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11 janvier 1944 : leçons et morale du Manifeste de l'indépendance

10 Janvier 2010 À 15:33

Il y a soixante-six ans, alors que la France sortait plus ou moins lentement de la Seconde guerre mondiale, un événement d'une grande portée venait lui rappeler ses obligations historiques au Maroc : la publication du Manifeste de l'indépendance.

Document majeur signé par près de 70 personnalités, parmi lesquelles de jeunes nationalistes, il réclamait ni plus ni moins la libération du Maroc et la fin du protectorat exercé par la France. Il provoquait, ce faisant, un véritable séisme au sein de l'administration française, bousculée depuis par la désintégration de l'empire un peu partout, sommée aussi d'accorder leur indépendance à des peuples en Afrique et au Maghreb placés sous son joug.Le protectorat français, signé le 30 mars 1912 à Fès, avait donc trente-deux ans en 1944.

Les nationalistes, regroupés autour du Manifeste du 11 janvier, constituaient une mouvance politique réelle, représentative de la société marocaine et de tous les milieux, urbains et ruraux.Ils avaient décidé d'emblée de s'en remettre à feu Sa Majesté Mohammed V, auquel ils soumettaient ainsi leur revendication.

Sous l'égide du Souverain, ils venaient ainsi de jeter les bases d'un combat organisé, méthodique et planifié.
Par son contenu, sa présentation et la manière avec laquelle il était publié, par le fait aussi qu'il avait l'aval et le soutien du Roi, le Manifeste du 11 janvier prenait des allures d'une revendication d'autant plus politique qu'il était le premier acte officiel et concerté entre les tendances, disparates jusque-là, du mouvement national. Ce dernier pouvait revendiquer à partir de ce jour à la fois un leader, Mohammed V et un programme, la charte revendicative.

Mais il y avait aussi une autre dimension. Le texte du Manifeste, qui avait soigneusement été préparé, avait été adressé également aux puissances européennes et aux représentants des Etats-Unis, de la SDN (Société des Nations et ancienne ONU) et de plusieurs autres pays. Tant et si bien que le texte, qui connut une large diffusion, avait eu une portée internationale certaine. De la même manière, il était aussi l'aboutissement d'une résistance feutrée certes, mais active à l'occupation coloniale qui connut en 1930, à l'occasion de la promulgation du Dahir berbère, son point culminant. Une série de manifestations populaires avaient éclaté, notamment à Fès où, du fond de la médina, à l'instar d'un défi, avait surgi le cri de Yahia al-Malik ! Si la résistance était spontanée, voire même dispersée, matée cependant avec férocité ici et là, le Manifeste du 11 janvier lui conféra les sérieuses assises, la structure organique et une légitimité à toute épreuve, dès lors que S.M. Mohammed V en devint le guide et le leader.

Une alliance objective, mais fondée sur un même principe de combat pour l'indépendance, était née ce jour-là au grand dam de l'administration coloniale, jusque-là convaincue d'avoir mis au silence les militants nationalistes. Elle avait beau intimider ici et là ces derniers, procéder à l'arrestation massive des uns et des autres, notamment à Fès, Rabat et Casablanca, répandre la terreur dans les foyers et faire de la répression la seule réponse à leur revendication, rien n'y faisait.
La conjonction entre le Roi emmuré, surveillé et contrôlé mais actif, résistant et son peuple s'était réalisée comme une étape historique nécessaire envers et contre tout, une merveilleuse synthèse qui constituera la catalyse à la lutte de libération nationale.

L'intégrité territoriale du Maroc
A lire le texte rétrospectivement, à regarder la manière dont le problème avait été posé, on est frappé par la force de la revendication qui marqua le contenu du texte. Dès les premières lignes, les signataires réclamèrent l'indépendance du Maroc dans son intégrité territoriale sous l'égide de Sa Majesté Mohammed Ben Youssef, que Dieu le glorifie. L'indépendance, bien sûr, mais sous l'autorité du Roi, le guide légitime, le seul garant de l'unité et le symbole de la souveraineté. Il y avait, à l'évidence, une subtile dialectique dans le propos qui posait la libération comme principe cardinal, ensuite la légitimité indiscutable de feu S.M. Mohammed V comme Roi et unique représentant de tous les Marocains. Enfin, les uns n'allant pas sans l'autre, cette exigence que la libération du Maroc ne pouvait s'effectuer que dans ses frontières naturelles et dans l'intégrité territoriale du Royaume.

