Fête du Trône 2006

«Il faut mettre fin à l’impunité pour lutter contre la corruption»

Pour Abdesselam Aboudrar, le président de l’Instance centrale de prévention de la corruption (ICPC), la lutte contre ce phénomène doit englober deux dimensions essentielles, la prévention et la sanction.

Abdesselam Aboudrar, président de l’Instance centrale de prévention de la corruption

08 Août 2012 À 22:51

Car, selon lui, l’État de droit est la clef de voûte de toutes les réformes. Invité du «Matin Forum», il explique comment l’ICPC, qui sera bientôt transformée en Instance nationale de la probité et de lutte contre la corruption, verra ses prérogatives s’élargir et son indépendance se renforcer.

Mais avant d’opérer cette mue, il faut d’abord élaborer la loi organique de cette instance et la faire adopter. En tout cas, M. Aboudrar croit dur comme fer que la corruption n’est pas une fatalité et qu’il est possible de l’endiguer surtout dans le contexte de la nouvelle Constitution. Mais tout à sa lucidité, il affirme que c’est un travail de longue haleine dont les fruits ne seront visibles que sur le moyen et long termes.

Le Matin : Quelle analyse vous inspire le dernier discours du Trône et qu’en avez-vous retenu ?Abdesselam Aboudrar : Comme d’habitude, le discours du Trône a dressé le bilan des réalisations de toute une année, mais il a aussi tracé une sorte de feuille de route pour l’avenir. En ce sens, le discours royal a été global et a abordé l’ensemble des réformes menées ou celles qui restent à engager. Son importance réside dans le fait qu’il a mis en perspective les réformes réalisées depuis l’accession du Souverain au Trône jusqu’à l’adoption de la Constitution 2011. Et cette mise en perspective a permis de faire ressortir la dimension historique du processus de réformes. C’est ainsi que Sa Majesté a parlé de l’expérience de l’IER, de la moudawana et bien entendu de la nouvelle Loi fondamentale. Cela dit, il faut souligner que Sa Majesté a insisté dans son discours sur l’importance de la mise en œuvre de la nouvelle Constitution, notamment les dispositifs relatifs à la bonne gouvernance et la nécessité d’accélérer l’élaboration et l’adoption de plusieurs lois organiques comme celle relative à l’Instance nationale de la probité et de lutte contre la corruption.L’ICPC a été constitutionnalisée en juillet 2011, quelles sont ses plus importantes réalisations depuis cette date ?Il faut dire d’abord que la constitutionnalisation de l’Instance n’est pas la fin de l’histoire, c’est un début. Et là, je voudrais rappeler que dans la Constitution, il est dit qu’il y a une période transitoire pendant laquelle les anciennes institutions continuent leur travail. Donc l’ICPC, qui est appelée à disparaître et à être remplacée par l’Instance nationale de la probité et de lutte contre la corruption, a continué à travailler sur les dossiers qu’elle traitait avant. Elle a ainsi élaboré un rapport sur les deux dernières années qu’elle s’apprête à publier. Elle a participé aussi à l’élaboration de la loi sur la protection des victimes, témoins, experts et dénonciateurs de corruption. Elle a également participé avec le ministère de la Justice à la mise en place des chambres spécialisées en matière de crimes financiers et économiques, qui sont le prélude aux tribunaux spécialisés en matière de corruption, destinés à remplacer la défunte Cour spéciale de justice. Par ailleurs, l’Instance a travaillé sur des projets sectoriels avec le ministère du Transport et le ministère de la Santé et ce travail a permis d’élaborer et de publier deux rapports. De même, L’Instance s’est penchée sur deux ou trois dossiers majeurs, à savoir celui du droit d’accès à l’information, celui de la gestion des conflits d’intérêts et celui de la révision éventuelle des textes relatifs à la déclaration du patrimoine. En parallèle, elle a tenu pas moins d’une dizaine de réunions entre assemblées plénières, journées d’étude, etc., pour élaborer une plateforme du projet de loi qui permettra à l’ICPC de se transformer en Instance nationale de la probité et de lutte contre la corruption, une entité qui verra son indépendance renforcée avec des prérogatives élargies, notamment en matière d’enquête et d’investigation. D’ailleurs, cette plateforme de projet de loi est prête à être examinée par le gouvernement avant d’être soumise au Parlement.Vous dites que l’ICPC s’apprête à publier son rapport concernant les années 2010 et 2011. Pourriez-vous nous donner un aperçu sur la teneur de ce rapport ?La teneur de ce rapport est classique. Il ne faut pas s’attendre à des révélations extraordinaires. Nous ne sommes pas chargés de l’investigation pour le moment. Ce ne sera donc pas un rapport similaire à celui de la Cour des comptes. Car ce qu’on demande à l’ICPC, c’est d’évaluer ce qui est fait et ce qui n’est pas fait en matière de corruption, de faire des propositions et de dire l’essentiel de notre activité pendant la période considérée. D’ailleurs, ma réponse à votre première question résume en gros ce qui s’est passé en 2010 et surtout en 2011.Mais que pourriez-vous nous dire sur l’évolution du phénomène de la corruption et des efforts déployés pour l’endiguer ?