L'humain au centre de l'action future

«Grâce aux révolutions arabes, on est en train de vivre la fin des utopies islamistes»

Écrivaine et militante féministe algérienne, Wassyla Tamzali nous livre une lecture des bouleversements qui ont secoué les pays arabes. Loin de toute analyse politique, l’auteure nous donne à penser des vérités longtemps mises en sourdine.

25 Juin 2012 À 18:05

Le Matin : Comment est née l’idée d’écrire le livre «Histoires minuscules des révolutions arabes» ? Wassyla Tamzali : L’idée de ce livre m’est venue lors d’une contribution dans un numéro de la revue trimestrielle française «Étoile d’encre». À partir de là, j’ai eu envie de faire un travail plus approfondi sur la question des révolutions arabes. Pour ce faire, il fallait recueillir 41 contributions de différents auteurs de la région qui donnent leurs visions par rapport à ces révolutions et le monde dans lequel elles ont vu le jour. Un ensemble de nouvelles qui a fini par former un portrait riche, assez parlant de l’évènement. Il faut dire que ce qui est arrivé a surpris tout le monde, les intellectuels comme les militants dans le monde entier... Et la particularité de ce livre, c’est qu’il donne à réfléchir sur ces révolutions qui sont arrivées, malgré tout, par la grâce de héros minuscules pour mettre enfin l’homme et la femme au centre du devenir arabe. Dans ce livre, on peut donc lire différentes histoires de personnages ordinaires racontant comment ils ont vécu ce tournant historique que représente le Printemps arabe dans leurs pays.

Y a-t-il un message derrière ces fictions ?C’est principalement autour de la notion de première fois, «enfin on va faire quelque chose» qui rejoint l’idée de la liberté. La première fois qu’on fait l’amour, qu’on descend manifester comme le montre si bien cette nouvelle où ce vieux monsieur copte met son costume de marié pour descendre sur son fauteuil roulant à la place Tahrir. Ce qui m’a aussi frappée, c’est l’omniprésence de la sexualité dans la quasi-totalité des textes qui nous renvoient à l’inconscient refoulé de nos sociétés emmaillotées de religion. Antonio Karim Lafranchi, l’un des auteurs, nous renvoie dans sa nouvelle à la mémoire de Houda Chaaraoui, son arrière grand-mère, quand il se glisse dans les pensées de son personnage, un des bourreaux ayant violenté la jeune fille au soutien-gorge de la place Tahrir.  Quel est votre sentiment face à ces analyses très différentes d’un pays à l’autre ? Après que la révolution tunisienne ait «lézardé» tous les régimes arabes aux alentours, ce qui me semblait pertinent était justement le fait de pouvoir recueillir des points de vue différents dans la masse des peuples arabes. On voit effectivement que les réactions étaient très différentes. L’inconscient qui éclate par rapport à la sexualité, par exemple, m’a beaucoup frappée. En ce sens où cette prise de conscience soudaine a mis au jour plusieurs choses dont la question de l’obsession du corps des femmes, la tradition, la religion, l’exclusion et l’intolérance, entre autres. À ce stade, il est clair qu’il y a un point commun puisque, pour tous les auteurs qui ont collaboré à ce livre, la révolution va tout changer. Est-ce qu’il y a un message politique dans ce livre ? J’ai la profonde conviction qu’en littérature, il n’y pas de message. Ce que propose ce livre, c’est une vision très subjective des révolutions arabes à travers différentes fictions, des nouvelles mettant l’homme et la femme au centre du devenir arabe chassant Dieu et la nation. Une subjectivité intemporelle creusant au fond du secret de l’intime, de l’inavoué, de l’imaginaire de chacun des auteursVu le contexte actuel et la situation des pays concernés par ce Printemps arabe, est-ce que vous pensez que ces soulèvements ont porté leurs fruits ?Oui. Je pense qu’il est très important de dire qu’aujourd’hui, on assiste à des contre-révolutions et que l’origine, le «pourquoi» de cette révolution, on ne pourra jamais revenir dessus. Et que même avec ce foisonnement de contre-révolutions, on reviendra toujours à la source, donc plus jamais de dictature. Et, c’est là où réside le changement, le point de non-retour. Je comprends la peur des gens qui sont en train de se réfugier dans les partis islamistes, mais le séisme révolutionnaire a bel et bien ébranlé tous les pouvoirs. C’est le dégel du monde arabe qui après plus de 50 ans de glace sociale a fini par créer des monstres, une monstruosité. À ce stade, on ne peut parler ni de printemps, ni d’hiver arabe, mais bien un dégel des peuples arabes, une prise de conscience pour venir à bout de l’exclusion et créer l’espoir…Où en sont les soulèvements arabes ? À quoi devrait-on s’attendre selon vous ?Je pense qu’il y aura une guerre idéologique entre les islamistes et les autres acteurs présents sur la scène politique de ces pays ; car il sera très difficile d’établir un dialogue entre eux. À ce stade, il est important de signaler que ce que veulent les islamistes, c’est avant tout le pouvoir. Et tout comme les fascistes, ils seront obligés de se radicaliser. Et comme l’a si bien montré l’Histoire, à un moment donné, cela finira par exploser de l’intérieur…Un dernier motJ’ai la profonde conviction que l’histoire finit toujours par avoir gain de cause. Aujourd’hui, l’Histoire est en marche. Il fallait qu’un jour cette scission se fasse. En effet, nos gouvernements ont pendant trop longtemps fait «leur histoire» sans aucun égard pour leurs peuples. Aujourd’hui, on est en train d’assister à «une renaissance» de l’Histoire qui se remet enfin en marche… À mon sens, c’est là quelque chose que rien ne peut arrêter. Aussi, pour les nombreux héros minuscules de ce livre, c’est un commencement…

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