La création artistique, longtemps réservée à des fins esthétiques, est devenue, sous l'impulsion de la psychanalyse, une véritable thérapie individuelle.
Les enfants victimes de sévices sexuels graves sont les plus susceptibles d'être soignés de leurs traumatismes par le biais de l'expression artistique,
LE MATIN
06 Avril 2010
À 16:16
Encore méconnue au Maroc, l'art-thérapie est une discipline dont on a mesuré tous les bienfaits outre Méditerranée, notamment depuis la fin des années 60. Le Cercle psychanalytique marocain, en partenariat avec le Service de coopération et d'action culturelle de l'ambassade de France, s'est réuni à Rabat afin de faire connaître cette thérapie pourtant vieille de 80 ans et lui donner un plus large écho auprès du public. «Susciter des vocations auprès du personnel soignant marocain ou de jeunes artistes », c'est également le vœu de Jalil Bennani, cofondateur du Cercle psychanalytique et organisateur de l'événement. A été invité pour l'occasion Jean-Pierre Klein, fondateur du premier Institut d'art-thérapie en France, venu partager son expérience de psychiatre et de psychothérapeute d'enfants à travers le processus artistique.
«L'art-thérapie est une forme de psychothérapie qui utilise la création artistique comme vecteur de guérison», a-t-il été dit en substance lors de la conférence. Le dessin, la peinture, la sculpture ou encore le théâtre sont autant de processus artistiques qui permettent au malade de reprendre contact avec sa vie intérieure, de l'exprimer et d'entamer un véritable processus de transformation psychique. En ce sens, l'art-thérapie peut bénéficier autant à des patients souffrant psychiquement comme les exclus sociaux, les personnes atteintes de troubles relationnels que des personnes ayant des pathologies physiques car il ''les aide à renouer avec elles-mêmes''. Sans se préoccuper de la qualité ou de l'apparence de l'oeuvre finale, «la démarche thérapeutique consiste à laisser progressivement surgir ses images intérieures, reflet de l'inconscient pour libérer une parole en souffrance », souligne le Dr Jalil Bennani.
Plusieurs études cliniques ont, d'ailleurs, démontré que par la pratique de l'art-thérapie, des patients souffrant de cancer ont réduit leur niveau de stress et d'anxiété et augmenté ainsi leurs chances de guérison. Comme l'a expliqué Jean-Pierre Klein, l'art-thérapie s'impose d'autant plus avec les enfants en souffrance car ces derniers «ne peuvent pas dire «je», se situer par rapport à leur père et à leur mère ou à leur environnement ». Le psychiatre ne peut donc pas avoir recours aux seules grilles d'analyse psychanalytiques. Il doit ''s'adapter à l'univers de l'enfant concerné''.
Pour ce faire, il doit travailler avec lui à partir de dessins mais aussi à partir d'histoires, d'inventions, de jeux de marionnettes, de masques, d'expression corporelle, autrement dit à partir de la ''matière artistique''. Chez Jean Pierre Klein, les enfants victimes de sévices sexuels graves sont les plus susceptibles d'être soignés de leurs traumatismes par le biais de l'expression artistique, notamment par les spectacles de marionnettes, les jeux de rôle, etc. «Mettre en scène les difficultés, les sévices dont on a été l'objet, cela permet d'une certaine manière de s'en délivrer», résume Tijania Fertat, directrice de l'Académie régionale de l'éducation et de la formation de Rabat-Salé-Zemmour-Zaërs, qui a mené dans le cadre éducatif plusieurs initiatives artistiques avec les enfants. Tijania Fertat a compris l'intérêt de cette démarche lors d'une expérience menée à l'hôpital de Berrechid autour de l'art et la folie. «J'ai réalisé le changement opéré sur les malades une fois qu'on leur mettait des pinceaux dans les mains. Certains malades qui n'avaient jamais proféré un seul mot après des années d'internement se sont mis à pleurer».
