviter tout dérapage. En ce qui concerne les acteurs locaux dans les collectivités locales, nous disposons d'un programme qui vise à renforcer les capacités des acteurs locaux et des élus locaux, plus précisément les femmes. Car, faut-il encore une fois le souligner, 99,5% des élus locaux sont des hommes.

Or, il y a certaines actions qui peuvent faire office de levier social, et parmi ces actions figure l'amélioration des chances de la femme pour accéder aux conseils des élus locaux.
Cela peut être un levier de l'action sociale au niveau local. Je reviendrai sur ce point ultérieurement.


Vous parlez d'approche globale parce que dans toutes vos actions, vous êtes censée faire contribuer tous les ministères. Comment comptez-vous convaincre les autres départements de suivre votre approche ?

Avant de répondre à votre question et vu que j'ai déjà développé l'axe de développement social, je voudrais citer les autres axes de notre travail. Il y a, d'abord, l'axe égalité et genre, l'axe des enfants et de la famille et les personnes âgées, l'axe intégration des personnes handicapées. En outre, il y a un axe transversal qui est le renforcement des capacités des ressources humaines du ministère.

Maintenant, pour le développement social en général, il y a lieu de mentionner qu'il ne peut être l'objet d'un seul ministère. Le développement social est une action transversale, c'est la mission du gouvernement dans sa globalité. Parce que, en fait, c'est quoi le développement social, sommes-nous tentés de nous interroger ? C'est de permettre à chaque individu de renforcer ses capacités et de pouvoir disposer de ses droits fondamentaux que sont le droit à l'enseignement, à la santé. Et avant même l'enseignement et la santé, il y a d'abord le droit aux équipements de base c'est-à-dire de pouvoir disposer de routes, d'eau potable et de l'électricité. Et ça, c'est le développement social. C'est la mission de tout le gouvernement. Mais nous, en tant que chargés du département du Développement social, nous devons coordonner les actions du gouvernement et chercher les dynamiques qui peuvent agir sur le développement social. Nous sommes tentés de dire que d'une certaine manière, si tous les problèmes sociaux étaient pris en charge de façon idéale par tous les départements gouvernementaux, nous n'aurions plus besoin de l'action du ministère du Développement social. Nous serions tentés, à ce niveau, de dire que nous n'aurions plus besoin de ce ministère.
Effectivement, un jour, quand tous les besoins seront pris en charge par les différents secteurs, nous n'aurons plus besoin du ministère de Développement social.

L'égalité est aussi une question de culture, votre département n'entend-il pas oeuvrer dans ce sens ?

Ce que vous dites est très important. Œuvrer pour le développement de culture de l'égalité des genres est au cœur des programmes de notre ministère. C'est pour cela que nous allons consacrer la première semaine du mois de mars prochain à ce sujet. Nous allons organiser une «semaine de l'égalité, au cours de laquelle sera tenue une série de débats publics à travers une caravane qui va sillonner toutes les régions du Maroc.

Nous irons directement vers les citoyens pour engager le débat et nous enquérir de leurs opinions et attentes. Je voudrais signaler que votre question relatives aux deux rapports concernant l'accord sur le SEDAW conclu à Genève, et dans ce cadre, nous avons constaté que les acquis pour les femes surtout en matière d'égalité et de levées de toute forme de discrimination sont très importants. Mais, ils n'ont pas été suffisamment suivis par des campagnes de sensibilisation sur la culture de l'égalité. Nous remarquons que malheureusement l'article portant l'âge minimum de mariage à 18 ans n'a pas suffisamment été appliqué.
Il y a encore des filles qui sont mariées à 16 ans. Cela justement parce que la population n'as pas été sensibilisée d'une manière adéquate à ce sujet. Et par sensibilisation je veux dire la nécessite de changer certaines idées reçues qui considèrent par exemple que pour en finir avec le problème du chômage, il
suffit d'empêcher les femmes de travailler.
Des idées reçues qui considèrent également que les personnes handicapées ne peuvent pas travailler dans certains domaines spécifiques. Ce sont évidemment des idées erronées qui n'ont aucun fondement.

Tous ces objectifs nécessitent des initiatives. Comment comptez-vous agir ?

