21 Mai 2012 À 16:59
Le Matin : À la suite du dernier rapport du Secrétaire général des Nations unies accusant le Maroc de compliquer le travail des Casques bleus de la Minurso, et à la suite de la défiance du Maroc vis-à-vis de Christopher Ross, les relations semblent être plus tendues. Quelles sont les idées clefs de la défense et de l’argumentaire du Maroc qui évoque une position partiale et déséquilibrée ?Youssef Amrani : Le Maroc entretient de très bonnes relations avec le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, et avec l’ONU de façon générale. La décision souveraine du Maroc de retirer sa confiance à l’Envoyé personnel du Secrétaire général est motivée et découle des conclusions de l’évaluation globale du processus de négociation qui a été engagée bien avant la publication du rapport du Secrétariat général. Il convient de rappeler que cette évaluation globale n’a rien de soudain, puisque depuis les 7e et 8e rounds de négociations informelles, le Maroc avait déjà fait savoir qu’il était en train d’évaluer ce processus de négociation menacé d’enlisement. Au terme de cet exercice, plusieurs constats se sont imposés : Le premier constat qui ressort de notre évaluation est que M. Ross s’est auto-exclu en s’écartant de son engagement initial à poursuivre les négociations sur la base des efforts de son prédécesseur, M. Van Walsum, ainsi qu’en remettant en cause les paramètres de la négociation tels que définis par les résolutions du Conseil depuis 2007, notamment le réalisme et l’esprit de compromis. M. Ross a également déçu les espoirs que nous avions placés en lui en affichant de plus en plus ouvertement des prises de position biaisées incompatibles avec son rôle de médiateur et de facilitateur, dont la mission consiste à aider les parties à évoluer vers une solution politique sur la base des paramètres préalablement identifiés. Le Maroc a été surpris par le contenu du dernier rapport, qui utilise pour la première fois une terminologie inhabituellement provocatrice et qui tente de politiser le mandat de la MINURSO à travers une dénaturation rampante de sa mission au Sahara. Nous regrettons également que l’Envoyé personnel n’ait pas accordé toute l’importance requise à la situation des droits de l’Homme à Tindouf, de même qu’il ait, semble-t-il, choisi de ne pas considérer les réalisations du Maroc en matière des droits de l’Homme. Aucune référence à la mise en place du CNDH et de ses antennes régionales n’est mentionnée dans le briefing du 26 octobre 2011, alors qu’il s’agit d’une des dispositions de la résolution 1979. Outre cette vision déséquilibrée de la situation des droits de l’Homme, M. Ross a manifesté peu d’intérêt à la question du recensement des populations des camps de Tindouf, pourtant évoquée dans le rapport du Secrétaire général et dans la résolution du Conseil. Ainsi, le Maroc, qui a été l’initiateur de ce processus et qui a fourni le plus d’efforts pour sortir de l’impasse, constate aujourd’hui l’absence de progrès. Le troisième constat tient à l’approche adoptée, qui s’est rapidement essoufflée et n’est pas parvenue à dépasser la phase exploratoire. En évoluant, dans son contenu, dans son format et dans son rythme, de manière complètement déconnectée des orientations du Conseil de sécurité, le processus a sombré dans des initiatives parallèles sans perspectives ni échéancier. Au lieu de se concentrer sur les questions fondamentales, les parties ont été amenées à des discussions sans fin sur des questions périphériques. M. Ross avait proposé au début de son mandat la tenue «d’une ou deux réunions informelles pour préparer la négociation formelle». Il a tenu neuf réunions informelles sans perspective de round formel. Les réunions préparatoires sont devenues une fin en soi. Le processus s’est enlisé, nous sommes ainsi passés d’une impasse sans les négociations à une impasse dans les négociations. La décision du Maroc de retirer sa confiance à l’Envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU intervient après plusieurs alertes et mises en garde du Royaume et traduit avant tout la volonté du Maroc de préserver le processus de négociation mené par l’ONU en mettant un terme aux différentes dérives. Nous pensons qu’il est grand temps de s’attaquer au fond du dossier en mettant un terme aux errements. Pour ce faire, et conformément à la lettre de mission de l’Envoyé personnel du SG de l’ONU, il importe de tout mettre en œuvre pour engager l’ensemble des parties dans la recherche de la solution préconisée et d’intensifier le processus de négociation tel que souhaité par le Conseil de sécurité.
