« Ibn Khaldoun et Tamerlan »
Dans la troisième partie consacrée au « Roman d'Ibn Khaldoun », intitulée « Face à Tamerlan, le fléau du siècle », que publie en exclusivité «Le Matin» en plusieurs épisodes, Bensalem Himmich évoque un autre protagoniste de l'Histoire : Tamerlan, alias Timur le boiteux.
LE MATIN
16 Septembre 2011
À 16:54
Après les salutations et les invocations d'usage, l'auteur écrivait :
«La seule chose qui m'a éloigné de toi, cher ami, c'est l'effort que je poursuis à travers les villes de Syrie dans le but d'organiser les groupes de légitime défense de la terre et de la vie. Et je ne me suis résolu à le faire qu'après avoir acquis des preuves concordantes et tangibles sur l'intention de l'armée égyptienne de quitter Damas et de laisser ses habitants affronter seuls les hordes mongoles, sans armes ni moyens. Chaque jour qui passe, tel émir ou tel chef s'enfuit. Et j'ai la quasi-certitude que le sultan Faraj rejoindra bientôt les fuyards par peur de Timûr Lang et pour se prémunir des complots qui se trameraient contre lui au Caire.
«Des négociations avec le tyran sont devenues incontournables. S'il avait vécu une situation aussi délicate que celle-ci, l'imam Ibn Taymiyya lui-même, paix sur son âme, aurait autorisé de traiter avec l'ennemi tatar, afin d'adoucir son joug et de préserver le sang des croyants. Dans les situations extrêmes, l'art de la manœuvre et de la simulation est l'ultime arme dont disposent des hommes affaiblis et sans défense.
«Les tractations, je les vois se dérouler de préférence entre nos ulémas et le conquérant. Notre objectif est d'obtenir de lui l'engagement d'épargner les gens en contrepartie de la remise des clés de la ville. « Mais avant de conclure un quelconque accord, le tyran insistera pour nous rencontrer, nous les lettrés et les juges, comme il l'a fait à Alep il y a quelque temps entre sa victoire sur l'armée de défense et la mise à sac de la ville vaincue. Tous les témoignages que j'ai recueillis auprès des blessés et des survivants confirment la férocité des Tatars et le penchant naturel de leur chef à ruser et à feindre.
«De toute façon, il est nécessaire de retenir la leçon d'Alep. Au cours de la discussion qui a eu lieu entre Timûr et l'élite de la ville soumise, il leur a posé, ainsi qu'on me l'a rapporté, une question malveillante et périlleuse : "Qui sont les martyrs, vos morts ou les nôtres ?” Les personnes présentes restèrent muettes et songèrent à émettre une réponse de circonstance afin d'échapper à ce grave dilemme et donc à une mort certaine. Le mufti d'Alep, Hafez Khawârizmî, sauva la partie en prétendant que cette même question avait été posée par un bédouin à notre saint Prophète qui aurait répondu : "Est martyr celui qui meurt en combattant pour garder à la parole de Dieu toute sa superbe…” Et toi, savantissime, tu devras apporter un dire semblable pour obtenir du Mongol qu'il dise en guise d'agrément : khob, khob ; tu éviteras ainsi des suites fâcheuses et nous ouvriras la porte de l'espérance. «Il te revient donc, frère, de gérer au mieux les pourparlers avec le tyran, car tu es le plus compétent en science, et le plus perspicace en politique. Exerce-toi dès maintenant à prévenir tous les traquenards, et examine tous les précédents historiques et les cas similaires.»
Un écrivain prolixe
Philosophe, homme de lettres et auteur prolixe, Bensalem Himmich figure parmi les plus grands spécialistes d'Ibn Khaldoun, auquel il a consacré plus d'un ouvrage explorant les multiples facettes de l'érudit, historien, diplomate, homme politique et philosophe natif de Tunis. Titulaire d'un doctorat d'État de l'Université Sorbonne Nouvelle en 1983 et lauréat des prix Neguib Mahfoud (2002) et Sharjah-UNESCO (2003) pour l'ensemble de son œuvre, l'auteur, déjà signataire de «Al-Allama», «le Calife de l'épouvante» (Serpent à plume), ou encore «Au pays de nos crises» (Afrique-Orient), dresse un portrait dithyrambique d'un personnage qui le mérite amplement. Un homme du Moyen Âge aussi bien sollicité par les despotes éclairés de l'époque que par les gouvernants les plus sanguinaires. C'est que les avis de cet érudit hors pair faisaient autorité au Machrek et au Maghreb et inspirèrent divers courants de pensée. Si le legs d'Abouzeid Abdurrahman Ibn Mohammed Ibn Khaldoun était placé sous le signe d'une sagesse incommensurable et d'un sens de l'équité proverbial, celui de Tamerlan a été marqué par le glaive et le sang pour assouvir une ambition démesurée et une soif de puissance inextinguible. Ibn Khaldoun sera par ailleurs porté sous peu à l'écran à travers une production d'une dimension panarabe, suite à un scénario d'excellente facture rédigé par Bensalem Himmich, qui prête régulièrement sa plume au 7e art. Une contribution en guise d'hommage à un personnage qui aura marqué l'histoire de son empreinte. Ismaïl Harakat