Nous avons défini pour chaque objectif une action précise. Prenons l'exemple des enfants handicapés, ils ont des besoins spécifiques en matière de santé, d'éducation et plus tard du travail.
Ils ont également besoin de communiquer pour exposer leurs problèmes,…
Pour chaque type de ces besoins, nous avons une action précise.
Ainsi et dans le domaine de la santé par exemple, nous avons créé à Tanger, un centre spécial qui prend entièrement en charge les enfants autistes.
Mais avec tout cela, nous sommes dans l'obligation de reconnaître que nous ne pouvons pas satisfaire tous les besoins en même temps. Nous pouvons seulement mettre en place des projets avec, comme objectif de créer davantage de centres pour ces enfants.
Il s'agit par exemple du projet de l'un de ces centres initiés à Marrakech qui est actuellement au stade final de sa réalisation.
Je reconnais que même si nous avions atteint l'objectif des 12 centres pour enfants autistes à travers tout le Royaume, cela resterait insuffisant.

Mais nous avons une expérience de classes intégrées aussi bien pour les enfants autistes que pour ceux souffrant de handicaps mentaux. Pourquoi ne pas penser à les renforcer et à les généraliser dans tous les établissements scolaires ? Comment se fait-il que ces classes manquent de professeurs formés dans ce domaine ? Ne pensez-vous pas qu'il faut renforcer ces classes ?

Effectivement. Nous nous penchons aujourd'hui sur un programme de formation d'éducateurs et d'animateurs pour ces enfants. Vous avez parlé des projets déjà réalisés, sachez également que, concernant les classes intégrées, nous sommes sur le point de lancer un projet d'équipement de 200 classes intégrées. Ceci représente notre contribution au ministère du Développement social à l'effort déployé pour la promotion et du renforcement de la scolarisation des enfants handicapés. Car, selon certaines statistiques, seuls 30% des enfants handicapés suivent une scolarisation. Notre objectif aujourd'hui est d'atteindre le chiffre de 70% des enfants handicapés scolarisés. Mais cela ne peut être possible que grâce à la conjugaison des efforts de différents intervenants, qu'il s'agisse de collectivités locales et d'autorités locales que du ministère de l'Education nationale à l'échelle de tout le pays. Nous agissons comme grand catalyseur pour ces projets, nous soutenons les déclarations gouvernementales dans lesquelles le gouvernement s'engage à réserver 7% des postes d'emploi dans le secteur public et 5% dans le secteur privé aux personnes handicapées. Nous travaillons également, en ce sens, sur l'élaboration d'un guide de références spécifiques pour le recrutement des personnes handicapées et dans lequel nous allons mettre en exergue les métiers qui sont les plus adaptés à la situation de ces personnes et à la nature de leur handicap. Ce faisant, nous espérons progresser dans le domaine de l'emploi des personnes handicapées.

Beaucoup de textes ont été adoptés, mais sans suite. Est-ce que vous vous engagez à œuvrer pour que ces textes qui concernent les personnes handicapées soient mis en application ?

Il faut savoir que le Maroc a réalisé de grandes avancées en matière de législation en ce sens. Mais, il est vrai aussi que la mise en application de ces textes traîne encore. La question nécessite l'implication de toutes les forces vives de la nation. Prenons l'exemple de l'emploi des personnes handicapées, ici nous avons effectivement besoin d'une volonté sincère de l'employeur qui ne doit en aucun cas traiter la question comme un acte de charité. Il doit voir en la personne handicapée une force de travail, une compétence de laquelle il peut profiter pour la réussite de son projet. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui disent que rien n'a été réalisé dans le domaine. Même en dehors des textes législatifs, beaucoup de choses ont été concrétisées.

Certains textes, comme celui relatif à la lutte contre la violence à l'égard des enfants, revêtent un aspect urgent. Faut-il considérer que nous sommes dans une phase de réflexion ou de préparation de documents ?

Nous sommes dans une phase d'action et de concrétisation de projets. Nous traitons avec des personnes qui vivent dans la précarité et nous oeuvrons pour leur intégration dans la société. Ceci en tenant compte de ce qui existe actuellement comme cadre. Et en même temps, nous réalisons des études et des enquêtes sur un grand nombre de questions. Je citerai en ce sens l'enquête nationale sur le phénomène de la violence contre les femmes qui constitue l'un des axes de notre programme. Mais est-il possible d'arrêter notre action en matière de lutte contre la violence à l'égard des femmes sous prétexte que nous attendons les résultats de cette enquête ? Bien sûr que non. Nous avons une stratégie en ce qui concerne la lutte contre la violence envers les femmes et notre action s'inscrit à l'intérieur de cette stratégie. Et nous allons l'enrichir avec les résultats de cette enquête nationale à travers une connaissance plus pointue du phénomène.

Pour revenir à l'organigramme du ministère, vous avez parlé de l'Entraide nationale comme faisant partie de votre ministère. Or nous savons que cette institution vit de nombreux problèmes. Comment miser sur une institution qui vit autant de problèmes?

