Fête du Trône 2006

Comment faire de la culture un levier d'inclusion des jeunes ?

Comment faire dès lors de la Culture un levier d'inclusion des jeunes ? C'est l'objet de cet entretien.

31 Janvier 2012 À 17:39

Le rapport portant sur «l'inclusion des jeunes par la culture» présenté par Ahmed Abbadi, président de la Commission des affaires culturelles et des nouvelles technologies au Conseil économique et social, lors de sa dernière session, est un rapport de qualité qui pourrait servir à la feuille de route du nouveau ministre de la culture, Amin Sbihi. Avant d'aborder la question de l'inclusion des jeunes, sans doute faudrait-il revenir sur la signification de la culture. Dans le dernier ouvrage «Culture et cultures» un défi pour les droits de l'Homme, qui vient de paraître dans les éditions l'Harmattan, sous la direction d'Ali Sedjari, l'auteur pose dans son rapport introductif la question: que signifie la culture aujourd'hui ? Selon la déclaration universelle de l'Unesco, la culture, écrit-il, est l'état des traits distinctifs spirituels et modernes, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social, qui englobe outre les arts et les lettres, les modes de vie, les façons de vivre ensemble, les systèmes de valeur, les traditions, les croyances. Par sa nature même, écrit le sociologue, la culture est un phénomène social et, de ce fait, elle devient cet ensemble de significations, de valeurs et de croyances qui déterminent notre façon de faire et structurent nos pensées. Elle influe sur nos comportements, nos attitudes, nos modes de vie et nos rapports avec les autres.

C'est ainsi que les jeunes d'aujourd'hui sont spectateurs et acteurs de la mise en place d'un nouvel ordre culturel et économique mondial qui doit tout aux techniques de la communication qui ont façonné un espace-temps nouveau qui s'appelle la globalisation nourrie autant d'inquiétudes que d'espoirs. Le rapport du CES sur la culture fait le même constat: «La relation des jeunes marocains à la culture connaît un bouleversement considérable, en particulier sous l'effet des chaînes satellitaires et de l'extension de l'usage des nouvelles technologies de l'information. Les jeunes ont accès à une offre culturelle plurielle et ont acquis une autonomie par rapport aux sources traditionnelles de production et de diffusion de la culture». Il reste que l'autonomie ne suffit pas et que l'absence d'une stratégie culturelle a conduit, comme le souligne le président du CES, Chakib Benmoussa, à une dévalorisation du patrimoine culturel et à... du gaspillage. Là, le constat réalisé dans le rapport de M. Abbadi est clair: les politiques publiques qui s'adressent aux jeunes se caractérisent par le manque de transversalité, la faible anticipation par rapport aux changements rapides en cours et l'augmentation du gap entre les besoins effectifs des jeunes en termes d'infrastructures et de contenu culturel et d'offre publique disponible. Les politiques d'urbanisme n'ont pas accordé l'importance qu'il convient au cadre de vie et aux espaces de loisirs et de culture, ce qui a conduit des jeunes sans défense à se retrouver face à des mouvements poussant à la marginalisation ou prônant la violence». Ce désert culturel n'a cependant pas empêché l'éclosion d'une formidable créativité- ingéniosité : «Les capacités créatrices des jeunes ont permis à la scène culturelle marocaine de se développer, de faire preuve de grande créativité, d'acquérir une certaine indépendance et liberté et d'interagir positivement avec d'autres cultures du monde». Comment faire, dès lors, de la Culture un levier d'inclusion des jeunes ? C'est l'objet de cet entretien.
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LE MATIN : Il y a une certaine perception des jeunes, porteuse de stéréotypes souvent négatifs à l'encontre des jeunes, qui fausse parfois la perception d'ensemble. Avez-vous pu éviter cet écueil dans l'état des lieux que vous avez dressé ?
AHMED ABBADI :
Par autosaisine du CES déléguée à la commission de la culture et des nouvelles technologies que je préside, nous avons procédé à de nombreuses auditions de jeunes invités à s'exprimer et à traduire ce que ressentent les jeunes soit oralement soit par écrit. Parallèlement à cela, nous avons lancé des expertises pour faire le point de ce qui existe déjà en termes d'études et d'enquêtes, de travaux universitaires. Les problèmes que ressentent les jeunes sont d'ordre cosmologique. Comprendre le monde qui nous entoure devient de plus ne plus difficile et crée une souffrance latente, diffuse. Qui sommes-nous, où sommes-nous, pour quelles raisons, ce sont des questions qui reviennent souvent dans les discussions. Les jeunes sont peut-être connectés par les nouvelles technologies, mais ils ne comprennent pas les lois qui régissent notre monde et ils expriment ce mal-être par des fuites en avant, parfois par ce qu'un poète a appelé « les paradis artificiels » et la fréquentation de certains sites. Ce sont des formes d'addiction et de déconnexion qui expriment une souffrance, une vacuité synonyme d'un immense vide culturel.

