«Réaménagement des gares : un immense chantier et un nouveau concept»
Les gares ne sont pas des lieux comme les autres. Points de repères des villes, elles possèdent ce « supplément d'âme » qui a fait l'objet de tant de romans. Mais écoutons l'ancien président des chemins de fer suisse, Benedikt Weibel, qui les décrit ainsi : «Les gares sont les témoins à travers l'histoire de l'âme des villes.
Rabie Khlie
LE MATIN
29 Novembre 2009
À 15:28
Anciennes cathédrales de l'industrialisation, elles sont aujourd'hui des lieux d'accueil et d'au revoir, des lieux de rencontres». Pour d'autres opérateurs, les gares sont «une association émotionnelle entre une marque, une entreprise et un produit», c'est aussi l'objet d'une rentabilité économique élevée comme c'est le cas des gares européennes qui possédaient, comme au Maroc, un foncier aux alentours important souvent situé au cœur des villes.
Longtemps délaissées, les gares au Maroc, lieux de vie traversés quotidiennement par des milliers de voyageurs, sont devenus dans certaines grandes cités des endroits de vie confortables, bordés de services et de commerce, propres et sûrs, qui pourraient accueillir dans l'avenir des expositions, des pièces de théâtre, des concerts… Aux proches alentours des gares, chaque hectare sera exploité, transformé en sous-sol, en parkings et, en d'autres niveaux, en commerces, en services. Autour des gares, les quartiers disposent également de fort potentiel. Ils sont appelés â être réaménagés, réhabilités créant de la valeur ajoutée pour les villes. Aujourd'hui, ce sont 40 gares du réseau parmi une centaine qui ont bénéficié du programme de construction et de modernisation pour une enveloppe de 800 millions DH.
Des gares sont déjà achevées, entre autres celles de Marrakech et Fès dont le patrimoine architectural est fidèle à la ville concernée. D'autres gares ont été construites ou réaménagées comme celles de Tanger-ville, Tanger-Moghogha, Casa-Oasis, Asilah-Berrechid, Sidi Slimane, Casa-Ennassim, Casa- Facultés. Dans quelques semaines, c'est la gare de Rabat qui sera fin prête plus tard et celles de Casa- voyageurs, Casa-port, Nador, Khouribga, Youssoufia ont bénéficié de l'arrivée des 18 nouvelles rames duplex… Ces rénovations sont accompagnées par une autre: celle du parc actuel des trains comme ce train visité, la semaine dernière par S.M. le Roi, et qui est complètement rénové dans le centre technique de Meknès.
LE MATIN: Les gares ne sont plus seulement des lieux de passages et de transport mais des lieux de vie, des espaces marchands qui répondent, dites-vous, à des concepts multimodaux. Pouvez-vous approfondir cette idée? Mohamed Rabie Lakhlie: Effectivement, nous passons à d'autres concepts: la gare, point de passages souvent délaissé pour ne pas dire malfamé et mal fréquenté dans certaines régions, est devenue, aujourd'hui avec une nouvelle centralisation des villes, un espace de vie qui permet le développement des services, commerces, loisirs, services publics… Cet espace transforme également les quartiers attenants en pôles de vie en leur donnant une valeur ajoutée. C'est déjà le cas des gares des grandes villes comme Tanger, Marrakech, Fès, Rabat et Casablanca et d'autres gares qui sont en réhabilitation. La force de la gare, ce sont ces millions de voyageurs qui y transitent chaque année et la gare, qui est un repère urbain, peut être considérée, comme c'est le cas des grandes surfaces qui attirent une multitude de commerces, une locomotive commerciale.
Combien avons-nous de gares et combien sont celles qui ont été réaménagées ? Nous avons une centaine de gares et sur les cinq dernières années, nous avons une quarantaine de gares construites ou réhabilitées totalement. Cela va des grandes gares comme celles de Tanger, Marrakech et Fès ou des gares moyennes comme celles de Mohammédia, Salé, Berrechid ou des petites gares comme celles de Youssoufia, Safi, Ksar El Kebir, Asilah…
La gare de Fès vient d'être achevée mais seulement dans sa première phase. Qu'en est-il de la seconde phase? Oui, nous venons d'achever la première phase qui consiste à réaliser la gare proprement dite avec les commerces intérieurs sur une superficie de 1000 m2 et un parking pour une centaine de voitures. La seconde phase consiste à exploiter le sous-sol en laissant une place dégagée et en l'animant avec quatre restaurants de près de 400 m2 chacun et de l'autre côté, 16 commerces d'une superficie de 150 m2 chacun et d'autres commerces qui assurent une transparence avec le sous-sol. Cette place sera dégagée mais en même temps animée pour en faire un espace de vie.
A la nouvelle gare de Fès, les questions relatives à l'information et à la billétique ont pris de l'importance, mais pourquoi avoir privilégier le contact direct avec les guichetiers? Là encore, nous ne sommes plus dans cette logique de guichets et de barrières où il faut parler derrière un parleur. Nous sommes dans un espace ouvert qui privilégie le contact sans éluder bien sûr l'aspect sécurité par d'autres moyens.
