L'humain au centre de l'action future

«Ibn Khaldoun et Tamerlan»

Dans la troisième partie consacrée au « Roman d'Ibn Khaldoun » intitulée «Face à Tamerlan, le fléau du siècle», que publie en exclusivité «Le Matin» en plusieurs épisodes, Bensalem Himmich évoque un autre protagoniste de l'Histoire : Tamerlan, alias Timur le boiteux.

28 Octobre 2011 À 18:01

Ibn Muflih choisit de hausser le ton pour éviter que les juges présents ne se laissent berner par les arguments d'Azdar :
- Cet émir, hommes de bien, oublie les malheurs qui ont frappé les villes d'Irak et de Syrie, sans même que les Mamlouks ne se portent, comme il se devait, à leur secours. Et maintenant, il voudrait nous convaincre du bien-fondé de ses spéculations illusoires ! Dis-nous, Azdar, vas-tu, au jour fatidique du grand danger, ouvrir les portes de la citadelle à tous ceux qui craignent pour leur vie, même s'il s'agit de pauvres désargentés ?
L'émir fit un pas en arrière et répondit nerveusement, en se raclant la gorge :
- La citadelle ne peut accueillir tout le monde… le Mongol n'a pas besoin des nécessiteux et des gueux, il en veut uniquement aux riches et aux nobles et à leurs biens ; c'est donc ceux-là qu'il faut protéger...
En entendant cela, le cheikh des soufis, Chadîd Azdî, se leva et hurla ses admonestions si fort que les coins et arcades de l'école lui firent écho :
- Arnaqueur de peu de foi ! Rien ne te donne le droit de distinguer les gens selon leurs soldes et leurs possessions.
Ibn Muflih profita de l'embarras d'Azdar pour lui porter le coup de grâce :
- J'ai sous la main des témoignages selon lesquels tu prélèves le tiers de chaque fortune qui t'est confiée !
Cheikh Ibn ‘Izz le hanéfite sortit de son silence et ordonna à l'émir : «disparais !» Ce dernier feignit ne rien entendre, alors le soufi s'avança et lui tonna au visage :
- Mon maître t'a dit : disparais. Va-t-en ou je t'assomme d'un coup de tête !
Déconfit, Azdar recula avec ses aides, et ils déguerpirent étourdis et aphones. Le soufi se rassit. Abdel, stupéfait de ce qu'il venait de voir, jeta un regard interrogateur sur Ibn Muflih qui dit :

«Le temps presse, messieurs, et il ne fait pas de doute qu'Azdar mobilisera contre nous ses partisans. Auparavant, en l'absence du vénérable Ibn Khaldûn, nous avions convenu que je descende et me rende en compagnie du cheikh Azdî chez Timûr dans le but de l'amener à signer le pacte de l'aman, moyen en quoi il disposera des clés de la cité. Si nous retournons avec le document, nous aurons atteint le but, et si le tyran nous jette en prison ou nous tue, vous n'aurez plus qu'à organiser la résistance avec les troupes combattantes et confier votre destin à Dieu. C'est cela le fruit de notre consensus… Qu'en penses-tu, Maître ?
- Je suis du même avis que vous. Mais je souhaite aller avec ceux qui rencontreront le tyran, afin de mettre à l'épreuve mon savoir politique et mon sens des pourparlers.
- Ta rencontre avec le Mongol se fera si ce cheikh et moi-même retournons sains et saufs de chez lui. Notre première ambassade est pour tâter le terrain, et ces frères ont désigné ce soufi parce que plus que quiconque ne craint pas la mort, et ton serviteur pour mon habileté dans les langues que comprend le Mongol ou ceux qui l'entourent… Et maintenant qu'il est midi, prions pour notre réussite.

Le soir du même jour, Ibn Muflih retourna, après sa rencontre avec Timûr, devant l'assemblée des juges à Adiliya, portant le texte de l'aman et une invitation orale du tyran les priant à se rendre auprès de lui. Il rapporta au savant maghrébin que le Mongol l'avait expressément mentionné, du fait que l'un de ses aides de camp, Ibn Numân, hanéfite mutazilite, polyglotte, connaît les sciences des musulmans ainsi que leurs savants d'Orient et d'Occident. Les docteurs de la loi, d'accord pour répondre à l'invitation, convinrent de se retrouver à Bâb Jâbiya le lendemain à l'aube.
Abdel essaya en vain de dormir. La chose lui fut encore plus difficile quand le gardien de l'école vint lui annoncer qu'il y avait eu dans la mosquée des Omeyyades une bataille rangée au couteau et au bâton entre les partisans d'Ibn Muflih et les bandes de l'émir de la citadelle. Il se leva, ferma la porte de son domicile après avoir recommandé au gardien de bien verrouiller l'entrée de l'école, puis il essaya de surmonter la lenteur du temps par la lecture, mais en vain.

Il ne se sentit mieux qu'après avoir psalmodié des invocations rituelles jusqu'à l'aube. Il pria alors et s'empressa de retrouver ses compagnons à l'endroit fixé.

Un écrivain prolixe

Philosophe, homme de lettres et auteur prolixe, Bensalem Himmich figure parmi les plus grands spécialistes d'Ibn Khaldoun, auquel il a consacré plus d'un ouvrage explorant les multiples facettes de l'érudit, historien, diplomate, homme politique et philosophe natif de Tunis. Titulaire d'un doctorat d'État de l'Université Sorbonne Nouvelle en 1983 et lauréat des prix Neguib Mahfoud (2002) et Sharjah-UNESCO (2003) pour l'ensemble de son œuvre, l'auteur, déjà signataire de «Al Allama», «le Calife de l'épouvante» (Serpent à plume), ou encore de «Au pays de nos crises» (Afrique-Orient), dresse un portrait dithyrambique d'un personnage qui le mérite amplement. Un homme du Moyen Âge aussi bien sollicité par les despotes éclairés de l'époque que par les gouvernants les plus sanguinaires. C'est que les avis de cet érudit hors pair faisaient autorité au Machrek et au Maghreb et inspirèrent divers courants de pensée. Si le legs d'Abouzeid Abdurrahman Ibn Mohammed Ibn Khaldoun était placé sous le signe d'une sagesse incommensurable et d'un sens de l'équité proverbial, celui de Tamerlan a été marqué par le glaive et le sang pour assouvir une ambition démesurée et une soif de puissance inextinguible. Ibn Khaldoun sera par ailleurs porté sous peu à l'écran à travers une production d'une dimension panarabe suite à un scénario d'excellente facture rédigé par Bensalem Himmich qui prête régulièrement sa plume au 7e Art. Une contribution en guise d'hommage à un personnage qui aura marqué l'histoire de son empreinte.
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