L'humain au centre de l'action future

Ibn Khaldoun et Tamerlan

Dans la deuxième partie consacrée au «Roman d'Ibn Khaldoun» intitulée «Face à Tamerlan, le fléau du siècle», que publie en exclusivité «Le Matin» en plusieurs épisodes, Bensalem Himmich évoque un autre protagoniste de l'Histoire : Tamerlan, alias Timur le boiteux.

01 Juillet 2011 À 15:31

Les étudiants les plus futés l'interrogeaient sur la capacité de l'armée égyptienne à repousser le danger ou sur les raisons qui obligeaient ses commandants à s'en tenir à la défense de Damas sans secourir les autres territoires syriens, ou encore sur le sort des habitants au cas où les Mamlouks seraient défaits ou se retireraient en Egypte.
Dans ses réponses, il insistait en général sur les qualités de la cavalerie et le courage des bataillons de l'armée mamlouk, et il les appelait à se préparer malgré tout à toutes les éventualités. Dans leurs yeux, il lisait les craintes de leurs familles et de leurs proches et faisait de son mieux pour dissimuler sa conviction quant à la supériorité de Tamerlan sur le sultan Faraj et ses aides de camp ; une supériorité due, pensait-il, non pas à l'armement et au nombre, mais au génie militaire et à la vigueur de la solidarité clanique élargie. Depuis la mort de Barqûq, il constatait une perte de vitalité dans le corps mamlouk et un déclin de son instinct guerrier, mais il se dit que ce n'était ni le lieu ni le moment de faire part de ses pensées à son jeune auditoire.

Un jour, à la fin de la première semaine de son séjour, alors qu'il méditait dans la cour de la mosquée des Omeyyades, comme il le faisait lors de sa première et brève visite à Damas en compagnie de Faraj venu réduire le rebelle Tanam, des personnes assises à ses côtés lui demandèrent s'il avait l'intention de s'enfuir de la ville au cas où les Mongols feraient subir à celle-ci, comme à Alep et Hama, le pillage et la destruction.
Il leur répondit que les juges pieux font partie du peuple et qu'ils sont toujours avec eux dans les heurs et les malheurs.
Il entendait tous les jours des questions similaires de la part de ceux qui venaient prier, et il dialoguait du mieux qu'il pouvait, s'inspirant des lueurs de bon augure de cette mosquée qu'il aimait tant, au point de couler des heures dans l'oratoire des Compagnons du Prophète, où venaient se recueillir les croyants, et où il pouvait participer tous les après-midis à des récitations purificatrices faites par des voix douces et quasi angéliques.
Au début de la semaine suivante, Abdel se rendit au souk des libraires avec un jeune garçon que Yachbek avait mis à son service.

Il se fournit en papier et calames, puis il chercha, près de la Porte Giron, des manuscrits sur l'histoire des Romains, des Juifs, des Perses et d'autres peuples non arabes, dont il avait recueilli l'essentiel chez Tabarî. Mais il ne trouva pas de quoi assouvir sa curiosité, et il se rendit dans les bibliothèques de la vieille ville où il consulta des livres sur le sujet, qu'il avait repérés lors de sa première visite.
Au terme de plusieurs heures de lecture, il constata qu'il ne parvenait pas à se concentrer tant l'atmosphère lui pesait.
Il chargea alors un copiste de lui en consigner tout ce qu'il pouvait afin qu'il l'emportât avec lui le jour du retour en Egypte.

Un écrivain prolixe

Philosophe, homme de lettres et auteur prolixe, Bensalem Himmich figure parmi les plus grands spécialistes d'Ibn Khaldoun, auquel il a consacré plus d'un ouvrage explorant les multiples facettes de l'érudit, historien, diplomate, homme politique et philosophe natif de Tunis. Titulaire d'un doctorat d'État de l'Université Sorbonne Nouvelle en 1983 et lauréat des prix Neguib Mahfoud (2002) et Sharjah-UNESCO (2003) pour l'ensemble de son œuvre, l'auteur, déjà signataire de «Al Allama», «le Calife de l'épouvante» (Serpent à plume), ou encore «Au pays de nos crises» (Afrique-Orient), dresse un portrait dithyrambique d'un personnage qui le mérite amplement. Un homme du Moyen Âge aussi bien sollicité par les despotes éclairés de l'époque que par les gouvernants les plus sanguinaires.

C'est que les avis de cet érudit hors pair faisaient autorité au Machrek et au Maghreb et inspirèrent divers courants de pensée. Si le legs d'Abouzeid Abdurrahman Ibn Mohammed Ibn Khaldoun était placé sous le signe d'une sagesse incommensurable et d'un sens de l'équité proverbial, celui de Tamerlan a été marqué par le glaive et le sang pour assouvir une ambition démesurée et une soif de puissance inextinguible. Ibn Khaldoun sera par ailleurs porté sous peu à l'écran à travers une production d'une dimension panarabe, grâce à un scénario d'excellente facture rédigé par Bensalem Himmich, qui prête régulièrement sa plume au 7e Art. Une contribution en guise d'hommage à un personnage qui aura marqué l'histoire de son empreinte.

Ismaïl Harakat
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