Fête du Trône 2006

«Perceptions, attitudes et comportements des Marocains à l'égard des migrants subsahariens»

Aucune raison fondamentale ne semble donc s'opposer à ce que Subsahariens et Marocains vivent ensemble en partageant le même espace. De manière générale, quels que soient l'âge, le niveau scolaire, l'état matrimonial ou l'activité, la plupart des personnes interrogées déclarent qu'elles accepteraient d'avoir comme voisins des Subsahariens.

27 Mars 2009 À 15:15

LE MATIN : Dans quelles villes du Royaume l'enquête a-t-elle eu lieu et pour quelles raisons ce choix a-t-il été fait ?

HOURIA ALAMI M'CHICHI:
L'enquête sur «Les perceptions, attitudes et comportements des Marocains et des Marocaines à l'égard des migrants/tes subsahariens » a été réalisée dans les villes de Casablanca, Rabat, Tanger, Oujda, Nador et Bouarfa. Le choix de ces villes pour la réalisation de cette étude trouve sa justification dans le fait qu'elles se démarquent par une forte présence des migrants subsahariens en transit au Maroc. Au départ, la ville de Figuig était ciblée comme champ d'enquête, mais après une visite de terrain, on s'est rendu compte que les Subsahariens transitent beaucoup plus par la ville de Bouarfa et sa région. Cette frontière Sud-Est avec l'Algérie constitue, selon l'enquête AMERM/CISP, une porte d'entrée au Maroc pour 17,6% des migrants subsahariens. Les six villes représentent trois catégories de lieux assumant des rôles différents pour les migrants subsahariens. Les villes de Casablanca et de Rabat se caractérisent par un séjour plus au moins long des migrants, les villes d'Oujda et Bouarfa  sont plus ou moins des villes de premier passage tandis que Tanger et Nador constituent les portes de sortie en pateras, en raison de leur proximité avec l'Europe.Au niveau de chacune de ces six villes, l'enquête s'est déroulée dans les différents quartiers ou lieux abritant des contingents importants de migrants subsahariens et où la cohabitation avec les Marocains permet de mieux saisir et analyser les perceptions, les attitudes et les comportements, objet de la présente étude.

Un premier sentiment sur la perception qui découle de l'enquête ?

De manière générale, les Marocains et les Marocaines pensent que les subsahariens sont nombreux dans leurs quartiers (44,9%), voire très nombreux (25,8%). Seul le tiers de l'échantillon affirme qu'ils ne sont pas nombreux. Par sexe, les femmes sont relativement plus nombreuses à les juger « très nombreux » (soit 30,2% et 21,7% d'hommes).Mais ce jugement doit être équilibré par le fait que trois personnes sur quatre jugent cette présence normale ou acceptable. Femmes et hommes partagent cette appréciation positive et jugent massivement cette présence normale (respectivement 52,1% et 55,9%). Les taux de réponses concernant le caractère insupportable de cette présence sont relativement faibles. Ils n'atteignent pas 8% des réponses. Ces résultats pourraient être interprétés comme indicatifs d'une acceptation des communautés noires dans leurs quartiers. Certaines ambiguïtés méritent cependant d'être signalées. Par exemple, les femmes qui jugent plus que les hommes la présence des subsahariens dans leurs quartiers « normale » sont nettement moins nombreuses à penser qu'elle est acceptable (14,8% et 20,6%). Bien plus, la réponse « gênante » est sensiblement plus importante chez elles (17,8% et 16,7%). Un peu plus de la moitié des personnes actives et des chômeurs jugent normale la présence des Subsahariens (54,0% et 52,2%), mais les chômeurs sont plus nombreux à la considérer insupportable (6,3% et 10,9%). Comme signalé auparavant, les incertitudes liées au marché du travail pourraient peut-être expliquer ces opinions particulières à cette catégorie socioprofessionnelle. Les opinions des autres catégories ne se démarquent pas trop des précédentes sauf pour les retraités dont 20,8% la jugent gênante (moyenne 17,1%) et seuls 9,4% la jugent acceptable (moyenne 14,6%).