Il est vrai que certaines directions manquent de personnel et de responsables. La direction que chapeautait par exemple Jamal Rhmani, avant d'être nommé ministre, est restée sans directeur. Aujourd'hui, nous ne voulons pas proposer de nom avant d'être convaincus de la compétence des personnes auxquelles reviendra la charge de la gérer. En ce qui concerne la création de délégations de l'Entraide nationale, ce n'est pas cela l'important. Nous avons des priorités et nous travaillerons avec les moyens dont nous disposons. En tant que responsable du département, je préside le conseil d'administration de l'Entraide nationale et donne des orientations en matière de stratégie d'entraide qui devrait coïncider avec la stratégie globale du ministère.

Pour ce qui est de la gestion financière de cette institution, nous mettons 55% du budget du ministère à sa disposition, ce qui nous donne la capacité de faire en sorte que ses objectifs coïncident avec ceux du ministère. Concernant les ressources humaines de cette institution, nous sommes conscients des problèmes et de la situation sociale des 4000 employés de l'Entraide nationale. Ils n'ont pas encore été titularisés même s'ils sont au service de cette institution depuis plusieurs années. Nous œuvrons pour remédier à cette situation. Mais il ne faut pas oublier que l'Entraide nationale agit d'une manière différente en matière de recrutement. Elle réalisait des actions sociales pour les fonctionnaires. Toute personne, homme ou femme, d'une catégorie sociale défavorisée était intégrée au sein de l'Entraide nationale, mais sans être titularisé. Ce qui fait que nous nous retrouvons aujourd'hui avec 5000 fonctionnaires qui disposent d'un taux d'encadrement qui ne dépasse pas 5,47%, alors que ce taux atteint au niveau du ministère 34,26% et au sein de l'Agence de développement social 95%.

Ceci montre clairement combien l'Entraide nationale a besoin d'une mise à niveau. Elle a été créée en 1958 par feu S.M. Mohammed V qui avait désigné à sa tête S.R. Lalla Aicha qui incarnait alors le symbole de la modernité. Mais actuellement, la plupart des femmes qui travaillent pour cette institution ne sont pas à même de suivre le développement que connaît l'action sociale. Pour cela, nous sommes conscients que la mise à niveau de l'Entraide nationale est un défi auquel nous sommes confrontés, aujourd'hui. Cette mise à niveau pourrait être accompagnée d'une opération de départ volontaire. Ce qui nous permettrait d'injecter dans cette institution de nouveaux cadres compétents capables de donner un meilleur rendement. Ce qui est très important, car c'est un acteur d'accompagnement de l'INDH.

Dans ce cas, est-ce que vous disposez de suffisamment de moyens financiers pour mener à bien toutes ces actions et ces programmes ?

Le problème pour nous n'est pas purement matériel. Nous ne disposons, certes, pas d'un grand budget, mais nous avons des programmes clairs et chiffrés. Nous sommes en quête de partenaires. Je ne vous confie pas un secret en disant que de nombreuses institutions onusiennes sont intéressées par nos projets et disposées à coopérer avec nous. Nous avons donc des moyens financiers et des partenaires. Tout a été consigné en chiffres avec précision. Nous allons présenter tout cela prochainement devant le conseil du gouvernement.

Votre ministère réunit plusieurs catégories sociales, chacun a ses propres besoins. Cette réalité pose la question des priorités, à quelle catégorie vous allez accorder la vôtre ?

Nous avons engagé notre action sur tous les fronts en même temps. Je ne peux pas me permettre de laisser de coté les enfants ou les personnes âgées ni les personnes handicapées, encore moins les femmes et les personnes vivant dans la pauvreté, la précarité et l'exclusion sociale. Toutes ces catégories de personnes nécessitent une action spécifique. Je travaille donc sur tous les plans, mais en même temps, je veille à préciser les thèmes qui revêtent un caractère prioritaire et à concentrer mon action dessus.

C'est dans ce cadre qu'intervient l'action qui vise le renforcement de la capacité des acteurs associatifs et des responsables des collectivités locales chacun dans son domaine d'intervention parce que ces acteurs ont un rôle fondamental et stratégique dans toute action sociale. La présence de la femme dans les assemblées élues est un fait d'une grande importance quand nous constatons que le nombre des femmes élues à l'échelle locale sur tout le territoire national ne dépasse guère le chiffre de 127, nous réalisons que le travail de proximité a réellement besoin et d'une manière urgente du rôle de la femme. Et cela étant données ses multiples fonctions à l'intérieur de la société.