À en juger par le seul indice que nous ayons aujourd’hui – qui est l’indice de perception de la corruption et qui n’en mesure pas l’étendue, mais seulement la perception que les gens ont de ce phénomène – je puis vous dire que nous faisons du surplace pour le moment, dans la mesure où nous n’avons pas encore annoncé une stratégie et entamé sa mise en œuvre pour que les gens puissent mesurer le progrès réalisé. Tant que les gens ne savent pas où on veut aller et comment on veut y aller et avec quelles ressources, ils ne peuvent que dire qu’il y a encore de la corruption. Et c’est ce qui fait que nous sommes à la 80e place sur 183, donc toujours à peu près au même niveau qu’avant.En tant que membre de la Haute Instance du dialogue national sur la réforme de la Justice, vous aviez déclaré que l’ICPC avait des propositions allant dans ce sens. Pourriez-vous nous en dire plus ? Nous avons effectivement présenté de manière officielle un mémorandum à la Haute Instance du dialogue national sur la réforme de la Justice. Il s’agit de propositions globales qui insistent sur la nécessité de l’indépendance totale de la justice, notamment par rapport à l’Exécutif et à toutes sortes d’influences. Les propositions mettent l’accent également sur la formation et la qualification des magistrats, mais aussi dans tous les métiers liés à la justice. Le mémorandum a en outre insisté sur les questions de moralisation, les garanties d’un procès équitable, l’impunité...Spécifiquement en matière de lutte contre la corruption, quels mécanismes avez-vous préconisés ?Les mécanismes sont bien connus. Nous avons insisté sur la compétence et l’intégrité en ce qui concerne la nomination aux postes de responsabilité dans le domaine de la justice. Nous avons soulevé également la question des conditions matérielles et morales qui doivent être garanties aux juges, la question de l’application de la loi, la reddition des comptes, la déclaration du patrimoine et surtout la répression en cas de corruption ou de manquement aux règles.À part la justice, quels sont les autres secteurs qui retiennent l’attention de l’ICPC ?Cette question me permet d’expliquer notre méthode de travail. Notre approche est globale et participative. Juste après la création de l’ICPC, nous avons commencé par la réalisation d’un premier rapport qui dresse l’état des lieux, en termes de cadre institutionnel et juridique ainsi qu’en termes de politiques publiques de lutte contre la corruption. Partant de là, nous avons fait 113 propositions. Et depuis, nous faisons régulièrement le suivi de chaque proposition, sans attendre forcément que le gouvernement ou le Parlement prennent une initiative dans ce sens. Par exemple, nous avons préparé un projet complet concernant la loi relative à la protection des victimes, témoins, experts et dénonciateurs de corruption en coordination avec le SGG et le ministère de la Justice. Cette loi a été promulguée d’ailleurs. Reste bien entendu sa mise en œuvre, mais elle n’en demeure pas moins un grand pas en avant.Par ailleurs, je pense qu’il est primordial d’appuyer toutes ces actions en adoptant une approche sectorielle sur la base des enquêtes d’intégrité que réalise la société civile. Ces enquêtes permettent d’avoir les impressions des gens quant aux secteurs les plus touchés par la corruption. Je parle bien d’impressions, car la perception de la corruption reste subjective et les personnes interrogées évoquent souvent les secteurs qui touchent leur vie quotidienne comme la santé, la justice ou le transport routier. Mais, ils citent rarement des secteurs comme l’immobilier ou les marchés publics, qui sont pourtant concernés par le phénomène. Notre approche donc consiste à examiner un à un les secteurs qui ressortent des enquêtes d’intégrité. C’est ainsi que nous avons fait des rapports sur la corruption dans les secteurs de la santé et du transport et ces rapports ont été rendus publics. Pour ce qui est de la justice, aucune étude n’a été menée jusqu’à présent. En revanche, nous sommes actuellement en train d’élaborer deux études sur l’habitat et l’enseignement.