Tijania Fertat a poursuivi cette expérience inédite avec des handicapés du Centre socioculturel de l'Académie d'éducation de Témara et avec les jeunes détenus du Centre d'Oukacha, laquelle a donné lieu à une exposition intitulée «L'éducation aux couleurs de la vie ». Les deux initiatives avaient pour vocation de reconstruire ceux que la vie n'a pas vraiment épargnés. La couleur a jailli sous forme de douleur puis de bonheur chez ces jeunes qui initialement avaient rejeté cette expérience picturale. «On apprend par la lecture, les sciences, les langues, mais aussi par les formes et les couleurs.
L'art n'est pas seulement un vecteur éducatif, il permet un véritable ancrage social et citoyen», insiste Tijania Fertat. Les enfants concernés ont donc appris à s'aimer... En dévoilant certains aspects de soi, le processus créatif peut générer chez ceux qui l'auront expérimenté une vision et de nouveaux comportements susceptibles de contribuer à leur guérison physique, émotive ou spirituelle.
EXPLICATION : jalil bennani •psychiatre et psychanalyste, confondateur du cercle psychanalytique marocain.
«L'art-thérapie est l'exploitation du potentiel artistique dans une visée thérapeutique»
Quelle est votre définition de l'art-thérapie ? En ce qui me concerne, l'art est thérapie. C'est l'exploitation du potentiel artistique dans une visée thérapeutique. Mais la question est de savoir ce que l'art peut apporter à la thérapie et inversement. En tout cas, c'est l'interaction des deux qui fait émerger quelque chose de plus qu'une thérapie. Car il faut savoir que dans le processus créatif enclenché par le patient, le geste fait parler l'inconscient mais aussi le corps qui se met en mouvement pour créer une œuvre artistique concrète, véritable catalyseur d'émotions et de traumatismes. Naturellement, la création peut s'appuyer sur toutes les formes d'expression, des arts plastiques aux arts corporels en passant par le théâtre ou à la musique adaptés suivant les patients, leurs pathologies et leur culture.
A qui s'adresse l'art-thérapie ? L'art-thérapie a des applications multiples. Il intervient tout autant sur des cancéreux que sur des malades affectés par des lésions cérébrales, ou encore ceux souffrant d'un handicap moteur. Mais il s'adresse plus largement aux personnes qui souffrent de troubles de l'expression, de la communication ou de la relation, notamment les exclus sociaux, les adolescents en difficulté et les sujets schizophrènes. C'est un outil d'accompagnement efficace pour aider à résoudre un grand nombre de problèmes en rapport avec des troubles d'apprentissage et de comportements ou des traumatismes importants, des problèmes de dépendance et de suicide. Le principe de l'art-thérapie est de décomposer l'ensemble des mécanismes psychiques, physiques et sociaux en jeu dans l'activité artistique afin de les utiliser pour «soigner» le malade et l'accompagner dans une meilleure compréhension de lui-même. La «création comme processus de transformation» est une voie nouvelle dans la relation d'aide aux personnes en difficulté. Elle promeut l'art comme facteur d'évolution, de pédagogie et comme médium de projet social et de thérapie. L'objectif premier est de faire du patient un «artiste de sa vie».
Quelle est la part de l'art-thérapie dans la pratique médicale au Maroc ? Autant dire qu'elle est inexistante, il existe bien quelques actions menées ici et là mais cette rencontre publique qu'a organisée le Cercle psychanalytique est la première du genre. Elle nous permet véritablement de confronter nos expériences et mutualiser nos efforts afin que naisse une école de formation dans ce domaine. Car moi-même, je me suis fait sur le terrain. Cette expérience a démarré il y a 30 ans, en collaboration avec le peintre Mohamed Kacimi, dans un centre de soins d'Agdal à Rabat. Nous avons mené une expérience d'art-thérapie inédite avec 20 jeunes, tout milieu et toute pathologie confondus. L'expression picturale produite a été fulgurante en ce sens qu'elle a levé nombre de refoulements et d'interdits. Je me souviens, en particulier, du dessin d'une mariée en robe blanche maculé par une tache rouge, réalisé par une jeune fille. Celle-ci exprimait son appréhension et sa souffrance vis-à-vis du mariage. En donnant corps à cette angoisse, la jeune fille a pu la dépasser. L'art thérapeute est, à ce titre, un passeur, un médiateur vers l'expression et le processus de changement.