Quelle est la première conclusion à laquelle vous êtes arrivés après ces auditions ?
Qu'il y a urgence non pas à dicter une voie, mais à aider ces jeunes à construire un système où ils puissent interagir avec le monde, où ils puissent se réaliser, s'épanouir et relativiser les difficultés. Pour cela, il faut des leaderships dans le monde de la culture, de la politique, des sciences. Il faut aussi tout en redonnant confiance aux jeunes, un star-système qui transcende le nivellement actuel et qui contribue à mettre en valeur les jeunes, qui leur donne de la visibilité, de l'assurance.

Vous constatez dans votre rapport que la relation des jeunes Marocains à la culture connaît un bouleversement considérable, en particulier sous l'effet des chaînes satellitaires et de l'extension de l'usage des nouvelles technologies de l'information. Les jeunes Marocains sont-ils connectés au monde ?
Ils sont hyperconnectés. Notre jeunesse est ingénieuse, créative et les jeunes qui sont autonomes s'enrichissent à toutes les sources de culture. Ils ne s'arrêtent jamais, toujours en quête au risque parfois d'être hyperactifs en musique, en cinéma… Notre jeunesse est connectée, débrouillarde et malgré les lacunes de notre système éducatif, beaucoup de jeunes sont multilingues, anglophones, hispanophones, francophones…

Vous indiquiez dans le rapport que les politiques publiques en matière de culture souffrent de l'absence d'accumulation, d'harmonie et de continuité dans les programmes adoptés. Pouvez-vous approfondir cette idée ?
La manière dont on conçoit la culture dans notre pays est pauvre. Elle est conçue parfois comme un luxe, parfois comme liée à notre héritage historique ou à une mode, émanation artistique très limitée. Ceci a son impact sur nos politiques publiques. Le budget réservé à la culture, 0,5 % du budget national, est dramatiquement insuffisant. Il y a aussi l'organisation du département de la Culture. Son organigramme révèle une certaine conception culturelle qui ne répond plus aux attentes des jeunes et des moins jeunes. Il y a des directions réservées à la conservation de l'héritage, une autre à la communication avec les acteurs culturels, une division pour le Salon du livre... Nous avons également besoin d'une refonte du ministère de la Jeunesse et des Sports qui souffre aussi d'un déficit de ressources humaines. Il faudrait également faire une radioscopie du ministère de l'Éducation pour voir s'il correspond aux évolutions actuelles et s'il répond aux attentes culturelles des jeunes. Nous avons deux écoles des beaux-arts, une à Tétouan, l'autre à Casablanca, qui survivent. Les conservatoires de musique qui subsistent font face à des crises budgétaires.

Face à ce désert culturel, que font les jeunes ?
Ils n'attendent pas. Ils créent leur propre manière de célébrer la culture. Ils ont créé Naida, ils ont créé L'boulevard, ils ont créé leurs ksarates... Ce qui est prometteur dans notre pays, c'est qu'il y a un formidable potentiel, une ingéniosité, des aptitudes qui ne demandent qu'à émerger. On a besoin de s'atteler à cette problématique de la culture, de la repenser et il y a urgence. À travers les relais, les alliances, les recommandations que nous avons faites au CES pourraient être déclinées, car il s'agit aujourd'hui de reconsidérer la place de la culture dans notre conscience collective et notre projet de société, de faire de la culture un levier d'inclusion des jeunes à travers le développement d'un projet culturel national qui considère la culture comme une question stratégique pour renforcer la confiance des jeunes et assurer l'interaction active avec le reste du monde. Il s'agit aussi d'impliquer l'ensemble des acteurs institutionnels et sociaux dans une démarche participative à travers des institutions prévues par la nouvelle constitution pour les jeunes notamment Le Conseil de la jeunesse et de l'action associative, ainsi que le Conseil national des langues et de la culture marocaine et à travers l'établissement d'une charte nationale pour la protection du patrimoine matériel et immatériel. Il y a aussi urgence à réfléchir sur un plan national stratégique pour élaborer des cahiers de charges qui seront affectés aux départements concernés, Éducation, Jeunesse et Sports, Culture... Il nous faut créer et renforcer cette fibre de la culture qui permet l'inclusion des jeunes, mais pour cela il ne suffit pas de décréter la culture, mais de la faire à travers les programmes de formation des sciences, des maths… Ce ne sont pas seulement les professeurs de dessin ou des beaux-arts qui sont concernés par la culture, mais tous les enseignants qui peuvent intégrer cette donne culturelle en enrichissant leurs cours.