Pour revenir aux secteurs du transport et de la santé, la réalisation et la publication des deux études n’étaient pas une fin en soi. Le but recherché est de pouvoir élaborer une carte de risques qui montrent les «points noirs» afin d’y apporter des remèdes. Et là, il convient de préciser que le rôle de l’ICPC est de donner de propositions de solutions, car c’est aux responsables de ces secteurs de prendre les décisions adéquates. Concrètement, notre approche consiste à donner l’exemple, autrement dit, nous voulons développer des expériences pilotes qui feront des émules et qui peuvent être dupliquées. Nous nous efforçons par exemple d’ériger quelques centres de santé en modèles à travers l’élaboration d’un certain nombre de règles de transparence et de mécanismes de contrôle. Le but est de montrer surtout qu’il est possible de lutter contre la corruption. La pire attitude est celle qui consiste à croire et à dire qu’il ne sert à rien d’essayer de lutter contre ce fléau puisque le mal est tellement enraciné. Mais moi, je refuse cette attitude défaitiste. Notre devoir est justement de montrer aux citoyens qu’il est possible d’avoir des hôpitaux, des routes… sans corruption, pour peu que tout le monde y mette du sien.Mais là encore, on reste dans le domaine de la prévention et de la sensibilisation… ce qui est insuffisant !Je suis d’accord et c’est la raison pour laquelle d’ailleurs, au bout de deux années d’activité, nous avons dit que la prévention était une bonne chose, mais ne saurait suffire pour lutter contre la corruption. Pour être efficace, il faut des sanctions. C’est comme le Code de la route qui, aussi bien élaboré soit-il, restera lettre morte s’il n’y a pas une force pour l’appliquer et l’imposer de manière ferme et juste. C’est pourquoi je dis toujours qu’il est primordial de mettre fin à l’impunité et qu’il faut appliquer la loi. Il faut en finir avec cette mentalité qui considère que la loi est faite pour être contournée ou même transgressée sans que cela tire à conséquence.Quelles sont les principales contraintes que vous avez rencontrées dans votre action depuis la création de l’ICPC ?Je ne veux pas avoir l’air de quelqu’un qui se plaint tout le temps. Mais la contrainte majeure que nous avons rencontrée depuis la création de l’Instance réside dans le fait que nos recommandations n’ont pas été suivies d’effet avec le sérieux et la rigueur qu’il faut. Bien sûr, il y a eu des annonces, des plans gouvernementaux, mais qui n’étaient pas assortis de mesures précises, de détermination des responsabilités et d’allocation de ressources. D’ailleurs, nous avons dit que si nos recommandations ne sont pas mises en œuvre, qu’on nous décharge à la limite de cette mission.Cela est-il dû d’après vous à un manque de volonté politique en matière lutte contre la corruption ?Je ne sais pas vraiment. Je dirais plutôt qu’on considère que la lutte contre la corruption n’est pas une priorité. Et ça ne facilite pas notre action. À côté de cela, nous avons toujours dit que le manque de ressources pourrait affecter notre travail. Certes, nous avons eu des garanties que l’Instance serait dotée de tous les moyens nécessaires, mais nous attendons toujours. Il y a aussi une autre contrainte et qui a trait à la liberté d’action. Il ne faut plus que des contraintes procédurales nous empêchent de faire notre travail correctement.Pensez-vous qu’après la constitutionnalisation, ces contraintes seront levées ?Nécessairement. En tout cas, si on veut appliquer les dispositions de la nouvelle Constitution. La nouvelle loi fondamentale est claire. Elle donne toute l’indépendance nécessaire à l’Instance tout en l’érigeant au rang d’institution constitutionnelle, c’est-à-dire qu’elle n’est plus sous la coupe de l’Exécutif ou du Parlement. Ce qui veut dire aussi que l’Instance doit être dotée des outils juridiques, matériels et humains pour mener à bien sa mission.Vous avez travaillé avec deux gouvernements, lequel des deux était plus enclin à respecter l’indépendance de l’ICPC ?Sous les deux gouvernements (l’actuel et le précédent), il n’y a jamais eu de tentative pour influencer nos décisions de quelque manière que ce soit. Ce qui a entravé notre indépendance, ce sont des questions à caractères purement administratif et bureaucratique. D’ailleurs, nous voulons y remédier afin de pouvoir travailler librement, mais bien sûr tout en demeurant soumis aux mécanismes de contrôle, au même titre que les institutions similaires de par le monde. Mais encore une fois, il ne faut pas que ces mécanismes nous empêchent de nous acquitter de notre mission.Il existe dans le monde plusieurs modèles d’institution de lutte contre la corruption. Quel est celui qui a inspiré l’ICPC ?L’ICPC n’obéit à aucun modèle et je peux vous dire qu’internationalement, il n’y a pas deux institutions anticorruption qui se ressemblent. La nôtre se distingue jusqu’à présent par deux choses. Premièrement, elle est dédiée uniquement à la prévention. Deuxièmement, la société civile y est fortement représentée. L’assemblée plénière est constituée en effet, à une forte proportion, de la société civile et des représentants des professions du secteur privé. L’ICPC est peut-être la seule institution dans le monde à avoir cette particularité. C’est quelque chose qui nous distingue et qui est regardé avec beaucoup d’intérêt par beaucoup de pays. Cela dit, notre modèle a ses limites : notre instance n’a pas voix au chapitre en ce qui concerne l’investigation et l’application des lois, sachant qu’il existe des modèles dans le monde qui englobent tous les éléments de la chaîne, de la prévention jusqu’à la sanction en passant par l’éducation et l’investigation. Mais en général, la sanction reste du ressort de la justice. Pour ce qui est de l’investigation, il y a des institutions qui s’intéressent jusqu’à l’investigation judiciaire, d’autres qui font juste de l’investigation préjudiciaire (administratif, technique ou de gestion), ce qui permet d’aider la justice et de lui dire, par exemple, qu’il existe des indices qui montrent l’existence de fortes présomptions de corruption et qu’il faut donner une suite à un dossier donné.

