«Nous n'avons pas de crise de marché interbancaire»
Transparence, dialogue avec les acteurs économiques, opérateurs et membres du gouvernement, mais aussi vigilance car « la confiance n'exclut pas le contrôle », tels sont les maîtres-mots de la politique monétaire de Bank Al Maghrib.
LE MATIN
14 Janvier 2009
À 17:17
Dans cet entretien réalisé à la veille du cinquantenaire du système financier marocain, nous avons interrogé Abdelatif Jouahri, ancien ministre des Finances, gestionnaire des situations de crise, connu pour sa rigueur et son intransigeance vis-à-vis des effets de la crise financière et monétaire internationale sur le Maroc et les mesures prises par l'institution pour répondre aux attentes. Quel est le diagnostic du wali de Bank Al Maghrib ? « Même si la dynamique économique garde son élan, les effets de la crise mondiale se feront sentir à moyen terme sur certains secteurs au Maroc. Ce qu'il faut, c'est transformer les difficultés et les contraintes en atouts et les capitaliser, notamment ceux de la proximité et de l'ouverture, rester extrêmement vigilants, veiller à une bonne mise en œuvre des mesures et des plans de relance en assurant avec cohérence une bonne coordination. Le Maroc n'a pas été touché par la crise financière, mais il peut l'être dans l'économie réelle si des solutions ne sont pas apportées avec cohérence ». Le constat dressé par le wali de Bank Al Maghrib est on ne peut plus clair. « Nous avons, dit-il, tiré la sonnette en rappelant que nous pouvons être touchés à travers l'économie réelle, car notre principal partenaire étant l'Europe qui entrait en récession, certains secteurs risquaient d'être touchés. Nous avons mis en place une cellule de veille avec le GPBM pour faire remonter l'information.
Ce qui apparaît, c'est que la dynamique se poursuit sur un plan global, mais certains secteurs commencent à être touchés. » Alors que certains opérateurs se plaignent du durcissement du crédit, d'autres évoquent un assèchement de liquidités. Qu'en est-il au juste ? M. Jouahri remet les choses en ordre : « Il faut, dit-il, séparer les deux choses, le crédit et le problème de liquidités. Quel constat faisons-nous aujourd'hui ? Nous sommes depuis 2007 en situation de sous-liquidité : il y a un retournement de situation de ce qui alimentait nos avoirs extérieurs, la balance commerciale est devenue déficitaire, le coût du pétrole, des matières premières… tout cela explique la demande accrue des devises pour payer les importations. Le développement des crédits a été exponentiel ces deux dernières années. En 2007, nous avons eu une augmentation des taux de crédit de 30% ; en 2008, nous atteindrons les 24% et en 2009, nos prévisions tablent sur 18% d'augmentation. Sur le plan des crédits, il n'y a pas ou peu de problèmes et nous constatons que toutes les catégories de crédits à l'immobilier, à l'équipement, de trésorerie, à la consommation, tout augmente. Devant ce constat, la Banque Centrale met sur le marché interbancaire toutes les liquidités dont ont besoin les banques. Dès janvier, nous avons réduit la réserve monétaire et on a donné sans intérêt 11 milliards de DH aux banques. Hebdomadairement, à travers les avances à 7 jours qui sont le principal instrument d'intervention de la Banque Centrale, nous mettons les liquidités nécessaires qui sont passées de 19 milliards à 22 milliards de DH».
Interview • Abdelatif Jouahri, wali de Bank Al Maghrib
Le wali projette, pour renforcer l'indépendance de la Banque Centrale, de réviser les statuts de Bank Al Maghrib et de la loi bancaire qui n'a que trois ans mais qui, avec la crise, doit évoluer.
LE MATIN : «1959-2009 : 50 ans dans la vie d'une Banque Centrale, c'est à la fois peu et beaucoup. Pour Bank Al Maghrib, les 50 premières années ont été jalonnées de réalisations importantes». Ce sont les premiers mots que vous signez dans l'agenda 2009 de l'institution. Gardez-vous encore le souvenir de cette époque ?