Les politiques sectorielles doivent également être mises à contribution ?
C'est une de nos recommandations pour l'intégration au niveau des établissements d'éducation et de formation des fondements du projet culturel national. Pour multiplier les espaces de culture dans la programmation dans le cadre de la loi sur l'urbanisme, des infrastructures et équipements culturels sont nécessaires tant au niveau national ou régional qu'au niveau local, pour sauvegarder les lieux de mémoire. Nous voulons des espaces culturels ouverts aux jeunes dans toutes les régions et pour cela il faut éviter ces villes-dortoirs très dépressives qui ne comportent pas de lieux de vie et de culture. Il faudrait dorénavant avant de donner toute autorisation de bâtir, de vérifier si les conditions d'inclusion par la culture sont vérifiées. Je pense aux maisons de jeunes, de terrain de jeu, de piscines, de théâtre, de cinéma, de cyber, de médiathèques. Et pour mener à bien ce programme, il faut l'implication, l'engagement des forces vives du pays, à savoir les syndicats, les partis, les ONG, les médias qui doivent être sensibilisés à cette question de la culture.

Vous préconisez aussi l'ouverture de la mosquée, une mosquée de proximité dites-vous ? Je rappelle que vous êtes secrétaire général de la Rabita Mohammadia des Oulémas, une institution d'utilité publique qui comprend près de 70 membres, dont une dizaine de femmes nommées par le Souverain. Selon ses textes fondateurs, la Rabita est chargée de faire connaître les valeurs de l'Islam, mais aussi de contribuer à l'animation de la vie scientifique et culturelle.
Oui, nous avons bien sûr pensé au renforcement du rôle de la mosquée de proximité, à travers la promotion par les organismes officiels de modules de formation fondés sur les principes de l'Islam tel qu'il a toujours été pratiqué au Maroc comme une religion de tolérance, de juste-milieu, ouverte sur les autres. Nous avions initié cela en 2004, le Maroc avait aussi participé à l'élaboration de la déclaration du Caire. Nous avons au Maroc près de 50 000 mosquées, qui sont des lieux de prière sacrés, mais aussi des lieux de vie dont il faut optimiser l'utilisation et qui pourraient rendre de grands services. Il y a la problématique des contenus, de ce qui peut être enseigné, d'où cette proposition de Kit de formation basé sur des modules qui permettent de transmettre un islam ouvert et tolérant.

Vous avez fait un benchmark qui met en avant les différentes expériences réalisées notamment dans des pays qui ont des problèmes similaires à ceux du Maroc pour piocher des idées.
L'une de ces idées c'est la création de lieux de culture ?

La restructuration du secteur de la culture passe par la création de centres multimédias ouverts aux jeunes et destinés à être des espaces culturels, des lieux de communication, d'éducation, de découverte et de créativité comme ces points de culture qui ont été créés au Brésil dans le cadre de Viva Cultura par le président Lulla. Nous recommandons de notre côté de mettre en place une stratégie d'offre culturelle physique, accès aux musées, aux maisons de culture, au cinéma, aux médiathèques, aux bibliobus dans les régions éloignées et accès numérique, facilités par le biais de sites thématiques d'animation culturelle, musées virtuels, numérisation du patrimoine culturel et artistique… La diversification des sources de financement de la culture, des partenariats innovants pluriannuels entre l'Etat, les collectivités territoriales, le privé et les associations culturelles et de jeunes sont une première réponse au financement de la culture. Il y en a d'autres, je pense au mécénat qui pourrait se développer. Comme l'a souligné l'un des membres de la commission, la culture c'est le ciment et le lien d'une nation, une nation qui doit être également connectée au monde.
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