Quelle devrait être la composition, d’après vous, de l’Instance nationale de la probité et de lutte contre la corruption ? La composition de l’Instance nationale de la probité et de lutte contre la corruption est un sujet qui fait débat. Car il faut savoir que l’assemblée plénière de l’ICPC est constituée de 44 membres, dont le président et le médiateur. C’est bien pour les débats, mais c’est beaucoup pour être opérationnel. Il y a ceux qui veulent resserrer pour être efficaces et ceux qui veulent plutôt sauvegarder le pluralisme et la diversité des expériences. Les partisans de cette deuxième option veulent que l’assemblée plénière soit une sorte de creuset dans lequel se brassent les visions de l’Administration, de la société civile et du secteur privé. Mais tout cela est encore en discussion. Il faudra trouver le moyen de marier les garanties de pluralisme, de représentativité et de richesse de débat d’un côté et de l’autre, les impératifs d’efficacité et de célérité. Car il ne faut pas oublier que l’Instance est appelée à élaborer des plateformes de projets de loi, des études, des plans d’action… D’après vous, dans quelle mesure la loi sur la protection des témoins et des dénonciateurs de la corruption permet-elle de lutter contre ce phénomène ?La promulgation de cette loi est un début. Mais, c’est un signal lancé aux citoyens pour leur dire que l’État et surtout le pouvoir judiciaire sont déterminés à assurer leur protection s’ils décident de dénoncer un acte de corruption. Cette loi préserve l’anonymat du plaignant ou du témoin afin qu’il ne fasse l’objet d’aucune pression, menace, chantage ou représailles. Les pouvoirs publics œuvrent, à travers cette loi, pour protéger le dénonciateur, sa famille et ses biens. De même qu’ils mettent à sa disposition un numéro de téléphone qu’il peut appeler à n’importe quel moment pour donner de nouvelles informations ou pour signaler des comportements douteux. La nouvelle loi permet au dénonciateur de demander à ce qu’on mette sur écoute ses communications pour identifier éventuellement quelqu’un qui le menace ou essaye de l’influencer. Et dans des cas extrêmes, la loi permet de cacher l’identité du dénonciateur, changer son domicile et son lieu de travail pour une meilleure protection de son intégrité physique, de sa famille et de ses intérêts. Mais, il faut qu’il soit possible de mettre en œuvre ces mesures puisqu’elles sont prévues par la loi qui vient d’être promulguée. Et surtout pour que les citoyens se sentent en confiance et contribuent à la lutte contre la corruption. Il y a presque deux ans, vous aviez lancé le site internet «stopcorruption.ma». Quel bilan dressez-vous de cette initiative ?C’est un projet qui a été réalisé dans le cadre d’un partenariat exemplaire avec la CGEM, le ministère du Commerce et de l’industrie et l’Agence nationale pour la promotion de la petite et moyenne entreprise (ANPME). L’objectif était de permettre aux PME de lutter contrer la corruption en la dénonçant de façon anonyme puisque le dénonciateur est muni d’un code d’accès qui lui permet de garder le contact avec les gens chargés de suivre son dossier. Ce site fonctionne grâce à un progiciel développé en Allemagne. Il a été utilisé la première fois en dehors de l’Allemagne, au Kenya puis au Maroc. En tout cas, grâce à «stopcorruption.ma» le nombre de plaintes a connu une augmentation importante. Elles sont passées d’une centaine en deux ans, avant la création de ce site à quelque 1 139 plaintes en 18 mois sachant que par voie normale, nous avons reçu moins de 170 plaintes.A-t-on donné des suites à ces plaintes ?Bien sûr. Mais il faut savoir qu’avant de traiter les plaintes, on est obligés de faire le tri et d’écarter celles qui ne relèvent pas de notre domaine. Je voudrais préciser que dans un premier temps, nous avions décidé de traiter uniquement les plaintes des PME. Et