ABDELATIF JOUAHRI : Oui, j'entamais à l'époque des études supérieures et nous avions en tête les rêves les plus exaltants : recouvrer après l'indépendance la souveraineté économique nationale, créer l'institut d'émission, financer la fin des comptes d'opération avec la France, créer le DH… tous ces projets étaient porteurs et nous galvanisaient. C'était aussi l'époque de la mise en place des grandes institutions qui devaient soutenir le développement du pays et se substituer au capital privé qui n'était pas encore là. Beaucoup de choses manquaient : les ressources humaines, le capital... Mais la volonté politique palliait tout cela. J'ai rejoint moi-même, en 1962, la Banque Centrale où officiait encore M. Bizzard, qui assurait la transition en tant que directeur général, et M. M'ahmed Zeghari qui était le premier gouverneur de la Banque Centrale. Quand je relis les discours de Sa Majesté Mohammed V et celui de Abderrahim Bouabid, alors ministre de l'Economie et des Finances, j'y retrouve toute cette volonté de recouvrer la souveraineté dans tous ses aspects et notamment dans la conduite de sa politique financière et monétaire, conformément à ses intérêts. Cet élan s'est poursuivi au cours de ces 50 ans : Sa Majesté Mohammed V a inauguré Bank Al Maghrib, Sa Majesté Hassan II a inauguré Dar El Sekka pour récupérer le privilège d'émission et Sa Majesté Mohammed VI a inauguré le musée, qui est la mémoire numismatique de l'institution. Pour le cinquantenaire, nous allons publier deux ouvrages : l'un avec l'aide de l'institut d'histoire et l'autre sur l'architecture particulière de la banque et organiser un séminaire avec Jean-Claude Trichet, de la Banque européenne, et Dominique Strauss-Kahn, du FMI, pour réfléchir sur la crise financière à l'aune internationale et régionale.
C'est aussi le cinquantenaire du système financier marocain qui s'en tire relativement bien ?
En mesurant les évolutions, on peut dire que ce système est honorable par rapport aux autres systèmes financiers de la région arabe ou maghrébine. Les organisations internationales le place en tête pour sa solidité, sa créativité, son implication pour bancariser le plus de segments de la population. Actuellement, le taux de bancarisation est à près de 40% sans le réseau des postes qui améliorerait de 8 points ce chiffre. Ce taux est tributaire du développement du pays et son évolution dépendra du déploiement des différentes feuilles de route des programmes Emergence, plan Vert, plan microcrédit.
Des feuilles de route déclinées dans un climat de crise économique même si nos responsables s'évertuent à dire que nous ne serons pas touchés par cette crise ?
Il faut regarder les choses dans la phase chronologique dans laquelle elles se sont déroulées. Les débuts de la crise se situent en septembre 2007 avec les subprimes. Nous avons communiqué en disant que notre système bancaire et financier n'était pas touché. Après la faillite de Lehmann Brothers, la crise s'est propagée en Europe, nous avons mené des investigations et constaté que notre système financier n'était pas touché. Les actifs portés sur les contreparties étrangères sont limités et nous l'avons dit. Mais très rapidement, en l'espace de deux mois, la crise internationale est passée à l'économie réelle. Nous avons tiré la sonnette en rappelant que nous pouvons être touchés à travers l'économie réelle car notre principal partenaire étant l'Europe qui entrait en récession, certains secteurs risquaient d'être touchés. Nous avons mis en place une cellule de veille avec le GPBM pour faire remonter l'information. Ce qui apparaît, c'est que la dynamique se poursuit sur un plan global, mais certains secteurs commencent à être touchés. Je pense à la sous-traitance automobile. Le secteur automobile a été touché par la crise du crédit qui a affecté les sociétés de distribution de crédits à la consommation. Pour le textile, il faut nuancer, il y a eu un léger repli en fin d'année, mais il faut s'adapter à la demande qui s'exprime sur de courtes périodes pour ne pas avoir à constituer des stocks et qui privilégie la proximité géographique. Pour le tourisme, si l'offre marocaine est bien étudiée, nous pouvons tirer notre épingle du jeu. En période de crise, on choisit les destinations les plus proches qui offrent en plus du soleil et de la lumière un rapport qualité-prix.
Reste que les opérateurs économiques font de plus en plus face à une trésorerie serrée, à des banques qui jouent la prudence et refusent crédits et facilités de caisse. D'une situation de surliquidités des banques, nous sommes passés, dit-on, à un assèchement de liquidités. Est-ce la réalité ?