La gare ne suffit pas pour créer une ville, dit-on, mais elle est nécessaire pour elle. Il y a au Maroc beaucoup de fonciers autour des gares. Comment exploiter intelligemment ces fonciers ? Les parties réservées aux voyageurs, marchandises et maintenance étaient auparavant regroupées dans un même lieu. Aujourd'hui, nous sommes dans une logique de séparation entre les activités ‘'voyageurs'' et celles relatives aux marchandises et fret. L'activité du fret est désormais transférée à proximité des zones industrielles avec de nouveaux concepts pour la partie marchandises. Il y aura une gare de marchandises avec une plate-forme logistique et des entrepôts adossés à cette gare et où il y aura un ‘'port sec'' qui accueillera des trains de conteneurs sous douane. A Fès par exemple, la partie fret sera délocalisée à Ras El Ma et à Bensouda. Tout le foncier, qui sera récupéré, sera réservé aux dépendances de la gare et le reste sera développé avec d'autres institutions. En face par exemple et au-delà des voies nous allons développer avec la CDG le projet d'Oued Fès qui se développe sur 850 hectares dont 50 ha ont été mis à la disposition par l'ONCF. C'est un projet touristique qui est en cohérence avec les lieux et il y aura 50 autres hectares réservés à l'immobilier. C'est le même concept qui sera développé à Marrakech et Tanger: on délocalise les parties marchandises et maintenance à l'extérieur de la ville et le foncier récupéré permet une valorisation certaine du fait de la proximité avec la gare. On capte ainsi cette valeur créée par cette proximité.
Tout ceci implique le montage de projets de partenariats publics et privés. Qu'en est-il de la complexité institutionnelle avec la ville, la commune et quel est le retour sur investissement de ces projets ? Le développement de projets et de services autour des gares permet d'avoir un bon retour sur l'investissement. A Marrakech par exemple, le droit de jouissance couvre pratiquement 50% de l'ouvrage et nous avons en sus une recette récurrente avec les loyers. Pour les années à venir, nous avons l'objectif d'en faire une recette permanente récurrente qui permettra de couvrir les charges d'entretien et de développer d'autres projets. Aujourd'hui, nous sommes encore dans une taille où nous pouvons supporter les investissements réalisés dans les gares, nous sommes encore dans une fourchette entre 50 et 100 millions DH, mais dans les plans à venir, nous passerons à une taille supérieure comme à Casa-voyageurs et Casa-port, Rabat-Agdal, Kénitra.. Nous ferons alors appel à des montages intelligents pour faire participer avec nous des partenaires privés. Nous comptons passer par exemple à une nouvelle étape en termes de parkings, d'espaces développés autour des gares sur plusieurs hectares et nous ferons appel à des investissements privés.
Quel a été précisément le coût de ces nouvelles gares ? Les investissements réalisés à Marrakech sont autour de 100 millions DH. Nous avons pu récupérer presque 60% en termes de droit de jouissance. Au bout de sept-huit ans, nous aurons récupérer la totalité de notre investissement. Pour Fès, il faudra attendre la deuxième phase et la réalisation de la grande place avec les commerces pour être dans la même cadence et récupérer, en huit ans, notre investissement.
En Europe, on a procédé à des séparations d'activités en dissociant, par exemple, en France les gares de leurs activités concurrentielles de transporteurs. Qu'en est-il au Maroc? En Europe, on a procédé à la séparation entre la partie infrastructures et la partie opération pour couvrir l'exploitation des trains et les ouvrir à la concurrence. Les rails, les caténaires et les gares appartiennent à l'entreprise publique qui est propriétaire des réseaux et des gares, c'est le cas d'Addif en Espagne. Chaque opérateur qui fera circuler des trains dans le cadre de l'ouverture à la concurrence paiera un droit de passage pour utiliser les rails. Addif pourra par le biais d'une agence vendre les billets de cet opérateur moyennant une commission. Au Maroc, nous ne sommes pas dans cette logique de séparation parce que nous n'avons pas encore la taille critique du réseau et nous ne sommes pas connectés avec d'autres réseaux. Tout ce que nous faisons en termes d'opérations de gardiennage, de nettoyage est le fait d'entreprises privées et pour ce qui est hors-gares, nous le ferons en partenariat avec le privé ou le semi- public.
Les évolutions préfigurent cependant des changements notables. Où en est l'ONCF avec son nouveau programme ‘'Rihane 50'' ? Nous avons terminé notre contrat-programme 2005-2009 qui, à la fin 2009 sera réalisé à 100% avec 18 milliards DH d'investissements qui ont été engagés et réalisés. Nous avons atteints les performances attendues, notamment en termes d'indicateurs sur lesquels nous nous étions engagés avec les pouvoirs publics en termes financier, commercial et de gestion. M. Talbi, directeur de la DEPP au ministère des Finances, a cité récemment, comme exemple réussi de contrat- programme, le cas de l'ONCF. Le projet du nouveau contrat public a été soumis aux pouvoirs publics et on compte le signer avant 2009. Dans ce projet, il y a la composante du TGV qui nécessitera 20 milliards DH, plus 12,5 milliards DH pour continuer les programmes de doublement des voies, d'électrification de la ligne Fès-Oujda, Taourirt-Nador, l'acquisition du matériel roulant et la poursuite du développement de l'aménagement de toutes les gares. Pour la prochaine génération des gares, qui seront beaucoup plus importantes comme Casa-port, Casa-voyageurs ou Rabat-Agdal, nous comptons faire beaucoup plus que ce que nous avons fait à Marrakech. Mais nous aurons besoin pour mener à bien les projets hors-gares de trouver des partenaires.
La gare de Rabat est toujours en construction. N'avez vous pas pris du retard dans ce projet ? La gare sera prête dans les mois qui viennent. Nous avons exploité l'espace des quatre niveaux, celui des quais, de l'entresol avec les cafés et les guichets, le rez-de-chaussée avec les commerces et le niveau supérieur sera transformé en espace de restauration. Tout est déjà commercialisé et nous avons exploité au maximum la surface. La gare de Rabat-Agdal, qui s'étend sur 7 hectares, sera totalement remaniée pour préparer l'arrivée du TGV. Elle aura deux façades, un parking souterrain..