Au-delà de la perception, quelle est la nature des relations avec les Subsahariens ?

Les réponses à cette question montrent que les populations sont partagées de manière quasi égale entre ceux et celles qui ont des relations avec les Subsahariens et ceux et celles qui répondent négativement à la question posée (49,1% et 50,9%). Les réactions selon le sexe ne révèlent pas de surprise puisqu'en effet les femmes affirment à un taux beaucoup moins élevé que les hommes qu'elles ont l'occasion d'échanger avec les migrants subsahariens (42,5% et 55,4%). Ces attitudes correspondent en général aux comportements des femmes plus tournées vers l'intérieur et la famille et moins impliquées dans l'espace public que les hommes occupent largement et qui permet plus facilement les rencontres. Les femmes au foyer sont particulièrement concernées : seules 38,2% d'entre elles affirment qu'elles ont des contacts avec les migrants Subsahariens du quartier mais les autres femmes, actives ou inactives, de l'échantillon semblent également entretenir des relations très distantes avec les Subsahariens.

Approfondissons la perception de cette relation par la question du voisinage. Comment réagissent les Marocains ?

Aucune raison fondamentale ne semble donc s'opposer à ce que Subsahariens et Marocains vivent ensemble en partageant le même espace. De manière générale, quels que soient l'âge, le niveau scolaire, l'état matrimonial ou l'activité, la plupart des personnes interrogées déclarent qu'elles accepteraient d'avoir comme voisins des Subsahariens. Au-delà de ces convergences, l'analyse approfondie des réponses montre combien le niveau éducatif semble exercer un impact plus diversifié sur les points de vue. En effet, ce sont les personnes les moins instruites (sans niveau et préscolaire) qui sont les plus réticentes à l'idée d'être voisins avec des migrants subsahariens (54,1% et 55,3%) alors que les personnes de niveau supérieur affirment à 71,4% que cela ne les dérangerait pas. A cet égard, la courbe d'acceptation est ascendante selon le niveau éducatif : elle progresse régulièrement du niveau le plus bas au niveau le plus élevé, avec une légère inflexion pour les personnes de niveau secondaire qui sont légèrement moins nombreuses que les personnes de niveau primaire à accepter cette éventualité. Par rapport à l'état matrimonial, les célibataires et les mariés semblent plus enclins à accepter ce voisinage. Par contre, plus de la moitié des veufs refusent cette possibilité (52,8%).

Allons encore plus loin dans la proximité avec la question de la cohabitation dans un même logement ? Comment réagit-on ?