c’est ainsi que nous avions traité plusieurs centaines. L’exemple qui revenait à chaque fois concerne des plaintes de PME s’estimant évincées indûment d’un marché public.Mais il faut préciser que nous n’étions pas obligés systématiquement de recourir à la justice. Nous essayions parfois de comprendre ce qui s’est passé et pourquoi telle ou telle PME n’a pas été retenue. Nous nous adressions au responsable d’un marché ou au responsable dans un département pour qu’il puisse justifier sa décision.Beaucoup d’observateurs ont été «indignés» par les propos tenus par le chef du gouvernement dans une récente sortie médiatique, estimant que ses déclarations encourageaient l’impunité. Est-ce que de tels propos, surtout après le coup d’arrêt donné au dossier des agréments, ne constituent pas un mauvais signal pour les citoyens ?En ce qui concerne la question des agréments de transport, j’estime qu’il est plus important de proposer des alternatives et de ne pas se contenter de dévoiler les noms des bénéficiaires. Mais des alternatives, cela se prépare, car il faut faire des études, élaborer des lois, respecter des procédures.Plusieurs entités ont été constitutionnalisées et attendent l’élaboration de leurs textes organiques. N’y a-t-il pas un risque de voir certains projets de loi organique, dont celui sur la corruption, trainer pendant des années ?Je crois que le gouvernement travaille suivant un calendrier législatif bien précis. Il faut reconnaître que tout est arrivé en même temps et que les réformes engagées sont énormes. Beaucoup de lois organiques relatives aux institutions de bonne gouvernance doivent être élaborées et adoptées. Tout cela nécessite du temps et de la concertation. Le projet de loi organique concernant l’Instance de probité et de lutte contre la corruption a demandé une dizaine de séances de travail. Il fallait consulter des experts, faire des benchmarks, comparer, analyser et discuter pour pouvoir élaborer un projet bien ficelé... Il ne faut pas perdre de vue qu’on est en train de mettre sur pied des institutions. La mise en place des fondations solides est cruciale et il faut que tout fonctionne ensemble et de manière cohérente. Mais sur ce plan, je n’ai pas d’inquiétude.L’ICPC a-t-elle une stratégie pour contrer la corruption qui se développe à chaque rendez-vous électoral ?Nous avons déjà élaboré, à l’occasion des précédentes élections législatives, une étude complète relative à la bonne gouvernance chez les partis politiques, notamment en période électorale. Nous avons eu plusieurs réunions avec les formations politiques, et avons pu ainsi convaincre la majorité d’entre elles de signer la Charte nationale pour l’éthique de la pratique politique. Nous comptons mener une action similaire au cours des prochaines élections.Ne pensez-vous pas que les commissions d’enquête parlementaires empiètent sur votre domaine de compétence ?Nous avons déjà soulevé cette question, mais tout dépend de la nature de la coordination entre les parties en question. Nous avons insisté sur la nécessité, à chaque fois, de nous fournir les informations qui nous intéressent. Nous avons aussi proposé de rendre obligatoire le fait qu’on nous soumette les textes en discussion au Parlement afin qu’on soit au courant de tout ce qui se prépare dans ce sens. Si les choses se passent selon cette logique, il ne doit pas y avoir d’empiètement sur nos attributions. Avec un peu de coordination, le Parlement peut profiter des compétences et de l’expertise de notre instance ainsi que de celles des autres instances de bonne gouvernance.Par rapport à son environnement régional, à quel niveau se situe le Maroc en matière de lutte contre la corruption ?Face à la corruption, les journalistes et les commentateurs se focalisent sur les problèmes alors qu’il faut se focaliser plutôt sur les solutions. Si on se contente de dire que c’est très