Malgré l'interdiction, des sociétés autorisées pillent le sable de dunes et créent une concurrence déloyale.
L'État veut mettre fin à l'exploitation du sable du littoral pour préserver l'environnement. Il a été décidé de remplacer la production du sable de dunes d'ici 2012.
LE MATIN
28 Décembre 2011
À 16:45
Le sable fait encore parler de lui, non pour son importance en tant qu'intrant indispensable, mais à cause de l'anarchie qui règne dans ce secteur. Le nouveau gouvernement, guidé par le PJD, célèbre par ses promesses de moralisation de la vie publique et de lutte contre la corruption et la dilapidation des deniers publics, devra se pencher sur cette filière qui, une fois structurée, pourra drainer plus de recettes pour l'État. Hassan Jai, président de l'Association professionnelle du sable (APS) souligne que les professionnels demandent une équité fiscale et plus de contrôle pour équilibrer le marché. «Des opérateurs structurés pillent encore le sable et le vendent au marché noir, sans se préoccuper de l'impact de cet acte sur le secteur ni sur l'environnement», explique-t-il. D'après les chiffres avancés par l'APS, des associations autorisées ne se contentent pas d'exploiter uniquement les 200 000 m3/an autorisés par carrière, mais profitent du manque de contrôle pour piller 2,8 millions de m3, ce qui porte la production annuelle à 3 millions de m3/carrière. Le surplus non déclaré (soit 2,8 M de m3) est vendu au noir. Le manque à gagner pour l'État se situerait donc entre 2 et 3 milliards de DH, une somme considérable, surtout en cette période de vache maigre.
À titre d'exemple, pour le cas de Rimal, société d'extraction de sable, filiale de Drapor, le coût de la production du sable s'élève à 80 DH/m3, en plus de la TVA qui s'élève à 20% et des redevances versées à l'État et aux communes qui varient entre 16 et 23 DH/m3. Cette société est concurrencée, selon ses responsables, par une filière de sable de dune qui ne supporte aucun coût d'exploitation et qui n'est pas tenue d'investir ni dans les équipements ni dans la réhabilitation de la carrière pendant l'activité et après l'arrêt de l'exploitation. «Ces derniers ont seulement besoin d'une machine pour extraire le sable des dunes et le mettre dans des camions», confirme Hassan Jai. Et même le coût d'extraction est supporté par les chauffeurs de petits camions qui récupèrent le sable pour le vendre aux grossistes qui approvisionnent le marché national. Au niveau du Gharb, l'exploitant de la carrière facture un chargement de 8 m3 à 1 185 DH au camionneur. De cette somme, le propriétaire terrien reçoit 75 DH et le chauffeur de l'engin d'extraction 10 DH. Avec les frais de transport, le coût grimpe jusqu'à 1 250 DH. Le camionneur revend sa marchandise au grossiste à 1 400 DH. Pour gagner plus, ces routiers peuvent effectuer jusqu'à six voyages par jour.
Cerise sur le gâteau, les exploitants pilleurs ne donnent pas de factures en bonne et due forme. Ils se contentent de fournir un bon (ne dépassant guère 5 m3 pour tout chargement de 8 m3 et plus) que les camionneurs utilisent en cas de contrôle par les autorités (gendarmes ou policiers). «Malheureusement, c'est une pratique normale de vendre le sable en hors taxe», martèle le président de l'APS. Autre problème : alors que les entreprises «transparentes» respectent les dispositions du nouveau code de la route et limitent leurs chargements en fonction de la capacité des camions, les fraudeurs dépassent la charge autorisée de 50%, ce qui fait pencher la balance de leur côté, vu que les transporteurs voulant gagner plus font appel à cette deuxième catégorie. À noter que les transporteurs dégagent une marge estimée à 70 DH/m3 sur la commercialisation du sable. Cette situation pénalise les sociétés transparentes qui respectent les cahiers de charges, qui s'acquittent de leurs impôts, créent des emplois pour les riverains et veillent à la protection de l'environnement. Autre point non négligeable, en 2008, l'exploitation du sable des dunes a été interdite, mais le pillage continue.
Il suffit de voir les images satellitaires pour se rendre compte de manière précise de l'étendue du désastre créé par des personnes qui se remplissent les poches sans vergogne et sans que personne ne les dérange. Pis encore, l'absence d'un contrôle rigoureux favorise l'émergence de mafias organisées qui dictent leur propre loi, au vu et au su des autorités locales. Ces dernières, malgré les plaintes des professionnels du sable, essayent de ménager le chou et la chèvre, mais ne résolvent que rarement certains litiges. À rappeler que l'État veut mettre fin à l'exploitation du sable du littoral pour préserver l'environnement. Il a été décidé de remplacer la production du sable de dunes d'ici 2012 par une production industrielle émanant de deux filières : sable marin dragué et sable terrestre concassé, d'assurer l'alimentation du marché avec des produits contrôlés et réguliers et également d'assurer le transport du sable sur des distances courtes et respecter les tonnages prescrits. Pour le moment, de grands efforts restent à faire.
Plus que jamais, la balle est dans le camp du nouveau gouvernement. Les opérateurs structurés et les petits camionneurs réunis en association appellent l'équipe dirigée par M. Benkirane à trouver une solution pour assainir ce secteur et combattre l'informel. Le chef du gouvernement pourra demander conseil à Abdelaziz Rebbah, maire de la ville de Kénitra, qui est du même parti et bien placé pour connaître ce dossier épineux. En effet, rien qu'au niveau de la région du Gharb, le monopole de certaines personnes va jusqu'à bloquer l'exploitation aux personnes autorisées si ces dernières ne sous-traitent pas leurs opérations chez ces fraudeurs. Des familles, ayant les mains liées, cèdent et se contentent des miettes qui leur restent de ce commerce juteux, alors que d'autres résistent encore, mais jusqu'à quand ?
Le marché du granulat n'est pas épargné
Le marché du granulat est également pénalisé par le manque de contrôle au niveau des carrières et au niveau du transport de marchandise. Les entreprises structurées respectent le cahier de charges et les dispositions du code de la route concernant le poids autorisé. Ce qui n'est pas le cas des fraudeurs qui vendent plus aux transporteurs qui dégagent une marge importante. Ce problème devrait être résolu par une approche logistique, en mettant en place des plateformes de stockage. «Si on résout ce problème de carrière on pourra épurer le problème de transport», souligne Omar Abarro, directeur général de Betomar, filiale des Ciments du Maroc. À noter que le secteur du granulat se porte bien, enregistrant une croissance moyenne de 5 à 6% par an. Reste que depuis l'application du code de la route, les sociétés transparentes, qui respectent cette loi, ont vu leur chiffre d'affaires baisser de 20% à 30% en 2011. «Nous demandons que le contrôle soit plus rigoureux pour optimiser les prix», explique Omar Abarro. Il ajoute : «Espérons que le nouveau gouvernement, avec sa volonté de récupérer plus d'impôts, prendra des mesures pour encourager le secteur productif».