Interrogés(es) concernant la perspective de partager un logement avec cette population, les Marocains et les Marocaines vont manifester des réticences, voire une ferme opposition. Dans ce cas de figure, apparaît une inversion importante des taux d'acceptation par rapport à la question précédente. Le pourcentage d'adhésion chute considérablement et celui des refus augmente dans les mêmes proportions, Seules 30,1% des personnes interrogées déclarent accepter cette hypothèse (32,3% hommes et 27,7% de femmes). Les femmes sont donc les plus opposées à cette perspective. Dans l'ensemble, les plus réfractaires sont les personnes âgées de plus de 55 ans (24,8%) ainsi que les jeunes de 25-34 ans (23,5%) et les moins hostiles, les jeunes de 18-24 ans (38,6%). La variable éducation confirme cette tendance générale, les personnes ayant un niveau préscolaire étant celles qui sont les moins réceptives à cette idée, même si elles ont exprimé des opinions plus tolérantes sur des questions précédentes), alors que les « sans niveau », et les niveaux « primaire » et « supérieur » partagent des opinions similaires avec des taux identiques de l'ordre de 30% pour l'acceptation. Sur les 30,1% de personnes qui ont déclaré ne pas être opposées à la cohabitation avec les migrants subsahariens (32,3% d'hommes et 27,7% de femmes), seuls 23,1% hommes et 14,5%¨femmes partagent effectivement un logement avec les Subsahariens, soit environ une moyenne de 19,2%. Il semble donc que le constat est celui d'une faible cohabitation. Ce pourcentage très réduit est un premier indicateur des relations qui existent entre Marocains et migrants subsahariens dans des quartiers où partager un logement est une pratique courante compte tenu de la pauvreté des résidents. Dans ces quartiers populaires, des personnes âgées louent des chambres à ces migrants. Ces derniers, compte tenu de la fragilité de leur statut juridique, sont des locataires très disciplinés, payant leurs loyers dans les délais et évitant tout conflit avec les propriétaires. Les jeunes sont également concernés par cette cohabitation (22,3% de la tranche d'âge 18-24 ont affirmé qu'ils accepteraient de loger avec des subsahariens) et les célibataires (21,2%). Il reste que ce sont les divorcés-es qui sont les plus nombreux à déclarer qu'ils partagent leur logement avec des Subsahariens. (42,9%). Ici aussi, les implications financières du divorce peuvent pousser ces personnes à accepter de louer des chambres à ces migrants. Comme dans le cas précédent, il s'agit de personnes très vulnérables
Les chômeurs et les étudiants sont aussi dans ce cas (respectivement 23,3% et 23,4%) ainsi que les autres inactifs (22,2%), (personnes sans travail, handicapées, âgées, malades, etc.)

Quelles sont les raisons avancées par ceux qui refusent de partager un logement avec les Subsahariens(nes) ?

Les 70% de Marocains et de Marocaines interrogés-es qui ont affirmé qu'elles/ils ne partageraient pas leur logement avec des Subsahariens, excluent d'une manière radicale toute raison qui serait liée au racisme. Femmes et hommes refusent de penser que la couleur de la peau exerce une incidence quelconque sur leurs choix et sur leurs agissements avec les Subsahariens. Le taux de ceux et de celles qui ont reconnu que la couleur de la peau est la raison qui explique leur position de refus est insignifiant, respectivement 1,1% d'hommes et 3,4% de femmes, soit une moyenne de 2,3%). Il convient de rappeler à ce propos qu'une proportion non négligeable de Marocains à la peau noire ou très basanée, héritage d'une histoire séculaire partagée avec l'Afrique subsaharienne, habite dans ces quartiers. Bien que la majorité refuse de penser que la religion puisse expliquer leur refus de cohabiter avec des migrants subsahariens, elle constitue pour 20% d'entre eux et d'entre elles une raison plus franchement reconnue, les femmes étant plus nombreuses à accorder à cette raison une place importante (22,3% de femmes et 17,6% d'hommes). Ils-elles semblent refuser ainsi de partager leur logement avec des personnes avec lesquelles ils-elles risquent d'avoir des conflits qui relèveraient de convictions intimes. Au-delà de toutes ces interrogations, il faut cependant observer que les Marocains de l'échantillon semblent ignorer que la religion de la majorité des Subsahariens qui se trouvent dans une situation de transit au Maroc est l'Islam puisqu'ils viennent du Sénégal, du Mali, du Nigeria, etc. Y a-t-il alors tout simplement refus d'un Islam qui serait perçu comme différent ? Il y a aussi le mode de vie qui suscite des réactions plus clairement affichées pour 44,5% de Marocains et pour 39,4% des Marocaines qui refusent de loger avec des Subsahariens. Ceci correspond à un ensemble de représentations largement répandues sur les différences culturelles.
Cette raison, peu précise dans son fond, est fondamentalement liée à la conception imaginaire que les sociétés se font de la vie de ceux et de celles qu'elles ne connaissent pas, c'est-à-dire des autres. Les raisons de sécurité, qui partout dans le monde sont actives dans les relations avec les étrangers, semblent recueillir au Maroc aussi suffisamment d'opinions sans écart significatif selon le sexe. Certes, les taux chutent par rapport à la raison « mode de vie », mais ils sont importants. Les problèmes administratifs avec la police ne semblent pas susciter de réactions importantes de la part des personnes interrogées. Les pourcentages de ceux et de celles qui ont sélectionné cette raison pour expliquer leur attitude négative à l'égard de la cohabitation avec les Subsahariens est faible : 15% d'hommes et 12% de femmes ont ce point de vue. La peur des maladies n'a pas non plus suscité beaucoup d'adhésions. 13,6% d'hommes et 16,8% de femmes ont affirmé que cela était une raison de leur refus. Les retraités (21,4%), les étudiants(19,7%) et femmes au foyer( 19%) sont les plus nombreux à manifester des peurs relatives à la santé ainsi que les jeunes de 18-24(17%) et les personnes ayant un niveau d'éducation supérieur (18,5%). Les clichés les plus répandus sur cette peur concernent le sida, bien qu'aucune étude ne confirme cela. Il reste que 84,8% ne considèrent pas que cela est une raison qui peut expliquer leurs points de vue.

