L'humain au centre de l'action future

«L’illustration est un bon moyen pour convertir les Marocains à la lecture»

● Avec à son actif l’adaptation de deux de ses romans en BD, Habib Mazini nous livre ses impressions quant à l’évolution de la BD au Maroc. Adapter, arranger une œuvre littéraire pour la transposer dans un autre mode d’expression, c’est un pas vers des «noces du texte et de l’image».
● Professeur universitaire et auteur de nombreux livres, Habib Mazini a collaboré à plusieurs projets pour soutenir la production de la BD au Maroc. Actuellement, il travaille sur une toute nouvelle expérience avec Said Bouftass.
Une BD qui verra bientôt le jour…

Habib Mazini, écrivain

25 Mai 2012 À 16:02

Le Matin : Quel regard portez-vous sur la pratique de la BD au Maroc ?Habib Mazini : Pour apprécier une pratique, cela suppose qu’elle existe. Or nous n’en avons pas chez nous. Certes, quelques rares expériences existent, comme celles de Mourid, Nadrani, Nouiga, Chanson, Nouaiti, Wajdi, Maazouzi, Demnati, Babahadi, l’école de Tétouan, auteurs qu’il faut saluer, mais la moisson reste faible. Songez qu’en France l’année 2011 s’est soldée par 5 327 publications, au Japon c’est par millions que le calcul se fait, des chiffres enchanteurs… Pas un genre n’y échappe. Assurément, nous sommes très loin de cette réalité éditoriale. La nôtre est à l’image des autres formes culturelles, indigente et misérable.

Comment expliquez-vous que la BD marocaine soit autant délaissée ?La BD est inexistante pour plusieurs raisons. Dois-je rappeler qu’à l’origine, cet art a été initié par des gens passionnés ? En face d’eux a fleuri une curiosité. La conjonction de ces deux facteurs a permis le formidable essor de la BD. Or ces ingrédients nous font cruellement défaut. S’y ajoute l’absence de structures de formation, de diffusion, d’édition (on en compte 310 en France, au Japon, la plus illustre maison vient de fêter sa quarantième année d’existence). J’ai évoqué plus haut la passion, à dessein. La finalisation et la réussite d’une BD reposent pour beaucoup sur l’illustrateur. Et donc sans une réelle motivation transcendant l’aspect matériel, on ne peut aboutir. Il faudrait cesser de lier toute vitalité culturelle à l’existence de moyens financiers. Les acteurs de la chose culturelle en sont conscients, et s’ils persévèrent dans le travail, c’est par un besoin de reconnaissance. Force est de constater que l’environnement est avare de reconnaissance.

Quelle peut être la valeur ajoutée de tous les festivals autour de la BD ?C’est l’occasion de communiquer, cela est primordial dans notre société. L’adage : je communique donc j’existe, s’impose encore plus dans notre pays où la culture est la dernière des préoccupations. Le festival doit aussi susciter des vocations. Beaucoup de jeunes dessinent pour le plaisir, le festival pourrait être éventuellement l’occasion d’initier des synergies pour mener ensemble un projet. Enfin, je pense que le festival doit être surtout l’occasion d’inviter des sponsors et d’autres établissements en relation avec la BD.

Comment évaluez-vous la première édition du Festival de Casablanca à laquelle vous avez participé ?Je sais que Said Bouftass, l’organisateur, y a consacré beaucoup d’énergie et qu’il est enthousiaste. Un enthousiasme que j’espère contagieux. Le cadre est magnifique, les participants de qualité et tous engagés dans cette forme d’expression. Comme il s’agit d’un premier festival, espérons qu’il aura les vertus et les défauts d’un premier amour, c’est-à-dire qu’il faut s’y engager avec son cœur, la suite…

Parlez-nous de l’adaptation de vos livres en BD ?Mes livres pour Jeunesse s’y prêtent. C’est le cinéma qui m’a mené à l’écriture, c’est vous dire si mon écriture est très visuelle. J’ai commencé une expérience avec Bouftass qui j’espère aboutira bientôt, puisqu’il ne reste que le coloriage. J’avais contacté mon ami Mourid, malheureusement, il est engagé dans l’expérience du «Pain nu». J’ai parlé plus haut du rôle déterminant de l’illustrateur, je reste donc ouvert à toute proposition. Côté livres pour adultes, mes romans «la Vie en laisse» et «la Grande menace» peuvent aisément s’y prêter. J’ai fait la proposition à un ami illustrateur pour le second titre et j’attends. Pour les autres, «le Jardinier du désert» et «la Faillite des sentiments», je reste persuadé qu’ils feront facilement l’objet d’une adaptation au cinéma. Car tous les ingrédients d’un bon film s‘y trouvent. Nos cinéastes ne les ont pas lus ou pas aimés. Et comme je suis mauvais vendeur, je ne risque pas de faire le premier pas.

Est-ce que tous les romans peuvent se prêter à cet exercice ?Je ne le pense pas. Quoique certains artistes ont réussi à illustrer de grands romans supposés difficiles d’accès. Je pense notamment à la série Futuropolis de Gallimard avec Tardi pour «Voyage au bout de la nuit» de Céline, Baudoin pour «Harrouda» de Benjelloun. C’est plutôt un défi pour l’illustrateur, et le travail de Mourid sur «Le pain nu» s’inscrit dans cette perspective. Je pense qu’il va réussir à restituer son ambiance. L’illustration est un bon moyen pour convertir les Marocains à la lecture. C’est ce qui explique mon attachement à la BD, un genre qui prévaut ailleurs comme moyen efficace d’éducation et de loisir. La BD pourrait constituer le premier contact avec l’écrit, une espèce d’étape avant d’aborder le livre. Elle est en phase avec l’univers de l’enfant et du citadin stressé : des images, des mots, un univers, une intrigue… tout pour associer l’instructif au ludique. C’est même une alternative conviviale au pouvoir conquérant et asservissant de la télévision.

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