Dans ce sens, je considère que le signal lancé par S.M. le Roi Mohammed VI en nommant 7 femmes au gouvernement ne relève pas d'une pure coïncidence ou pour satisfaire la femme ou pour donner une image positive du Maroc à l'étranger. Bien au contraire, il s'agit d'une volonté de donner la priorité à l'action sociale sachant que les femmes sont celles qui profitent le moins des droits sociaux mais qui sont, en même temps, les plus conscientes de l'importance de l'action sociale dans le développement. Elles sont également les plus au fait, du côté pratique dans ce domaine. L'amélioration de la situation de la femme se répercute positivement, à plusieurs égards, sur son entourage immédiat et plus lointain, mais également sur le plan national en général. La femme s'occupe de ses enfants, de son époux et de la famille dans sa globalité.

C'est pour cela que le fait de donner la parole à la femme, de lui donner l'occasion de renforcer ses capacités d'action et de travail permet d'améliorer non seulement la gestion de la chose locale au niveau des collectivités locales mais aussi la stratégie globale du développement. Pour la réussite de toute action sociale, il faut se concentrer sur l'élément féminin du fait qu'il est un levier fondamental dans le projet du développement humain et du développement en général.

Concernant le phénomène de la mendicité et après la réalisation d'enquêtes sociologiques sur le terrain, est-ce que le ministère à une vision claire de la question ?

Toute évaluation du phénomène doit être faite à travers une connaissance de la situation actuelle et celle à une période précise du passé. Ceci devrait nous permettre de savoir où nous allons en matière de l'action sociale. Nous ne pouvons pas arrêter de travailler en attendant d'avoir une évaluation précise de la situation. Dans le cas de la violence à l'égard de la femme par exemple, nous pouvons constater le degré de développement que nous avons connu. En 1995, la première association qui s'occupe de la question a été créée ; et j'ai eu l'honneur de figurer parmi ses membres fondateurs. À l'époque, le degré de conscience concernant la question étant au point zéro. Aucun organisme ne reconnaissait la violence à l'égard des femmes. Quand nous nous sommes adressés à la wilaya de Casablanca à l'époque pour créer un centre d'accueil pour femmes victimes de la violence, il nous a été dit que nous exagérions, que personne n'a constaté un tel fait et que si violence il y a nous devrions plutôt nous adresser à la police. C'était le discours dominant à l'époque, mais c'était de bonne foi. Actuellement, quand nous voyons des femmes victimes de la violence nous ne nous interrogeons pas sur leur nombre. Ce qui est positif, c'est que le phénomène est reconnu et des actions sont engagées pour lutter contre. L'expérience a montré que chaque fois que nous mettons en place des mécanismes de mesure de la violence à l'égard des femmes, nous mettons en évidence des formes et expressions de cette violence sans que cela signifie qu'elle s'est accrue. Aujourd'hui, la femme victime de la violence peut trouver un espace pour se plaindre, et des personnes qui l'écoutent et l'orientent. Dans les CHU de Casablanca et de Rabat, il existe des unités spéciales pour l'accueil des femmes victimes d'agressions. Naturellement, ces unités ne sont pas suffisantes, mais c'est un acquis important. Nous avons pu également créer des unités spécialisées dans la formation en le domaine au niveau de la sûreté nationale. Malgré cela, je suis d'accord avec la question, étant donné que la société marocaine ne voit pas encore d'un bon œil cette lutte contre la violence à l'égard des femmes. Nil est encore parmi les époux qui considèrent qu'ils ont le droit de frapper leurs femmes et ils le font souvent en pleine rue sans qu'il y ait personne qui leur conteste ce «droit». Il s'agit ici de la dimension culturelle qu'il est très difficile d'aborder et de changer. Il faut donc mobiliser tous les acteurs pour la lutte contre la culture de la violence et la sous-estimation de la femme. Ce constat peut être aussi valable pour le phénomène de la mendicité. Par le passé, les mendiants ont été traités d'une manière différente. Des rafles sont organisées pour les arrêter lors de certaines occasions et les conduire à l'hôpital Al Hank, dans le cas de Casablanca. Aujourd'hui, les choses ont changé, il existe un programme de réinsertion des mendiants et des programmes d'activités génératrices de revenus et de réinsertion au sein des familles. Il a été en effet possible de réinsérer 20% des mendiants dans leur famille grâce à ces programmes. Globalement, sur tous les axes de l'action sociale prévaut aujourd'hui une approche complètement différente de ce qui se passait avant. Il faut toutefois reconnaître que nous ne pouvons pas résoudre tous les problèmes et réaliser tous les programmes d'un seul coup. Nous sommes parfois durs envers la réalité de notre pays, c'est une chose positive, car elle émane de notre souci pour notre pays et notre aspiration à un avenir meilleur. Cela nous rend optimistes.

