22 Avril 2012 À 10:08
Le Maroc, situé à la jonction des deux espaces atlantique et méditerranéen de l’Afrique, doit à ce continent l’une des dimensions fortes de son identité. Il partage dans ce cadre avec les pays africains l’origine et le métissage des populations, l’expérience historique des luttes de libération nationale et les illusions panafricanistes, les difficultés de gestion des réalités post coloniales et les tensions de la guerre froide, les dérives de l’endettement et les épreuves des ajustements structurels. Il partage aujourd’hui encore, avec l’Afrique, l’ardente obligation de concilier une croissance économique forte et soutenable et une cohésion sociale durable.
Au cours des différentes séquences historiques que je viens de relater, quelques-uns des pays de notre continent peuvent se prévaloir d’avoir réussi à consolider leur cohésion nationale, à accroître leur potentiel de croissance et à engager des processus prometteurs de progrès social et de transition démocratique. Leurs expériences nous confortent dans la conviction que l’Afrique, avec la qualité des ressources naturelles et humaines dont elle dispose, doit constituer à l’avenir l’un des pôles régionaux de la croissance économique et du rayonnement culturel dans le monde. Ses modèles de développement n’en présentent pas moins aujourd’hui de réelles fragilités structurelles, malgré la relative amélioration de la croissance économique qu’ils ont réalisée au cours des dix dernières années. L’Afrique reste encore confrontée aux graves défis que constituent les taux élevés de la pauvreté et des inégalités sociales et territoriales, la multiplication des foyers de conflits, d’insécurité, voire de guerres larvées et les effets éprouvants des changements climatiques sur les ressources naturelles et les conditions de vie des populations.
Elle prend aujourd’hui la mesure du décalage entre les promesses et les résultats des politiques de libéralisation et d’ouverture économiques non associées aux réformes de structure à caractère économique, sociétal et culturel qu’implique la compétitivité globale dans le contexte contraignant de la mondialisation. Les changements que le monde est appelé à connaître au cours de ce 21e siècle sont de nature à rendre encore plus urgente pour nos pays l’obligation d’accéder à cette compétitivité globale.
La crise économique de type systémique que connaît aujourd’hui le système économique mondiale et dont les experts continuent encore à n’en cerner que passablement les prolongements et les effets, est en fait le révélateur de l’avènement d’un nouveau monde, aujourd’hui encore en gestation et qui, à moyen terme, donnera son identité spécifique au 21e siècle. La nouvelle géographie économique mondiale, dont ce monde est porteur et dont nous observons aujourd’hui l’ébauche, reproduira fondamentalement, en les enrichissant, les mécanismes économiques de la mondialisation ainsi que les valeurs qui en constituent les fondements et qu’elle a su universaliser d’une manière irréversible.
Dans ce processus, les mutations que connaissent aujourd’hui les domaines de la recherche scientifique, des technologies et des modes de production, d’échange et de consommation intègrent de plus en plus l’impératif de la durabilité de la croissance économique et de la cohésion sociale comme un déterminant fondamental de la compétitivité et des profits de demain. Elles ouvrent aux capitaux publics et privés de nouvelles opportunités sectorielles, géographiques et sociales d’investissement où le souci des équilibres écologiques, de la durabilité des ressources et de la diversité des cultures n’exclut ni la compétitivité ni les profits. Ces perspectives devraient requérir de nos pays la «mise en œuvre d’une nouvelle génération de réformes» à caractère structurel comme l’a préconisé Sa Majesté le Roi Mohammed VI aux pays arabes en les invitant à se préparer aux défis de la compétitivité future de leurs économies lors des dernières réunions annuelles des institutions financières arabes mixtes. Ces perspectives peuvent aussi inspirer une plateforme de dialogue, d’échanges vertueux et productifs avec les générations montantes sur un véritable projet de société conforme à cette exigence citoyenne d’une économie au service d’une plus grande justice sociale et d’une démocratie plus participative que ces générations ont exprimé à travers le monde, avec une force et une détermination inédites.
Les pays qui n’auraient pas pris la mesure de ces mutations et su anticiper la nouvelle géographie économique mondiale du 21e siècle risquent de n’avoir qu’une place marginale dans la cartographie, qui s’ébauche déjà sous nos yeux, de ses centres de gravité économiques, géostratégiques et politiques. Au cœur de ces défis de la compétitivité future des économies, la cohésion sociale et le bien-être, prennent la dimension d’un véritable enjeu d’avenir.
L’actualité du thème de notre conférence procède de cette forte portée sociétale qui marque aujourd’hui la nouvelle orientation de la statistique dans le monde. Dans ce cadre, la richesse d’un pays est évaluée avec une plus grande rigueur conceptuelle de sa durabilité, le progrès social par référence aux inégalités des revenus et du patrimoine, alors que la notion de niveau de vie est étendue aux concepts plus larges du bien-être et de la qualité de la vie mesurés autant par des indicateurs objectifs que par le ressenti des populations. Cette conférence est invitée à s’enrichir de cette nouvelle vision de la statistique en capitalisant sur les approches qu’elle promeut à l’initiative d’institutions internationales, régionales ou nationales compétentes. Je voudrais, à cet égard, citer en particulier les travaux réalisés dans ce domaine par l’OCDE en raison de leur rigueur conceptuelle et méthodologique et l’inspiration que nous y avons puisée pour la conduite de certaines de nos propres enquêtes. Nous en sommes d’autant plus conscients au Haut commissariat au Plan que nous avons, il y a quelques années déjà, souscrit aux préconisations de l’OCDE dans ce domaine. Nous avons pu ainsi vérifier leur pertinence dans la conduite de nos travaux d’évaluation des performances économiques de notre pays et dans nos analyses et nos mesures des conditions de vie de nos citoyens.
Armés ainsi de la pratique de cette statistique citoyenne, nous avons réalisé deux grandes enquêtes. La première porte sur la mobilité sociale pour mesurer les déclinaisons objectives et subjectives de l’un des facteurs de la cohésion sociale, et ce, à partir d’une série pluriannuelle des résultats de notre enquête permanente sur l’emploi. Avec la deuxième, nous nous sommes proposés d’appréhender par des indicateurs significatifs, l’idée que se font nos concitoyens du bien-être, leur ressenti de sa réalité dans leur vie concrète et leur évaluation, sous cet angle, de leur degré de satisfaction de la vie. Nous avons pu mesurer à cette occasion les difficultés de concevoir de telles enquêtes, de former l’encadrement chargé de leur réalisation sur le terrain et d’adapter la formulation des questions aux spécificités sociales et linguistiques locales de la population, ainsi que l’effort conceptuel et technique que l’exploitation des résultats a requis de la part de nos ingénieurs statisticiens. Aussi, sommes-nous, me semble-t-il, en droit, au moment où se multiplient les publications d’indicateurs statistiques sur des questions aussi fondamentales, d’être vigilants sur leur fondement conceptuel, leur méthode de collecte de l’information et leur technique d’exploitation et d’interprétation des résultats publiés.Je voudrais conclure, en exprimant mon espoir que la statistique institutionnelle parviendra, afin d’éviter tout risque de mercantilisation de sa discipline, à prendre en charge la production d’indicateurs aussi significatifs du progrès social, et ce, en collaboration avec les organismes internationaux reconnus pour leur compétence dans ce domaine. Puisse les travaux de cette conférence réussir à en faire une étape d’amorçage de ce processus en Afrique.