Le SG Ban Ki-moon a déclaré avoir «toute confiance en Christopher Ross», son émissaire pour le Sahara. Les rapports ne risquent-ils pas de se tendre davantage ?Il n’y a aucune tension entre le Secrétaire général de l’ONU et le Maroc et il n’y a aucune raison de penser qu’il pourrait y en avoir. Nous avons toute confiance en Ban Ki-moon et nous restons confiants quant aux démarches qu’il jugera bon d’entreprendre afin de redonner une dynamique positive au processus de négociation. Nous partageons la même volonté de faire aboutir ce processus politique et le Maroc demeure engagé de bonne foi dans la poursuite des négociations afin de parvenir à une solution politique négociée conforme aux paramètres arrêtés par le Conseil de sécurité.
La position de la France risque-t-elle de changer ?Je pense que la dernière déclaration du porte-parole du Quai d’Orsay, intervenue vendredi dernier, répond à votre question. Dans cette déclaration, la France «appelle à un règlement rapide du différend, qui tienne compte des préoccupations légitimes de toutes les parties». Elle a également réitéré l’appui de la France «au plan d’autonomie marocain, qui est la seule proposition réaliste aujourd’hui sur la table des négociations et qui constitue la base sérieuse et crédible d’une solution dans le cadre des Nations unies».
Quelle est aujourd’hui la position des États-Unis ?La coopération multidimensionnelle entre les États-Unis et le Maroc est l’une des plus anciennes et des plus solides. La qualité et le niveau du dialogue politique, de même que la conclusion de l’Accord de libre-échange illustre cette relation privilégiée basée sur une longue amitié et des intérêts partagés. La position des États-Unis concernant la Question nationale est constante. La secrétaire d’État américaine a d’ailleurs réitéré cette position lors de sa dernière visite au Maroc, les 25 et 26 février 2012, en qualifiant le Plan d’autonomie de sérieux, réaliste et crédible.
Comment sortir de l’impasse du Sahara ?En engageant l’ensemble des parties concernées à s’impliquer davantage et de bonne foi dans le processus de négociation conduit par l’ONU et visant à trouver une solution politique définitive à ce différend, en total déphasage avec l’évolution de l’environnement régional. Les cinq pays maghrébins doivent aujourd’hui plus que jamais œuvrer à l’élimination de toutes les barrières empêchant de progresser vers un ensemble régional cohérent, intégré, stable et prospère. Je pense que l’ensemble des acteurs maghrébins ont aujourd’hui conscience des opportunités dont nous disposons et qui, si nous prenons les bonnes décisions, permettront de répondre aux aspirations légitimes de nos populations respectives et de lutter contre les différentes sources d’instabilité qui menacent la région. Outre les tensions socioéconomiques, l’instabilité chronique qui prévaut dans la région sahélo-saharienne met en péril la paix et la sécurité régionales. La sécurité de la zone euro-atlantique passe par la sécurité du Maghreb, qui dépend elle-même largement de la stabilité dans le voisinage sahélien, voire ouest-africain. La région sahélo-saharienne est devenue le sanctuaire sécurisé, le refuge sûr des filières du crime organisé (traite des êtres humains, trafic d’armes et de stupéfiants, etc.), des réseaux de mercenaires et des réseaux terroristes. Il est par conséquent de l’intérêt des cinq pays maghrébins de s’unir, dans le cadre d’une véritable approche régionale, afin d’agir tout de suite, dans un esprit de responsabilité partagée, et d’empêcher la persistance et le développement de zones de non-droit dans notre voisinage immédiat.