grave, que c’est très complexe… on ne va rien faire et on va se décourager. Au sein de l’ICPC, nous pensons qu’il est possible de lutter contre la corruption. Nous travaillons dans cet état d’esprit.Pour ce qui est du classement de notre pays par rapport au monde arabe, le Maroc se trouve au milieu du tableau. Cela s’explique à mon sens par le fait que l’indice de perception de la corruption est biaisé puisqu’il est beaucoup plus orienté vers la petite corruption, celle qui touche les services publics et qui fait que les gens ont l’impression que la corruption sévit à grande échelle. C’est le cas des pays comme le Maroc. Mais dans des pays arabes riches, mieux classés que le nôtre, il y a la grande corruption qui ne touche pas la majorité de la population et qui passe donc sous silence.Personnellement, je préfère qu’on mesure les progrès réalisés en matière de lutte contre la corruption. C’est l’approche qui est en train d’être adoptée par beaucoup de pays, notamment le Brésil. Cette approche consiste à mettre en place des mesures, à prévoir des délais, à allouer des ressources et à déterminer des responsabilités. Et après, on demande des comptes. C’est une méthode basée sur les solutions et non sur les problèmes.En matière de lutte contre la corruption au Maroc, de par ma qualité de président du réseau arabe pour l’intégrité et la lutte contre la corruption, je peux vous dire que les efforts faits par notre pays sont regardés avec beaucoup d’attention. Non seulement par les Arabes, mais aussi par les organisations internationales, y compris Transparency International. Ils estiment qu’il y a du sérieux et de la volonté. Nous sommes aussi connus pour notre franc-parler.L’ICPC a-t-elle les ressources financières nécessaires pour mener à bien sa mission ?Notre budget est faible. Je pense qu’il n’y a pas de raison pour que le budget de l’instance centrale de prévention de la corruption représente un quart ou un cinquième d’autres instances. Il faut que l’ICPC ait, au moins, un budget équivalent à celui accordé aux autres instances de bonne gouvernance. Car il est inconcevable que l’instance reçoive un budget de 15 millions de dirhams, voire moins, alors que d’autres instances tournent avec un budget de l’ordre de 50 ou 60 millions de dirhams. Il faut que nous ayons assez de ressources, pour faire notre travail convenablement. Nous sommes une vingtaine de personnes, alors que le personnel d’autres institutions se chiffre en centaines.Un dernier mot ?Premièrement, je crois qu’avec la nouvelle Constitution, nous pouvons faire un travail sérieux en matière de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption… pour peu qu’on se dote d’une stratégie bien définie avec des objectifs, des mesures, des ressources, des délais, des responsabilités bien déterminée. Il est clair que l’appui de la société civile est primordial. Deuxièmement, la lutte contre la corruption doit inclure les dimensions de prévention et de sanction. Le règne de la loi est très important. L’État de droit est la clé de toutes les réformes. Troisièmement, il faut éviter d’être obnubilé par les problèmes et s’orienter plutôt vers les solutions. Qu’on soit responsables, journalistes ou intellectuels, qu’on fasse partie de l’opposition ou de la majorité, nos efforts doivent se focaliser sur les solutions et surtout avoir la conviction que la lutte contre ce mal est possible. Quatrièmement, tout en soulignant l’urgence de prendre des mesures, j’insiste sur l’importance d’avoir de la patience et du souffle. Les résultats ne peuvent être réellement au rendez-vous qu’à moyen et long termes. Il ne faut pas céder au discours pessimiste.

Débat animé par Abdewahed Rmiche, Brahim Mokhliss et Abdelhadi Gadi pour Le Matin

et par Hassan El Attafi, Fouad El Yamani et Adil Gharfaoui pour Al Maghribia

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