Comment voit-on le travail des Subsahariens au Maroc et en ces temps de chômage celui-ci est- il accepté ?

62,1% des hommes et 62,3% des femmes considèrent que cette population est en droit de travailler. Cet accord, quasi général, est confirmé dans les croisements avec les autres variables éducation, état matrimonial ou type d'activité. Les actifs occupés sont ceux qui sont le plus d'accord (65,7%). Les chômeurs partagent largement ce point de vue (59,8%).

Concernant les relations dans la sphère privée, comment réagit-on ? Sommes-nous d'accord pour le mariage mixte ?

Interrogés sur leurs conceptions relationnelles avec les Subsahariens dans l'espace public, les Marocains et les marocaines révèlent des positions relativement positives. Toutes les réserves exprimées sont nuancées. En revanche, lorsque les questions touchent aux relations privées et familiales, les réponses sont nettement plus fermes. Par exemple, à propos du mariage entre Subsahariens et Marocains, les réponses révèlent globalement une opposition claire. 23,9% seulement des personnes interrogées acceptent cette éventualité. Les femmes sont nettement plus nombreuses que les hommes à refuser une union avec les subsahariens (64% et 55,2%), sans doute parce qu'elles conçoivent moins qu'eux un mariage hors de la communauté, ce qui correspond bien à la culture marocaine qui tolère le mariage des hommes avec des étrangères indépendamment de la confession, mais désapprouve généralement celui des femmes avec des étrangers qui doivent de toutes les façons être musulmans ou se convertir à l'Islam. La question a été ensuite posée de savoir si le refus se fondait sur la couleur de la peau. Comme pour la cohabitation, les Marocains et les Marocaines s'opposent massivement à cet argument (89,8%). De faibles proportions de l'échantillon rejettent la couleur de la peau comme argument pour partager un logement avec un Subsaharien (2,3%) ou pour avoir des liens de mariage (10,2%). La précarité de la situation des migrants subsahariens pouvait laisser supposer que les Marocains seraient nombreux à avancer l'argument de la faiblesse des ressources pour justifier leur refus du mariage avec des migrants subsahariens. L'enquête a révélé au contraire que les conditions matérielles ne constituent pas un argument convaincant pour la majorité des personnes. Les femmes se révèlent néanmoins plus sensibles que les hommes à cet argument. 16% d'entre elles ont approuvé cet argument tandis que seuls 9,4% des hommes partagent cette idée. En effet, malgré les ambiguïtés et les incertitudes observées, l'enquête a identifié des attitudes et des comportements à renforcer qui renvoient aux réflexes de solidarité et d'aide, ancrés dans la culture du Marocain et de la Marocaine mais qui s'affaiblissent en période de crise économique et sociale. Sur cette question, le constat peut être fait que les Marocains sont plus enclins à reconnaître que la solidarité existe, alors que seule une minorité de subsahariens a tendance à considérer que les Marocains sont solidaires des Subsahariens et font montre d'un accueil positif.
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