Il faut séparer les deux choses : le crédit et le problème de liquidités. Quel constat faisons-nous aujourd'hui ? Nous sommes depuis 2007 en situation de sous-liquidité : il y a un retournement de situation de ce qui alimentait nos avoirs extérieurs, la balance commerciale est devenue déficitaire, le coût du pétrole, des matières premières… tout cela explique la demande accrue des devises pour payer les importations. Le développement des crédits a été exponentiel ces deux dernières années. En 2007, nous avons eu une augmentation des taux de crédit de 30% ; en 2008, nous atteindrons les 24% et en 2009, nos prévisions tablent sur 18% d'augmentation. Sur le plan des crédits, il n'y a pas ou peu de problèmes et nous constatons que toutes les catégories de crédits à l'immobilier, à l'équipement, de trésorerie, à la consommation, tout augmente. Devant ce constat, la Banque centrale met sur le marché interbancaire toutes les liquidités dont ont besoin les banques. Dès janvier, nous avons réduit la réserve monétaire et on a donné sans intérêt 11 milliards de DH aux banques. Hebdomadairement, à travers les avances à 7 jours qui sont le principal instrument d'intervention de la Banque Centrale, nous mettons les liquidités nécessaires qui sont passées de 19 milliards à 22 milliards de DH. Nous mettons les liquidités nécessaires auprès du système bancaire et j'ai demandé à ces banques de ne pas durcir les conditions de crédit. Ces banques sont montées l'année dernière au créneau pour indiquer qu'elles continuent à donner des crédits pour le logement social. Je répète, nous n'avons pas de crise de crédit ou de marché interbancaire qui se développe normalement, car nous fournissons les liquidités nécessaires.
Le ministre de l'Economie et des Finances a annoncé la création d'un fonds de garantie qui donnerait plus de sécurité aux banques, pour les inciter à financer les fonds de roulements des PME ?
Nous avons demandé au gouvernement d'étudier l'appui qu'il peut apporter aux opérateurs et chefs d'entreprise. C'est une bonne approche que d'appuyer les secteurs qui sont touchés par les effets de la crise, que de développer l'action du Fogarim et du Fogalep pour le logement social, que d'aider à soulager certaines charges sociales dans le secteur du textile, que de développer les aspects garanties pour la PME et TPE. Tout cela va dans la bonne direction en termes de réponses à la crise.
Qu'en est-il de la maîtrise de l'inflation et qu'est-ce qui peut être source d'inquiétude dans un proche avenir ?
Nous avons terminé sur les taux que nous avions prévus, à savoir 3,9% pour 2008, et nous prévoyons, ce qui est de bon augure, une baisse, soit 2,9% et peut-être moins en fonction de la transmission de la baisse des prix à l'importation. Ce qui peut nous inquiéte,r c'est la dégradation de la situation au niveau de certains secteurs impactés par la conjoncture internationale et qui sont déjà fragiles. Il peut y avoir dans ces secteurs une augmentation des créances en souffrance, donc un déclassement et une situation difficile. C'est pour cela que les mesures du gouvernement doivent être très vite mises en œuvre, que cette mise en œuvre soit cohérente et probante. Avec le secteur bancaire, nous avons un reporting sur tous les indicateurs des difficultés et nous agirons pour soulager le secteur et apporter des solutions.
La politique d'infrastructures publiques et la dynamique d'investissements publics doivent-elles se poursuivre ? Faut-il investir et continuer à investir ?
Cette politique impacte l'activité économique et attire les investissements extérieurs. Qu'il y ait crise ou non, c'est une bonne orientation que de compléter et de mettre à niveau certains secteurs de logistique qui nous portaient préjudice sur le plan de la concurrence vis-à-vis d'autres pays émergents. Ce qu'il faut, c'est d'essayer de gérer au mieux le passage de ces deux années de crise internationale, de manière à en limiter au maximum les effets sur l'économie marocaine. Limiter donc les conséquences et capitaliser sur nos atouts et sur les opportunités dont nous disposons. J'ai demandé au système bancaire, par exemple, de mener une politique de proximité vis-à-vis de nos MRE sur le plan de l'épargne et de l'investissement. Le rythme d'augmentation de leurs transferts n'a pas diminué et on constate de leur part un intérêt croissant d'investissement qu'il faut accompagner.
Vous êtes intervenu récemment à la réunion des banques euro-méditerranéennes à Alexandrie. Quel est le sentiment des directeurs de Banques Centrales européennes sur la crise actuelle ?
C'est une crise que nous n'avons pas connue depuis des décennies. Il y a eu l'éclatement de la bulle Internet, la crise des caisses d'épargne aux Etats-Unis, mais tout cela avait des effets limités. La crise actuelle est sans comparaison. Tous les responsables sont effrayés par la rapidité de transmission de la crise financière à l'économie réelle. Le dysfonctionnement au niveau des marchés bancaires, la perte de confiance, l'arrêt ou la difficulté d'octroi des crédits se sont transmis en deux mois à la sphère économique. La BCE qui avait en juillet remonté son taux de base l'a baissé d'1 point 75. Les Banques Centrales européennes se réunissent ce 15 janvier et il faudra s'attendre à une baisse du taux directeur de la BCE.