Le programme était ainsi tracé et les objectifs définis. Une stratégie a tout de suite pris forme, adaptée aux circonstances nationales mais en corrélation aussi avec les textes qui fleurissaient à cette époque sur les mouvements de libération nationale. Ce n'est pas par hasard, en effet, que des années plus tard, suscitant des échos d'admiration en Afrique et en Asie, le combat de Mohammed V fut évoqué comme une illustration de l'engagement politique, fait de sagesse et de détermination. Ce n'est pas non plus un hasard si les autorités coloniales, mesurant la profondeur des liens qui unissaient le Roi et son peuple, n'en démordèrent pas une seconde pour briser ce lien sacré et en découdre avec le guide de la nation, propulsé désormais sur la scène nationale et internationale comme un leader dont la force de conviction, l'esprit de sacrifice pour son peuple, la vision lointaine allaient de pair avec le charisme que dégageait sa noble personne.

Il aura fallu aussi une véritable camarilla, une campagne sournoise d'intrigues et de complots en sous-main, menés par le général Juin et les soudards de sous-préfecture, pour réussir à exiler, un matin du 20 août 1953, le Roi et sa famille, le contraindre de force à quitter son pays et à s'éloigner de son peuple. La forfaiture ! Pas d'autre mot en effet pour qualifier le complot d'un groupe de connétables envers la personne qui incarnait l'histoire millénaire du Maroc et portait tous les espoirs du peuple en lui. La répression qui suivit la publication du Manifeste du 11 janvier et la réunion au Palais Royal de Rabat entre le Souverain et les nationalistes était féroce. Elle n'avait d'égale que la résolution coléreuse mais calme et froide de S.M. Mohammed V a défendre la liberté de son peuple et l'indépendance de son pays. Il n'hésita point à prononcer le 10 avril 1947 à Tanger un discours historique qui eut un retentissement international, compte tenu du fait que la capitale du Nord avait un statut particulier de Place internationale et, de ce fait, servait de caisse de résonance à la revendication Royale.

Le discours de l'indépendance
Le coup de 1953 aura été la sinistre réponse à la ténacité du Souverain, mais qui n'a entamé en rien sa perspicacité et à sa résolution puisqu'en décembre 1952, soit quelques mois auparavant, des révoltes populaires d'une rare violence éclatèrent dans les Carrières centrales après l'assassinat en Tunisie du leader syndical Farhat Hachad et se déroulèrent aussi, surtout, sous l'emblème du soutien au Roi, prenant de court Boniface et ses troupes. La conjonction entre le Roi et les forces nationales ne faisait plus de doute pour les responsables coloniaux. Comme pour le Manifeste de l'indépendance, ils mesurèrent les enjeux non sans gravité et conclurent à la nécessité d'en couper les racines. Ce qu'ils firent, sans toutefois se rendre compte qu'ils renforçaient a contrario la symbiose entre Mohammed V et son peuple, donnant à l'un et à l'autre une légitimité supplémentaire à continuer le combat libérateur au nom de la justice, de la liberté et de la dignité.

Le 16 novembre 1955, après deux an d'exil en Corse et à Antsirabé (Madagascar), après aussi de laborieuses négociations menées à la Celle Saint-Cloud avec Antoine Pinay et Edgar Faure, Sa Majesté Mohammed V regagna le Royaume et y fit un retour triomphal où une liesse populaire indescriptible lui était réservé. Le libérateur de la nation proclama l'indépendance du pays dans un discours retentissant, marqué d'un humanisme et d'une grandeur qui constitue pour nous, aujourd'hui encore, un programme de référence et de clairvoyance. C'était aussi l'aboutissement d'un long combat, entamé des les années trente, et en tout cas qui trouva sa vive expression dans la publication, le 11 janvier 1944, du Manifeste de l'indépendance.
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