Concernant votre nomination au gouvernement, il a été dit que votre nom a été proposé à l'extérieur du parti. Est-ce vrai ?

Ma nomination à mon poste a été intervenue d'une manière ordinaire. Au début, les postes qui ont été proposés au parti concernaient la communication et l'éducation nationale. Je n'étais pas concernée par des deux départements. Néanmoins, j'avais exprimé ma volonté de participer au gouvernement. La direction du parti a accepté ma candidature et m'a proposée pour un des domaines proches de mes actions et préoccupations que sont les départements du Développement social, de la Santé ou des Affaires étrangères.

Lors des dernières élections, votre nom a été retiré de la tête de la liste nationale. Vous vous êtes retirée des élections et puis vous êtes devenue ministre...

Cela correspond à une phase révolue, l'essentiel est que mes orientations et choix de militante sont restés les mêmes, avant et après la liste.
Je n'étais pas satisfaite du poste du deuxième sur la liste qui m'a été donnée.
J'ai retiré ma candidature mais j'ai participé à la campagne électorale aux côtés de mes camarades…

Qui sera le prochain secrétaire général du PPS ?

Actuellement, c'est Ismail Alaoui qui occupe ce poste et lors du prochain congrès, il sera procédé à l'élection du secrétaire général ou de la secrétaire générale qui lui succèdera. A mon tour, est-ce que je peux vous poser une question ?

Bien sûr, allez-y...

Est-ce que je vous ai convaincu lors de ce forum ? Ce que je veux dire, c'est qu'il est important de redonner confiance au citoyen pour qu'il accède à un haut degré de conscience. Il faut que tout Marocain ou Marocaine soit conscient qu'il a un rôle à jouer et qu'il ou elle ne peut se permettre de rester dans la position d'observateur, comme s'il regarde une scène qui lui est étrangère et ne le concerne pas. Il faut comprendre que chaque citoyen est concerné par tout ce qui se passe dans son pays. Il est concerné par plusieurs questions comme la propreté, la lutte contre la corruption et la rigueur au travail. Même sur le plan des droits de l'homme, nous sommes tous tenus de respecter le droit de l'Autre, celui de l'enfant, de la femme et de l'épouse. Chaque individu est appelé à lutter contre certains maux que connaît la société, comme le travail des enfants et leur exploitation sexuelle. Avec cette volonté d'agir, nous pouvons construire un Maroc qui soit au niveau de nos aspirations et de la volonté de S.M. le Roi.
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Questions d'internautes

Je suis une femme retraitée et je suis obligée de continuer de travailler pour subvenir aux besoins de ma fille divorcée et de son enfant. Car elle ne peut pas travailler pour des raisons de santé et que son ex-mari ne lui verse pas de pension alimentaire. Comment ma fille pourrait-elle garantir les droits de sa fille en dehors des procédures judiciaires qui sont très longues et dont les résultats ne sont pas toujours garantis ?

Le gouvernement s'est engagé à créer un Fonds de solidarité sociale pour permettre aux femmes divorcées, dont les ex-époux refusent de verser la pension alimentaire, de pouvoir bénéficier d'une aide pour subvenir aux besoins de leurs enfants. Tout le monde sait que la pension en cas de divorce ne couvre qu'une partie des besoins des enfants, et c'est à la femme de prendre en charge la plus grande partie des charges.

Partant de là, nous considérerons qu'il faut qu'il y ait un nouveau contrat au sein de la famille de sorte que la relation entre mari et femme soit indépendante des rapports avec les enfants. Si la relation entre les époux est bonne, tant mieux. Et dans le cas contraire, il faut que les droits des enfants soient préservés pour qu'aucun des deux parents ne les utilise comme moyen de pression ou de chantage. Le Premier ministre et le gouvernement se sont engagés devant le Parlement pour œuvrer à concrétiser ce Fonds de solidarité qui pourrait permettre de résoudre une partie des problèmes inhérents à la pension alimentaire.

Ceci nécessite la mise en place de mécanismes de financement, ce qui représente une charge supplémentaire pour l'Etat, dont les revenus doivent être élargis pour y répondre. En ce sens intervient également le concept de la solidarité sociale qui se concrétise à travers, d'une part, la participation au budget de l'Etat et, d'autre part, la possibilité de bénéficier des politiques générales de l'Etat.
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