Fête du Trône 2006

Les blogs : petits ruisseaux

Yasser Khalil : Chercheur et journaliste égyptien

05 Mars 2008 À 14:15

En un temps éclair, les bloggeurs arabes ont démontré qu'ils sont capables d'influencer la vie politique dans les pays arabes, surtout dans ceux qui ont pris des mesures de réforme, de développement et de liberté de la presse.
Ces activistes politiques ont affiché leurs blogs en tant que compléments au journalisme conventionnel, fournissant ainsi l'information et les perspectives qui font trop souvent défaut dans les médias traditionnels de ces pays. Bien qu'ils aient de toute évidence réussi à capturer l'attention des milieux politiques et des médias et à attirer un grand nombre de lecteurs et de commentaires, les blogs restent encore isolés les uns des autres, exactement comme des îles sans liens entre elles.

Que se passerait-il, alors, si tous ces bloggeurs communiquaient entre eux, s'ils mettaient leurs ressources en commun, s'ils croisaient leurs idées et leur expérience ? Si, individuellement, ces bloggeurs arabes ont réussi à attirer l'attention, à influencer leur environnement et à brasser les eaux dormantes, que ne pourraient-ils pas faire ensemble ? Cette idée m'a incité à créer le premier réseau de bloggeurs du Moyen-Orient, que j'ai appelé Kbret Network (www.kbret.net). En mettant le Kbret sur la toile, j'avais plusieurs idées en tête. Puisque les bloggeurs manifestent déjà une grande créativité en tant qu'acteurs indépendants, Kbret continuera de garantir leur indépendance. Et puisque leur caractère unique et exceptionnel provient justement du fait qu'ils peuvent s'exprimer en toute indépendance et en toute liberté, leur liberté doit être protégée afin que leurs voix puissent continuer de se faire entendre sans restriction ni censure.

De plus, un espace spécialement ménagé permettra l'expression de commentaires libres et démocratiques pour chaque entrée. Une grande quantité d'internautes suivent les blogs sans pour autant s'engager au point d'en écrire eux-mêmes. Tous ceux qui voudraient pouvoir réagir et donner leurs avis devraient pouvoir le faire dans le cadre d'une communauté de la Toile. Pour favoriser les interactions entre les membres dans un esprit ludique et attrayant, le site Kbret propose tout un éventail de services d'appel - cadeaux, commentaires et liens vers les articles, actualités, vidéos, sites favoris et galeries photo. Le site devient ainsi un forum de rencontres où tous ceux qui partagent des intérêts communs peuvent se rencontrer, exploiter des ressources en commun et les partager avec d'autres membres, ou encore faire trois petits tours et puis partir.

La présence d'un groupe de bloggeurs regroupés autour de domaines d'intérêt commun, de démarches intellectuelles ou de spécialités professionnelles communes peut contribuer à trouver des solutions et des suggestions concernant les problèmes compliqués qui se retrouvent dans les pays arabes, voire au-delà. On pourrait aller jusqu'à espérer que cette activité puisse contribuer à la mise en train de relations améliorées entre le monde musulman et l'Occident. Et pourtant, cette expérience à peine naissante reste suspendue à une interrogation critique: comment les dirigeants des pays arabes jugeront-ils cette initiative ? La comprendront-ils comme un défi ? Resteront-ils neutres ? Ou bien y verront-ils une entreprise constructive digne d'être approuvée et encouragée ?
S'agissant du rôle de l'Etat, deux scénarios sont possibles. Dans le premier, le pouvoir voit dans ce réseau un défi au régime, auquel cas le gouvernement s'intéresse de près aux membres de cette société électronique, allant même jusqu'à les menacer ou les arrêter, surtout ceux qui pourraient faire figure d'opposants politiques.

C'est malheureusement la réaction qu'ont déjà eue plusieurs gouvernements dans la région devant la prolifération des blogs sur la toile. On sait cependant ce qu'ont engendré cette oppression, cet aveuglement et cette répression politique: le terrorisme. En réprimant les activités Internet, on ne fait qu'inciter des auteurs et des lecteurs frustrés à passer dans la clandestinité, où ils se rabattront sur d'autres moyens pour faire connaître leurs opinions.

Dans le deuxième scénario, les gouvernements en cause considéreraient ce mode de communication comme une chance. Ils pourraient employer des spécialistes pour se tenir au courant de l'activité des blogs, pour suivre les idées et les débats, les analyser et développer les solutions proposées qui relèvent de leur domaine d'intérêt ou de leur mandat politique. Cette activité déboucherait sur une méthodologie nouvelle d'analyse et de canalisation de l'opinion publique qui pourrait informer la prise de décision au niveau des responsables politiques.

On pourrait envisager d'inviter des entreprises privées et des institutions publiques à apporter un financement qui permettrait d'explorer les canaux latents à travers lesquels la société civile fait entendre sa voix. En retour, ces entreprises recevraient des espaces publicitaires pour leurs biens et services, qui, exploités à leur tour par les membres du réseau, pourraient fournir d'utiles renseignements économiques. Le secteur public comme le secteur privé seraient ainsi à l'écoute des préoccupations de "l'homme de la rue", plutôt que de ne compter que sur les informations transmises par les groupes de pression, par l'élite de la politique et du business ou par des études de marketing. A terme, les réseaux de blogs comme Kbret pourront devenir des outils fonctionnels pour les décisionnaires et les consommateurs de médias intéressés. Une fois perfectionnés, ils pourraient même se transformer en outil de communication entre les citoyens et les entités gouvernementales ou commerciales auxquelles ils s'intéressent.

Au cas où les gouvernements décideraient d'encourager ces espaces plutôt que de les écraser, le choc des idées et la collaboration qu'ils engendreraient créeraient une dynamique de rapprochement des individus et des groupes qui, ensemble, pourraient élaborer des solutions aux défis qui se posent dans le domaine politique, économique et sociétal et partager, de par le monde, leurs solutions positives avec tous les penseurs et décisionnaires épris de la même bonne volonté.
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