«Journal d'une année noire» de John Maxwell Coetzee
Un éditeur donne à J.C ., écrivain australien d'origine sud-africaine, l'occasion d'exprimer ses opinions sur des sujets de son choix : musique, sport, pédophilie, servitude volontaire, Machiavel, démocratie, Guantanamo, torture, terrorisme, etc.
LE MATIN
11 Décembre 2009
À 18:29
Ralenti par la maladie, il confie la dactylographie de ses essais à une jeune voisine philippine qui l'émoustille.
Dotée d'un solide bon sens, celle-ci critique ses idées, discute les textes avec son compagnon, financier peu scrupuleux, et finit par ôter leur tranchant aux opinions arrêtées de l'auteur, inspirant à Señor C une deuxième livraison d'opinions ‘adoucies'.
Un avertissement s'impose : la forme de cet étrange roman est exigeante. Une triple lecture horizontale se superpose à un double regard vertical.
Les opinions d'un écrivain sur les grandes questions d'actualité, sur l'art et les fondements du monde moderne, dominent le journal de sa rencontre avec la jeune Anya, qui lui-même précède les réflexions de cette voisine improvisée dactylo.
Sur la gamme de ces récits, Coetzee joue allègrement les Docteur Jekyll et Mister Hyde, brassant aphorismes et sarcasmes dans une série de réflexions qui va de la démocratie à la pédophilie en passant par l'art.
Il s'autorise alors toutes les pirouettes stylistiques et narratives pour afficher des «opinions tranchées», sombres et déroutantes.
Le bon sens érigé comme vertu, pour mieux cautionner le «tout-dire», pour stigmatiser l'hypocrisie, surtout. Puis Coetzee s'excuse presque par la voix de cette secrétaire improvisée dont le jugement vient tempérer le propos jusqu'à le neutraliser. Mais les voix discordantes qui résonnent dans ces pages sont-elles réellement contestataires, ou ne sont-elles que le prolongement de pensées de l'auteur ?
L'audace structurelle du roman et la liberté de ton servent John Maxwell Coetzee l'érudit, observateur de son siècle, qui expose au grand jour le déshonneur des hommes._Il signe un méta-roman qui se lit comme une partition sur laquelle il faut opérer d'incessants retours en arrière. En intégrant ostensiblement l'essai à la fiction, Coetzee avance un peu plus loin sur la voie littéraire déjà empruntée avec ‘Elizabeth Costello'. Ce ‘Journal d'une année noire' est la démonstration de force d'un écrivain qui, s'il avance à couvert ne plus avoir la patience d'attendre que viennent à lui les histoires, prouve qu'il a encore maille à partir avec la littérature.
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Biographie de John Maxwell Coetzee
Deuxième auteur sud-africain à recevoir le prix Nobel de littérature en 2003 - après Nadine Gordimer en 1991 - John Maxwell Coetzee est issu d'une longue lignée d'Afrikaaners. C'est dans ses origines et dans son expérience de l'apartheid qu'il puise la matière fondamentale de son oeuvre : la dénonciation de l'oppression et l'interrogation du rapport insoluble entre bourreau et victime. Ainsi, des romans comme ‘Terres de crépuscule' ou ‘En attendant les barbares' évoquent sans concession le problème racial mais les dépassent avec brio en décortiquant les rouages de la violence, de la haine, de la peur et du sentiment de culpabilité. L'auteur passe une partie de sa vie à l'étranger :
en Angleterre comme programmeur pour IBM, aux Etats-Unis pour étudier, et surtout en Australie en tant que professeur de littérature.
Ces expériences lui permettent de prendre ses distances avec le cadre sud-africain, dans des récits à la portée allégorique et universelle, comme ‘L' Homme ralenti' ou ‘Journal d'une année noire'. Ces livres explorent, au-delà des enjeux idéologiques, les failles profondes et insondables de la nature humaine. Lui qui a consacré sa thèse au style dans les romans de Beckett ne cesse de questionner son art, ses subtilités et ses origines, dans des essais comme ‘Doubler le cap' et dans des textes autobiographiques comme ‘Scènes de la vie d'un jeune garçon' et ‘Vers l'âge d'homme'.
Seul écrivain à recevoir deux fois le Booker Prize, - pour ‘Michael K, sa vie, son temps' en 1983 et pour ‘Disgrâce', en 2000 -, John Maxwell Coetzee s'impose, avec sa langue riche et exigeante, comme une référence de la littérature mondiale.