L'humain au centre de l'action future

«Il ne s’agit pas de délivrer un message, mais de décrire des situations de pouvoir»

Fiction allégorique, «Le retour du Muezzin» a été publié en mai dernier aux éditions Publisud. Son auteur Abdellah Bensmain revient dans cet entretien sur l’ouvrage et la pléthore de symboles qu’il porte.

Abdellah Bensmain.

18 Mars 2012 À 12:27

Le Matin : L’ouvrage regorge d’allégories, d’images et de symboles. Ne pensez-vous pas que cela rend difficile la compréhension de l’idée du livre et n’aide pas le lecteur à trouver facilement le fil conducteur ?Abdellah Bensmain : Tout le monde avance caché, dans un pays qui n’est pas identifié... L’inconscient s’exprime dans le discours, mais il faut le chercher pour le trouver. La parole intermédiaire n’est jamais le sens premier, mais s’exprime dans la complexité : quelqu’un qui vous dit que votre article est bon suppose qu’il est capable de porter un jugement, car il sait faire la différence entre le bon et le mauvais article. Quelqu’un qui vous dit que votre article manque de déontologie suppose qu’il connaît les règles déontologiques qui encadrent votre travail ! Le fil conducteur n’est jamais évident. Il est si ténu qu’il est invisible à la simple lecture. C’est à l’observation et à l’écoute que l’on peut donner un semblant de cohérence aux propos du narrateur qui avance à mots couverts. Le visage aussi des personnages n’est pas à découvert, mais dans l’anonymat de la foule. Le Muezzin n’a pas d’identité. Il n’est pas le seul. Le pays dans lequel se passe «l’histoire» est également un pays imaginé, fait de morceaux de pays reconnaissables.

À la fin de l’ouvrage, on s’attend à ce que l’identité du Muezzin soit révélée. Mais, ce n’était pas le cas. Qui est le Muezzin ? Que symbolise-t-il ?Le Muezzin, de mon point de vue, est une figure. C’est la figure emblématique de l’opposant comme a pu l’être Khomeyni au Shah d’Iran ou encore Ben Laden pour les Américains et leurs alliés qui le voyaient partout, mais ne le trouvaient nulle part. Le personnage principal, le Muezzin, personne ne l’a rencontré, personne ne sait où il est réellement. C’est une rumeur qui enfle et autour de laquelle se construit la politique de l’État. Il en est de même du Guide Suprême et Supérieur de la Nation : tout est rapporté par une voix anonyme, une voix off…

À lire cet ouvrage, on est frappé par la pléthore d’ironies, de cynismes, de sarcasmes. Le chef de l’État est décrit également comme un personnage mégalomane, paranoïaque... Quel est le message derrière tout cela ?Encore une fois, il ne s’agit pas de délivrer un message, mais de décrire des situations de pouvoir, des situations de discours d’opposition. Un discours politique, c’est une personne qui parle au nom de tout le monde. Souvent en politique, celui qui parle ne dit pas «je» mais «nous». Le personnage mégalomane, paranoïaque, est la figure même du dictateur que l’on retrouve dans la littérature. Cette mégalomanie s’exprime dans la compétition ouverte avec les pays voisins et l’opposant emblématique qu’est le Muezzin. Un voisin veut construire une mosquée ? Il en construira dix. Le Muezzin et ses partisans appellent à ériger 10 minarets par quartier ? Il en fera surgir 100…On peut citer à cet effet «L’automne du patriarche» de Gabriel Garcia Marquez, dont le personnage a «entre 107 et 232 ans» ou, plus proche encore, «Une peine à vivre» de Rachid Mimouni, dont le vieux dictateur, arrivé au pouvoir par un coup d’État, est fatigué de gouverner dans l’angoisse et attend le coup d’État qui mettra fin à son règne comme une délivrance.Dans «Le retour du Muezzin», le lecteur passe de l’humour à l’ironie, de l’ironie au sarcasme, comme l’ont souligné Mansour M’Henni et Farida Bouhassoune. La fiction dans ce cas ne prend pas la photographie de ce qui se passe, mais en dessine la caricature. D’une certaine façon, «Le retour du Muezzin» est plus une société vue par les Guignols de l’Info, dessinée par Slim ou Wolinski, qu’un traité de sociologie ou une lecture politique et sociale, structurée, d’une société ou d’un pays.

Visiblement, l’auteur cherche à décrire et à dénoncer les tares d’un mode de gouvernance quasi totalitaire, basé sur la «déification» du chef et sur «la théorie du complot» comme moyen de mobilisation de la population. Dans quelle mesure cet état de fait ressemble-t-il à ce qui se passe dans les pays arabes ?Les dictatures se ressemblent par leur mode de fonctionnement, leur mode de gouvernance. Qu’elles soient arabes, latino-américaines ou… soviétique, les dictatures ont une sainte horreur du discours contradictoire : plus souvent qu’il n’en faut, la dictature croit, à tort, que le discours d’opposition est toujours à combattre et ses tenants à détruire. Ce schéma a jalonné l’histoire des peuples. Aucun continent n’a échappé à cette malédiction du pouvoir. L’Europe est passée par là. La chute de la dictature au Portugal n’est pas si ancienne. La révolution des Œillets ne date que de 1974, comme la Grèce ne s’est libérée de la dictature des Colonels qu’en 1974. La mort du Caudillo en Espagne a délivré ce pays de la poigne de fer de Franco, seulement en 1975.

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