Cette crise internationale est effrayante dites-vous, comment l'analysez-vous au regard des soubresauts alimentés par la banque Lehmann, par les fonds Bernard Madoff et demain par d'autres scandales ? Crise de gouvernance, crise du modèle du libéralisme ?
C'est un problème essentiellement de gouvernance et de gestion. Dès lors que la gouvernance et que les règles de bonne gestion sont bafouées, nous devons faire face à une telle situation. Jamais personne n'imaginait que les meilleurs fleurons de Wall Street, que les banques d'investissement qui étaient notées triple A puissent faire faillite en un temps record ! Pourquoi me demandez-vous ? Parce que les gestionnaires sont passés du bénéfice au lucre. Le Madoff proposait des taux de 10 à 15% à une clientèle, à des particuliers, des banques, des fonds dont les gestionnaires sont au fait de l'information économique et qui pourtant naïvement se sont fait grugés. Ce n'est pas le système capitaliste qu'il faut remettre en cause, mais la façon dont on l'a utilisé. Le bénéfice dégageait des performances, celles-ci influaient sur la cotation en bourse, laquelle influait sur la rémunération des dirigeants. Tout cela était lié et les agences de notation comme les organes de régulation n'ont pas fait leur travail et on se retrouve dans de telles situations. Mais à quelque chose malheur est bon comme dit le vieil adage. Il va falloir revenir aux bonnes règles de gestion, à l'appréciation du risque, à des normes plus acceptables.
Au Maroc, vous n'avez eu de cesse de rappeler ces règles. Avez-vous été entendu ?
Nous avons souvent été critiqués pour notre rigueur et pour nos rappels à l'ordre : je n'ai cessé de dire aux gestionnaires qu'il faut être proches des institutions qu'ils dirigent, qu'il faut constamment voir les points faibles. Nous sommes derrière le gouvernement pour traiter les actionnaires publics de la même manière que les actionnaires privés. Je harcèle le gouvernement, et c'est ainsi que nous avons pu mettre les plans d'assainissement et de mise à niveau des banques publiques et, en juin 2007, toutes les banques ont adopté les règles de Bales II.
Vous continuez !
Depuis la réforme du secteur public en 1978, j'ai toujours dit qu'il ne fallait pas différencier les entreprises publiques et les entreprises privées. Il n'y a que des entreprises efficientes et celles qui ne le sont pas ! Cela pose le problème de la gouvernance, le choix des hommes, des managers, la manière de gouverner, les relations avec l'actionnaire, tout cela est important. L'absence de gouvernance est à l'origine des dérives actuelles avec le déficit des organes de contrôle.
Le système financier marocain fête son cinquantenaire. Peut-on dire que les règles de bonne gouvernance sont respectées ?
Il ne faut jamais dire que c'est gagné définitivement ! Notre devise c'est «la confiance n'exclut pas le contrôl». C'est pour cela que nous avons mis en place une stratégie de détection de crises, une action proactive, de notation de banques, en soulignant à chacune ses points forts et ses points faibles. Il y a le reporting régulier, les missions continues au niveau du système bancaire… Je vais également appeler à une révision des statuts de Bank Al Maghrib et de la loi bancaire qui n'a que trois ans mais qui avec la crise doit évoluer. Nous devons obtenir des moyens pour mieux agir au niveau de nos missions fondamentales.
Un mot sur la Loi de finances ?
Sur le plan équilibre budgétaire, c'est bon, la marge de manœuvre est appréciable grâce à la baisse des matières premières et à une bonne politique fiscale. On peut soutenir un certains nombre de mesures qui seront bientôt annoncées. Reste la mise en œuvre qui demande du temps, des procédures, des choix, des arbitrages, à un moment où tous les responsables qui sont au charbon doivent mettre les bouchées doubles. Nous avons pour notre part tenu une série de réunions avec Mme Benkhadra, nous préparons d'autres réunions avec Reda Ahmed Chami début février et une autre réunion avec M. Akhannouch, ministre de l'Agriculture. Nous voulons savoir quelles sont les attentes que nous demande-t-on, comment peut-on décliner notre contribution au niveau bancaire et financier et nous voulons également, de l'autre coté, dire nos propres contraintes et nos remarques sur leurs approches. Pour être crédible, il faut être à l'écoute des gens, être réceptif et apporter des réponses. Car non seulement nous décidons de la politique monétaire, mais nous veillons à la transmission des décisions de politique monétaire aux opérateurs. Si la politique monétaire n'est pas transmise, nous ne servirons à rien.